Elena Cattaneo (direttrice del Laboratorio di Biologia all'Università di Milano) al Terzo Congresso dell'Associazione Coscioni.
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La culpabilité de l'Occident
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Les négociations d'adhésion avec la Turquie commenceront le 3 octobre 2005
La photo de famille qui, le 17 décembre, réunissait à Bruxelles les signataires de l'accord sur l'ouverture de négociations entre la Turquie et l'Union européenne donnait un sentiment de malaise profond. Seul le premier ministre turc arborait un visage triomphant. Après avoir tout risqué dans une campagne diplomatique d'une vigueur bismarckienne, et après avoir tapé du poing sur la table à propos de Chypre, M. Erdogan rentrait dans son pays, avec, en poche, la totalité de la mise. Les autres détournaient de l'objectif un regard absent, comme s'ils n'étaient pas assez sûrs de l'avenir pour se sentir fiers d'être là.
Certes, Bruxelles n'est pas Munich, et M. Erdogan n'est pas Hitler ! Nous ne sommes pas menacés par un Empire. La Turquie, pays divisé et pauvre, ne risque pas de reconquérir l'Europe, n'en déplaise aux foules qui ont accueilli leur leader avec des pancartes où l'on pouvait lire ce slogan. Mais en déclarant honorer les engagements pris en 1963, qui se bornait pourtant à une union douanière, le «processus» d'intégration consolidé le 17 décembre s'est placé lui-même sous le sceau de l'irréversible. L'Europe, déjà démoralisée par la crise économique, et surchargée de peuples assistés, risque de voir éclater dans l'aventure le consensus sans lequel il n'est pas de société de confiance. Confrontée à une masse dont les mentalités retardent encore de plusieurs siècles, elle risque de basculer de nouveau dans une phase de régression et d'intolérance, entraînant dans son naufrage les nations d'Europe centrale qui attendent d'elle leur salut.
Pour être usé, le rapprochement avec la conférence de Munich n'est pas usurpé. Si excessif qu'il soit, il a au moins le mérite de rappeler que les élus des démocraties développées, consubstantiellement allergiques au conflit, se battent à armes inégales contre des dirigeants qui se réclament, en façade, des mêmes valeurs qu'eux mais qui, en coulisse, n'ont pas peur de la violence.
Cette vulnérabilité est d'autant plus grande que chacun a abordé le problème de l'élargissement de l'Union avec une arrière-pensée différente. Cette diversité de motivations a beaucoup facilité la tâche du candidat turc, qui a tenu à ses interlocuteurs du nord, du sud, de l'ouest et de l'est, le discours que chacun voulait entendre. A l'intention du nord, il a fait miroiter l'héritage laïque d'Ataturk et le rôle-clé de son pays dans la maîtrise des flux d'immigration ; en direction de l'ouest, il a plaidé ses liens privilégiés avec l'Otan, ses bonnes relations avec Israël et l'immense potentiel de son marché économique ; à l'Est, il a donné l'espoir d'une diversité culturelle qui rende plus supportables les contraintes de l'élargissement pour des nations à forte imprégnation religieuse et à dominante agricole, comme la Pologne ; à l'adresse du Sud, il a souligné sa position stratégique de tampon entre la Méditerranée, l'Iran et les pays arabes, alors que ses problèmes frontaliers, à l'intérieur avec la Grèce et à l'extérieur avec l'Iran, l'Irak et l'Arménie sont loin d'être résolus.
Dans chaque pays, les souverainistes et les fédéralistes ont trouvé également un discours à leur mesure. Aux fédéralistes, M. Erdogan a expliqué que plus nombreuses seraient les décisions prises à la majorité, et non à l'unanimité, moins la Turquie pourrait bloquer, par un veto, les politiques communes. Aux tenants d'une Europe intergouvernementale, voire d'une simple union douanière, comme c'est le cas de la Grande-Bretagne, il a suggéré que l'élargissement éloignerait la perspective d'une organisation fédérale tout en renforçant le potentiel économique de l'Union.
Enfin, pour forcer l'adhésion des derniers hésitants, il a parcouru en virtuose le clavier de la mauvaise conscience occidentale : tantôt agitant la menace de la déception qu'un échec des promesses engagées en 1963 provoquerait dans le monde musulman ; tantôt exploitant la mémoire du nazisme pour accuser l'Europe d'être la mère de tous les génocides et de n'avoir aucune leçon à donner à la Turquie alors qu'elle n'a rien fait, ou si peu, pour empêcher les massacres d'Arméniens au début de la Première Guerre mondiale ; tantôt réveillant la culpabilité de l'ère coloniale – comme si la Turquie n'était pas elle-même l'héritière d'un empire colonial – pour dénoncer l'islamophobie des Européens, plus particulièrement des Français, et pour agiter le spectre du choc des civilisations prédit par Samuel Huntington.
