Dutroux : du fait divers à l’affaire d’Etat


Le Nouvel Obs

Après sept années d’instruction, le procès Dutroux s’ouvre le 1er mars à Arlon. Le pervers est accusé de cinq meurtres et de six enlèvements avec viols et séquestrations. Retour sur un cauchemar qui a fait chavirer la Belgique.

Les rescapées de Marcinelle
Laetitia, qui a passé sept jours dans la maison de Marcinelle, est aujourd’hui âgée de 22 ans et travaille dans une gare. Toujours traumatisée par sa séquestration et par sa surmédiatisation, « elle est très fragilisée à l’idée de revivre ce qui s’est passé », dit son avocat, Me Georges-Henri Beauthier. Sabine, 20 ans, séquestrée soixante-dix-neuf jours dans le cachot de l’horreur, est employée dans une institution. Douée d’une grande force de caractère et bien protégée par son entourage, elle a pu poursuivre ses études et passer son bac. Contrairement à Laetitia, qui hésite à assister au procès, Sabine, elle, attend l’audience avec anxiété mais impatience.

Sylvie Véran
Une camionnette blanche

Depuis trois jours, une camionnette blanche circule en Ardenne. Le véhicule a été remarqué par plusieurs personnes. Mais qui peut alors imaginer ce qui se trame à l’intérieur? Vendredi 9 août 1996, vers minuit, les parents de Laetitia Delhez signalent la disparition de leur fille à la gendarmerie de Bertrix. Cette adolescente de 14 ans a été aperçue pour la dernière fois à la piscine de la ville vers 19h45. Sa disparition est tout de suite prise au sérieux par Michel Bourlet, le procureur du roi au tribunal de Neufchâteau. Laetitia est en effet la sixième enfant qui disparaît en un peu plus d’un an. Après Sabine Dardenne, 12 ans, An Marchal, 17 ans, et Eefje Lambrecks, 18 ans. Et en juin de la même année, les petites Julie Lejeune et Melissa Russo, 8 ans. Pour la première fois, les enquêteurs envisagent qu’il puisse y avoir un lien entre les six disparitions. Dès la fin du week-end, ils tiennent une piste. La plaque d’immatriculation d’une camionnette blanche, stationnée le vendredi près de la piscine, a été en partie mémorisée par un étudiant. Les trois premières lettres de la plaque, «FFF», permettent d’identifier le véhicule. Il appartient à un ferrailleur de Charleroi, déjà condamné dans une affaire de moeurs et désigné comme un suspect potentiel par le Bureau central de Recherches (BCR) de la gendarmerie. Marc Dutroux est cerné.

«Je vais vous donner deux filles»
Ce quadragénaire spécialiste du maquillage de voitures volées est interpellé le lundi 12 août, avec son épouse Michelle Martin, 36 ans, et Michel Lelièvre, 25 ans, un petit voyou toxicomane, locataire d’une des six maisons que possède le couple. Les gendarmes perquisitionnent les propriétés. On retrouve la camionnette blanche. Mais pas Laetitia. Les trois nient vigoureusement s’être rendus à Bertrix durant le week-end. Dutroux et Lelièvre ont même un alibi. Le premier soutient que sa fourgonnette était en panne. L’autre, qu’il était à Bruxelles pour récupérer une voiture à réparer chez un ami homme d’affaires, Michel Nihoul. Mais trois jours plus tard, Michel Lelièvre, en manque d’héroïne, craque. Il raconte alors l’enlèvement de Laetitia, en compagnie de Dutroux. Les cris de terreur dans la camionnette. Les cachets de Rohypnol administrés par le ferrailleur à l’adolescente. Le corps inanimé, transporté dans une couverture, dans la maison de Marcinelle, près de Charleroi. Lelièvre jure qu’il n’a plus revu Laetitia. Interrogé à son tour par les gendarmes, le ferrailleur prononce alors cette phrase qui fera la une des journaux du monde entier dès le lendemain: «Je vais vous donner deux filles.»

