Malgré l'assassinat de Théo Van Gogh, Ayaan Hirsi Ali veut poursuivre son combat pour un "autre" islam


Cible des intégristes aux Pays-Bas, la scénariste est réapparue en public mardi. La Haye de notre envoyé spécial

La scénariste Ayaan Hirsi Ali est réapparue, mardi 18 janvier, à la Deuxième Chambre de La Haye après avoir été, pendant soixante-quinze jours, protégée, cachée, soustraite à l'attention des médias et même exfiltrée temporairement vers les Etats-Unis. Cette jeune députée libérale d'origine somalienne avait réalisé, avec le cinéaste Theo Van Gogh, le film Submission, vision provocatrice du statut de la femme dans l'islam. On est certain, désormais, que c'est elle que visait Mohammed Bouyeri, le jeune islamiste qui a poignardé et égorgé Van Gogh dans une rue d'Amsterdam, le 2 novembre 2004. C'est à elle qu'était destinée une lettre de cinq pages, accrochée à l'arme plantée dans la poitrine du cinéaste. "Souhaite la mort si tu es réellement convaincue d'avoir raison ; tu te briseras sur l'islam", affirmait notamment le long texte, inspiré de l'idéologie du Takfir, qui prône le retour aux sources de l'islam et la rupture avec une société jugée impie.

Mohammed Bouyeri et ses complices présumés sont désormais mis en examen pour l'assassinat de Van Gogh et pour leurs projets d'attentat contre la députée, ainsi que contre trois autres personnalités, dont Job Cohen, le maire d'Amsterdam.

"C'est terrible que Theo ne soit plus là", a commenté, mardi, Ayaan Hirsi Ali, d'une voix qui se voulait sans émotion. Menue dans son tailleur noir, entourée de gardes du corps, elle s'est exprimée devant une centaine de journalistes réunis dans une salle dont les fenêtres avaient été occultées. "Mesdames et messieurs, je continue", a expliqué la jeune femme, née à Mogadiscio il y a trente-cinq ans, puis réfugiée aux Pays-Bas en 1992 pour fuir la perspective d'un mariage forcé.

Elle poursuivra, a-t-elle expliqué, son combat pour les femmes musulmanes "soumises à l'homme", pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, pour une religion "qui respecte les autres". La thèse de Shortcut to enlightment (La Voie rapide vers les Lumières), son dernier livre, proclame que le défi actuel des libéraux et des adeptes de la Raison est d'affronter l'islam pour l'amener à devenir une religion humaniste, à l'instar du judaïsme et de la religion chrétienne.

Ayaan Hirsi Ali n'entend pas, explique-t-elle, assimiler islam et islamisme mais elle attend de "la grande majorité silencieuse" des musulmans qu'elle condamne clairement les dérives des tenants d'un fondamentalisme "qui ne reconnaît pas la liberté de conscience et recommande de tuer les incroyants". "Dans une société ouverte, il y a évidemment une place pour la religion, mais une religion vécue librement", poursuit la députée.

Porte-parole de son parti pour l'intégration, elle souligne aussi le rôle de l'éducation et de la socialisation par l'école. Elle avait suscité, à ce propos, une autre levée de boucliers en suggérant la fermeture de certaines mosquées et écoles islamiques. "Les fermer, pas les incendier !", précisait-elle, pour se démarquer des incidents survenus après la mort de Theo Van Gogh. Des lieux de culte, musulmans et chrétiens, avaient été incendiés.

La jeune femme entend-elle, toutefois, nuancer certains de ses propos antérieurs - par exemple sur la "perversité" du prophète Mahomet - comme l'y aurait invité, selon certaines rumeurs, le président de sa formation, Jozias Van Aartzen - qui fut, lui aussi, l'objet de menaces ? "Mon opposition à certains principes de l'islam reste identique. On a critiqué ma stratégie, mon ton. Mais d'autres, qui n'ont formulé aucune critique, sont l'objet de menaces identiques", réplique-t-elle. Le message retrouvé sur le corps de Theo Van Gogh s'en prenait à ce que son auteur appelait les "maîtres juifs" de la députée "aveuglée par son incroyance".

Pourra-t-elle poursuivre sa carrière politique ? "Je pourrai continuer à parler en public, avec le soutien de gardes du corps", dit-elle, en jetant un regard un peu interrogateur vers les hommes qui montent la garde. Elle espère aussi pouvoir voyager à l'étranger, notamment pour soutenir celles qui ½uvrent à l'égalité entre hommes et femmes dans les sociétés musulmanes : "Fatima Mernissi au Maroc, Nawal Saadawi en Egypte, Chadhortt Djavann en France".

A-t-elle peur ? "Oui." Croit-elle que son pays d'adoption, longtemps persuadé qu'il n'était pas concerné, prend les menaces au sérieux ? "Theo et moi en étions conscients. Désormais, nous allons tous devoir nous préparer à l'hypothèse de la violence."

Au bout de trois quarts d'heure, Ayaan Hirsi Ali s'éclipse, entourée de vigiles qui l'emmènent vers sa limousine aux rideaux tirés. Elle refuse toute interview, toute question sur les mesures de sécurité qui lui sont appliquées, tout détail sur sa "planque" américaine. Elle est l'une des dizaines de personnalités désormais surveillées de près, dans un pays où le premier ministre s'est, pendant longtemps, déplacé seul, à vélo.