De la belle ouvrage donc, et c'est merveille de constater à quel point le débat qui a précédé le 17 décembre s'est développé dans les termes souhaités par Ankara. Partagés sur le destin de l'Europe qu'ils veulent construire et décontenancés par les leçons de laïcité et d'ouverture que le chef d'un parti islamiste a prétendu leur donner, les adversaires de l'élargissement de l'Union à la Turquie se sont placés, d'eux-mêmes, en position défensive. Les plus lucides ont développé à l'envi les arguments flagrants des frontières, du décalage économique, de la condition des femmes, des violations des droits de l'homme. Très peu nombreux sont ceux qui ont osé nommer la cause de ce retard : la fidélité d'une majorité du peuple turc à un islam archaïque, qui renâcle à séparer Dieu et César et qui, comme tel, est une école de servitude et d'intolérance.
Cet islamisme est l'envers de la laïcité imposée par le kémalisme. Loin de pratiquer une séparation sur le modèle français, comme on ne cesse de le répéter, la révolution d'Ataturk a imposé à Dieu la loi de César et contribué à faire du sunnisme une religion d'Etat, au détriment des autres cultes. Tout en favorisant un essor spectaculaire des élites d'Etat, l'identification de la nation à un culte a entretenu les masses dans leur rejet de la modernité. Elle a fait le lit de l'islamisme, qui se venge de César en imposant à celui-ci la loi de Dieu.
Aussi longtemps que cette conception de la laïcité restera la philosophie de l'Etat turc, ces structures mentales ont peu de chances de disparaître. Il est peu probable qu'elles se dissolvent à la faveur d'un rapprochement avec l'Europe. Chaque jour qui passe montre en revanche à quel point l'Europe se reconfessionnalise au contact d'un islam revendicatif et manipulateur. En politique comme en économie, la mauvaise monnaie chasse la bonne. On vient de le vérifier en cette fin d'année où, en Angleterre, la simple référence au nom de Noël se trouve contestée et où, dans un collège de Lagny-sur-Marne, un malheureux sapin est devenu l'enjeu d'une bataille religieuse...
La photo de famille qui, le 17 décembre, réunissait à Bruxelles les signataires de l'accord sur l'ouverture de négociations entre la Turquie et l'Union européenne donnait un sentiment de malaise profond. Seul le premier ministre turc arborait un visage triomphant. Après avoir tout risqué dans une campagne diplomatique d'une vigueur bismarckienne, et après avoir tapé du poing sur la table à propos de Chypre, M. Erdogan rentrait dans son pays, avec, en poche, la totalité de la mise. Les autres détournaient de l'objectif un regard absent, comme s'ils n'étaient pas assez sûrs de l'avenir pour se sentir fiers d'être là.
Certes, Bruxelles n'est pas Munich, et M. Erdogan n'est pas Hitler ! Nous ne sommes pas menacés par un Empire. La Turquie, pays divisé et pauvre, ne risque pas de reconquérir l'Europe, n'en déplaise aux foules qui ont accueilli leur leader avec des pancartes où l'on pouvait lire ce slogan. Mais en déclarant honorer les engagements pris en 1963, qui se bornait pourtant à une union douanière, le «processus» d'intégration consolidé le 17 décembre s'est placé lui-même sous le sceau de l'irréversible. L'Europe, déjà démoralisée par la crise économique, et surchargée de peuples assistés, risque de voir éclater dans l'aventure le consensus sans lequel il n'est pas de société de confiance. Confrontée à une masse dont les mentalités retardent encore de plusieurs siècles, elle risque de basculer de nouveau dans une phase de régression et d'intolérance, entraînant dans son naufrage les nations d'Europe centrale qui attendent d'elle leur salut.
Pour être usé, le rapprochement avec la conférence de Munich n'est pas usurpé. Si excessif qu'il soit, il a au moins le mérite de rappeler que les élus des démocraties développées, consubstantiellement allergiques au conflit, se battent à armes inégales contre des dirigeants qui se réclament, en façade, des mêmes valeurs qu'eux mais qui, en coulisse, n'ont pas peur de la violence.