Séquestrées dans une cage
A 15h30, ce 15 août, Dutroux conduit les gendarmes dans sa sinistre maison aux briques noircies par la poussière de charbon. Dans la cave, il se dirige vers des étagères, les débarrasse des vieux journaux, boîtes de conserve et packs de bouteilles d’eau qui les encombrent. Et, devant les militaires stupéfaits, actionne un mécanisme à roulements qui ouvre une lourde porte en béton donnant sur un réduit fermé par une grille. La scène est ahurissante. La voici, sur procès-verbal(1) : «A l’intérieur se trouvent deux filles. Elles sont nues et se terrent dans un coin. Elles sont paniquées. Les filles en question ne croient pas que ce sont des membres de la gendarmerie en habits civils qui sont présents. Marc Dutroux, qui avait pénétré dans l’entrée de la cache, dit: "Vous pouvez venir." Les filles ont répondu: "Non, il y en a d’autres qui sont avec vous."» Après une longue hésitation, Laetitia et Sabine, disparues en mai 1996, acceptent de s’extraire de leur prison. «Sabine disait de façon répétée: "C’est vrai, je vais revoir ma maman?" Avant de sortir, Sabine voulait récupérer un sac de vêtements. Elle nous remet ce sac en plastique tout en disant: "Merci, merci, messieurs." Elle s’est adressée à Dutroux en disant: "Merci aussi à vous, monsieur." [...]En passant à côté de Dutroux qui se trouvait à côté de la porte d’entrée de la cache, toutes deux lui ont donné un bisou sur la joue. Les deux filles se sont ensuite jetées dans les bras des enquêteurs».

Nihoul devient le «cerveau» de la bande de Charleroi
En Belgique, l’émotion est intense. Et si An, Eefje, Julie, Melissa et la dizaine d’enfants disparus depuis dix ans dans le pays étaient vivants? Enfermés ailleurs, dans l’un ou l’autre des domiciles des Dutroux? Devant les gendarmes, Michelle Martin, l’épouse du ferrailleur et mère de trois de ses cinq enfants, affirme qu’elle ignorait tout de la présence des adolescentes. Elle n’habite d’ailleurs plus avec son mari, mais loge dans un pavillon de Sars-la-Buissière. Elle ne sait rien de ce qui s’est passé, sinon que plusieurs coups de fil d’un certain Michel Nihoul sont parvenus à son domicile pendant le week-end. Nihoul, c’est l’homme d’affaires bruxellois dont a déjà parlé Lelièvre. C’est aussi un amateur «de jeunes filles et d’orgies», précise Michelle Martin, qui protège alors son époux. Le 15 août, dans la soirée, Michel Nihoul, 55 ans, est transféré à Neufchâteau et interrogé par le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte. L’homme, qui se dit expert immobilier, nie toute participation aux rapts des adolescentes. Mais reconnaît avoir appelé plusieurs fois chez Michelle Martin pour prendre des nouvelles du véhicule qu’il avait demandé à Lelièvre de réparer. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui aurait présenté Dutroux en 1995, pour expertiser une maison. Il ne l’aurait revu depuis qu’à deux ou trois reprises. Ces explications ne convainquent pas le juge. Nihoul est mis en examen pour «association de malfaiteurs» pour enlèvement de jeunes filles et placé sous mandat d’arrêt. Epuisé, il sort menottes aux poignets du tribunal de Neufchâteau sous les flashs et les caméras des journalistes. Son visage bouffi et mal rasé ajouté à sa réputation rapidement découverte d’escroc et de partouzeur vont vite faire de lui le «cerveau» de la bande de Charleroi.

Des mineures enlevées sur «commande»
Pour l’heure, seul Lelièvre se confie. Le toxicomane explique qu’il a rencontré Dutroux fin juin 1995 et que dès le mois d’août suivant ce dernier l’aurait informé que certaines de ses connaissances lui proposaient de l’argent contre des mineures. Pour s’acheter sa drogue, Lelièvre a accepté de l’aider à enlever deux jeunes filles près d’Ostende dans le but de satisfaire à une «commande». Ce sont An et Eefje, disparues le 22 août 1995, à la sortie d’un spectacle de magie. Curieusement, Dutroux confirme ces enlèvements, mais dément y avoir participé. Selon lui, c’est Lelièvre qui connaissait un «réseau» disposé à acheter «des filles». Et c’est encore Lelièvre qui lui aurait amené An et Eefje, en compagnie d’un autre de ses locataires, Bernard Weinstein, un Français surnommé «le rat». «Après quelques jours, poursuit-il, Bernard Weinstein et Michel Lelièvre sont enfin partis avec les filles. [...] Je ne les ai plus jamais revues. Je n’ai aucune idée de ce qui leur est arrivé.» Coup de théâtre lors de l’interrogatoire suivant. Dutroux - que les experts décriront plus tard comme un grand manipulateur - annonce qu’il est désormais disposé à dire «toute la vérité». Il raconte qu’en juin 1995 il avait demandé à Lelièvre de lui «chercher une fille». Et qu’un beau matin Lelièvre et Weinstein sont arrivés avec deux fillettes âgées de 8 ans: Julie et Melissa. Les petites étant trop jeunes à son goût, il s’était mis en colère. Du coup, «le rat» avait décidé de tuer les enfants. Pour empêcher le Français de commettre son acte, Dutroux l’a alors supprimé. Quant aux petites, elles seraient mortes de faim, dans ses bras, lors de son retour d’un séjour de quatre mois en prison pour le vol d’un camion: «Je les ai enterrées à côté de l’autre.»

Cinq cadavresdans des sacs-poubelles
Le 17 août 1996 à 18 heures, des fouilles commencent dans le pavillon de Sars-la-Buissière où vivait Michelle Martin. Dutroux désigne à l’excavatrice un emplacement situé au fond du jardin. Une heure plus tard, les petits corps de Julie et Melissa, ficelés en position de foetus dans des sacs-poubelles, sont sortis de terre. Le cadavre de Bernard Weinstein sera découvert au même endroit à 20h30. Entre-temps, Marc Dutroux a été évacué par hélicoptère sous les huées de la foule massée aux alentours de cetteseconde maison des horreurs. L’autopsie des corps des fillettes révélera qu’elles ont été violées et qu’elles sont bien mortes de faim. Quant à Weinstein, la terre retrouvée dans ses poumons prouve qu’il a été inhumé vivant. Le 22 août, l’enterrement de Julie et de Melissa prend la dimension de funérailles nationales. La messe célébrée dans la basilique Saint-Martin à Liège est retransmise en direct par les quatre chaînes de télévision. Le Premier ministre Jean-Luc Dehaene entre dans l’église sous les sifflets d’une foule en pleurs. Deux semaines plus tard, Dutroux indique qu’il a enterré An et Eefje dans un hangar jouxtant son chalet déglingué à Jumet. Les légistes constatent que les jeunes filles ont elles aussi subi des violences sexuelles avant de mourir de faim. L’affaire Dutroux vient de débuter.

L’enfer du cachot
Les conditions de détention de Sabine et de Laetitia commencent à être connues. Et ce que l’on découvre est terrifiant. Durant son enlèvement, Laetitia a passé trois jours enchaînée sur un lit de l’appartement où le ferrailleur vivait avec son fils de 11 ans. Puis elle a été descendue dans la cage que Sabine appelait «le trou». «Je me suis désintéressé de Sabine, sexuellement parlant, dès lors que Laetitia est arrivée», déclare le pervers aux enquêteurs. Sabine, elle, est restée 79 jours à Marcinelle. Elle raconte, que lorsque Dutroux était là, elle avait le droit de rester dans la maison. Mais que, dès qu’il sortait, il l’enfermait dans cette cache humide et sale. Comme Laetitia, elle affirme n’avoir jamais vu personne d’autre que lui, hormis Lelièvre le jour de son rapt. Enlevée le 28 mai 1996, à Tournai, sur le chemin de l’école, elle a pu garder son cartable. Et son cahier de textes, où elle consigne jour après jour sa vie de recluse. En tête de page, elle inscrit des «P» quand son tortionnaire est absent, des «R» quand il revient, des croix quand il l’a «embêtée». «Au nombre de croix qui figurent sur cet agenda, je pense qu’elle exagère un peu, commentera Dutroux sans se démonter. Cependant il est exact que je la taquinais très souvent.» Les étoiles veulent dire «quand ça fait très mal»...