Cette vulnérabilité est d'autant plus grande que chacun a abordé le problème de l'élargissement de l'Union avec une arrière-pensée différente. Cette diversité de motivations a beaucoup facilité la tâche du candidat turc, qui a tenu à ses interlocuteurs du nord, du sud, de l'ouest et de l'est, le discours que chacun voulait entendre. A l'intention du nord, il a fait miroiter l'héritage laïque d'Ataturk et le rôle-clé de son pays dans la maîtrise des flux d'immigration ; en direction de l'ouest, il a plaidé ses liens privilégiés avec l'Otan, ses bonnes relations avec Israël et l'immense potentiel de son marché économique ; à l'Est, il a donné l'espoir d'une diversité culturelle qui rende plus supportables les contraintes de l'élargissement pour des nations à forte imprégnation religieuse et à dominante agricole, comme la Pologne ; à l'adresse du Sud, il a souligné sa position stratégique de tampon entre la Méditerranée, l'Iran et les pays arabes, alors que ses problèmes frontaliers, à l'intérieur avec la Grèce et à l'extérieur avec l'Iran, l'Irak et l'Arménie sont loin d'être résolus.
Dans chaque pays, les souverainistes et les fédéralistes ont trouvé également un discours à leur mesure. Aux fédéralistes, M. Erdogan a expliqué que plus nombreuses seraient les décisions prises à la majorité, et non à l'unanimité, moins la Turquie pourrait bloquer, par un veto, les politiques communes. Aux tenants d'une Europe intergouvernementale, voire d'une simple union douanière, comme c'est le cas de la Grande-Bretagne, il a suggéré que l'élargissement éloignerait la perspective d'une organisation fédérale tout en renforçant le potentiel économique de l'Union.
Enfin, pour forcer l'adhésion des derniers hésitants, il a parcouru en virtuose le clavier de la mauvaise conscience occidentale : tantôt agitant la menace de la déception qu'un échec des promesses engagées en 1963 provoquerait dans le monde musulman ; tantôt exploitant la mémoire du nazisme pour accuser l'Europe d'être la mère de tous les génocides et de n'avoir aucune leçon à donner à la Turquie alors qu'elle n'a rien fait, ou si peu, pour empêcher les massacres d'Arméniens au début de la Première Guerre mondiale ; tantôt réveillant la culpabilité de l'ère coloniale – comme si la Turquie n'était pas elle-même l'héritière d'un empire colonial – pour dénoncer l'islamophobie des Européens, plus particulièrement des Français, et pour agiter le spectre du choc des civilisations prédit par Samuel Huntington.
De la belle ouvrage donc, et c'est merveille de constater à quel point le débat qui a précédé le 17 décembre s'est développé dans les termes souhaités par Ankara. Partagés sur le destin de l'Europe qu'ils veulent construire et décontenancés par les leçons de laïcité et d'ouverture que le chef d'un parti islamiste a prétendu leur donner, les adversaires de l'élargissement de l'Union à la Turquie se sont placés, d'eux-mêmes, en position défensive. Les plus lucides ont développé à l'envi les arguments flagrants des frontières, du décalage économique, de la condition des femmes, des violations des droits de l'homme. Très peu nombreux sont ceux qui ont osé nommer la cause de ce retard : la fidélité d'une majorité du peuple turc à un islam archaïque, qui renâcle à séparer Dieu et César et qui, comme tel, est une école de servitude et d'intolérance.
Cet islamisme est l'envers de la laïcité imposée par le kémalisme. Loin de pratiquer une séparation sur le modèle français, comme on ne cesse de le répéter, la révolution d'Ataturk a imposé à Dieu la loi de César et contribué à faire du sunnisme une religion d'Etat, au détriment des autres cultes. Tout en favorisant un essor spectaculaire des élites d'Etat, l'identification de la nation à un culte a entretenu les masses dans leur rejet de la modernité. Elle a fait le lit de l'islamisme, qui se venge de César en imposant à celui-ci la loi de Dieu.
Aussi longtemps que cette conception de la laïcité restera la philosophie de l'Etat turc, ces structures mentales ont peu de chances de disparaître. Il est peu probable qu'elles se dissolvent à la faveur d'un rapprochement avec l'Europe. Chaque jour qui passe montre en revanche à quel point l'Europe se reconfessionnalise au contact d'un islam revendicatif et manipulateur. En politique comme en économie, la mauvaise monnaie chasse la bonne. On vient de le vérifier en cette fin d'année où, en Angleterre, la simple référence au nom de Noël se trouve contestée et où, dans un collège de Lagny-sur-Marne, un malheureux sapin est devenu l'enjeu d'une bataille religieuse...