Guerre des polices
Dès son arrestation, il apparaît que le ferrailleur servait à la fois d’indicateur et de complice pour des mauvais coups à un inspecteur de police de Charleroi. Dans cette ville charbonnière sinistrée, où les trafics sont légion à l’époque, plusieurs scandales éclaboussent la police et la justice locales. Ce qui accrédite l’idée, dans l’opinion publique, que Dutroux a bénéficié de protections. Deux éléments vont faire monter la tension d’un cran. L’enquête révèle que dès 1993, soit deux ans avant les enlèvements de Julie et de Melissa, un indic avait prévenu la Brigade spéciale de Recherches (BSR) de Charleroi que Dutroux réalisait des travaux dans ses caves pour y cacher «des filles de moins de 18 ans». Pis: il s’avère que les gendarmes pistaient Dutroux dès la disparition des fillettes, le 24 juin 1995, à Grâce-Hollogne près de Liège. Le ferrailleur jouissait alors d’une libération conditionnelle après avoir été condamné en 1989 à treize ans de prison pour les enlèvements, les séquestrations et les viols de cinq jeunes filles âgées de 12 à 19 ans. La cellule spéciale d’enquête, pourtant prévenue par la BSR de Charleroi, ne transmettra jamais l’information à la juge Martine Doutrewe, en charge du dossier à Liège. Pourquoi? «En 1995, l’Etat est en train de restructurer les compétences des corps de police et de gendarmerie, explique le journaliste René-Philippe Dawant, auteur de quatre livres sur l’affaire (2). Les militaires ont un désir d’hégémonie dans cette réorganisation des pouvoirs.» De grosses affaires comme le rapt de Julie et de Mélissa ne doivent donc pas leur échapper. Et puis, «l’état-major de la gendarmerie est néerlandophone, poursuit René-Philippe Dawant. Son modèle, c’est le système policier et judiciaire allemand où les enquêteurs sont maîtres de leurs enquêtes puisqu’il n’y a plus de juge d’instruction. Alors, pour parvenir à ses fins, la direction de la gendarmerie va s’employer à torpiller la police judiciaire proche des parquets et à laisser les magistrats à l’écart.»

Nom de code: «Othello»
Pour s’approprier le dossier «Julie et Mélissa», l’état-major de la gendarmerie créera dans le plus grand secret, le 25 août 1995 à Charleroi, une cellule spécialisée dans les enlèvements baptisée «Othello». En décembre de la même année, les gendarmes d’«Othello» profitent de l’incarcération de Dutroux dans une affaire de vol de camion pour obtenir auprès du juge chargé de cette affaire à Charleroi deux mandats de perquisition dans la maison de Marcinelle. Ces visites se soldent par un immense fiasco. Les militaires passent à côté de la cache où Julie et Melissa - encore vivantes, selon Marc Dutroux - sont enfermées. Ils rapportent de leurs fouilles un spéculum gynécologique, des tubes de crème vaginale, de nombreuses boîtes de somnifères, du chloroforme et une cassette vidéo contenant l’enregistrement d’une émission consacrée à la disparition des deux enfants. Mais ces éléments leur semblent si peu importants qu’ils n’en font pas état à la juge Doutrewe. Le spéculum sera même remis à l’avocate de Michelle Martin ultérieurement.

D’une «soirée spaghettis»à la «marche blanche»
Octobre 1996: la révélation des dysfonctionnements qui ont empêché de sauver Julie et Melissa provoque un tollé médiatique. Le désespoir et la colère de leurs parents servent de trame à une énorme campagne de dénigrement des institutions et du monde politique belges. Les médias se lancent dans une course effrénée au scoop. C’est dans cette atmosphère survoltée que survient un nouveau séisme: le dessaisissement du juge Connerotte pour «conflit d’intérêts». Le magistrat, héros national depuis la libération de Sabine et de Laetitia, a en effet commis l’erreur d’assister à une «soirée spaghettis» organisée début octobre à Bertrix par certaines familles des victimes de Dutroux en vue de collecter de quoi financer leur défense. A Liège, d’où venaient Julie et Melissa, les ouvriers se mettent en grève. Dans tout le pays, les gens manifestent pour crier leur indignation. Six jours après le dessaisissement de Connerotte, une «marche blanche» réunit 320 000 personnes à Bruxelles. L’affaire Dutroux devient une affaire d’Etat.
Le 21 octobre, au lendemain de ce rassemblement, le gouvernement annonce la création d’une commission d’enquête parlementaire devant laquelle 108 témoins se succéderont pendant deux mois. Les débats sont retransmis chaque soir à la télévision. «Après l’enterrement de Julie et de Melissa, après la "marche blanche", cette enquête en direct va créer un troisième grand moment cathartique dans le pays et calmer un peu les esprits, explique Claude Javeau, professeur de sociologie à l’Université libre de Bruxelles (3). Mais ce cirque médiatique n’aura servi à rien sur le fond. Car les sanctions réclamées par la commission d’enquête contre les coupables des dysfonctionnements ne seront pas suivies d’effets. Du coup, la suspicion sur les protections dont aurait bénéficié Dutroux n’a pu cesser.» Bien au contraire. La rumeur d’un réseau de puissants pédophiles alimentés en chair fraîche par Dutroux via Michel Nihoul à Bruxelles et protégés en haut lieu refait surface.

La thèse du «réseau»
Parmi les 4 000 appels parvenus en quelques mois au numéro vert mis en place pour recueillir les dépositions de témoins ou de victimes d’actes de pédophilie, une dizaine de déclarations vont alimenter la thèse du réseau. Une dizaine de femmes disent avoir été violées par des adultes alors qu’elles étaient mineures. Deux d’entre elles auraient même été prostituées auprès d’un cercle de notables, où elles ont croisé Michel Nihoul, Marc Dutroux et même un «prince» de la famille royale. Ces témoignages hallucinants, qui font état de tortures, de viols collectifs, de sacrifices d’enfants dans des caves de châteaux, sont consignés dans des dossiers appelés «X». Les médias s’emballent, au rythme de fuites et de scoops fracassants, souvent nourris par des policiers en mal de notoriété. Les dérapages sont innombrables. Michel Nihoul, «l’escroc partouzeur», se retrouve bombardé chef d’orchestre de toutes ces horreurs. Un vice-Premier ministre, un ministre régional et un membre éminent de la commission d’enquête parlementaire font l’objet d’une cabale montée par des policiers sur des témoignages glanés dans le milieu de la prostitution masculine de Bruxelles. La Belgique perd la tête et voit des pédophiles partout, victime du syndrome Dutroux, l’ogre des temps modernes.

Dutroux s’évade
Les rumeurs distillées dans la presse conduisent le procureur général du royaume de Belgique à une mise au point sans appel: après enquête, le contenu des dossiers «X» s’avère n’être qu’une somme d’affabulations. Affabulations qui ont donné lieu à des «manipulations» et à des «perversions» indignes de la police. En février 1998, dans son deuxième rapport, la commission d’enquête parlementaire rend ses conclusions: il n’y a eu ni complot, ni réseau, ni protections directes de Dutroux. Le procureur fait appel du non-lieu. Même si une partie de l’opinion continue de croire qu’on ne connaîtra jamais l’entière vérité, tout le monde souhaite aussi que la vie reprenne enfin son cours. Le calme revient… jusqu’au 23 avril. Ce jour-là, Marc Dutroux s’évade du tribunal de Neufchâteau. Sa cavale durera moins de trois heures mais les ministres de l’Intérieur et de la Justice démissionnent. Et surtout, la thèse du réseau reprend de plus belle. Les uns imaginent que l’évasion a été organisée par les «protecteurs» de Dutroux pour le mettre au vert et l’empêcher ainsi de les compromettre. D’autres pensent que les autorités l’ont laissé filer sciemment pour l’éliminer pendant la poursuite. Et il y a ceux qui se pincent pour ne pas rire de cette épouvantable succession de bourdes qui ressemble tellement à une histoire belge.

Epilogue
Le sort de Dutroux paraît scellé. Celui de Michelle Martin, soupçonnée d’avoir tu les activités criminelles de son époux, et celui de Michel Lelièvre, complice d’au moins quatre enlèvements aussi. Mais qu’adviendra-t-il de Michel Nihoul? D’abord blanchi, il a finalement été renvoyé aux assises en mars 2003, après appel d’un non-lieu. Disculpé par Dutroux et Lelièvre dans le volet des enlèvements, disculpé par Sabine et Laetitia, il est malgré tout qualifié de «provocateur» et de «chef de bande» dans l’acte d’accusation. Sa plus grande faute reste d’avoir participé à un trafic de 5 000 pilules d’ecstasy avec Lelièvre. Las. Le renvoi de Nihoul aux assises a relancé la polémique. Et les partisans de la thèse du réseau, qu’on nomme en Belgique les «fondamentalistes», continuent de s’opposer aux «révisionnistes», pour qui l’affaire Dutroux reste un simple fait divers. Le procès d’Arlon sonnera-t-il la fin d’un cauchemar vieux de presque huit ans? «A faire le procès d’un réseau, on table sur des fantômes et des fantasmes, dit Me Jean-Philippe Rivière, l’avocat de la petite Sabine. Et pendant qu’on se cristallise sur cela, on ne fait pas le procès de Marc Dutroux.»

(1) Procès-verbal recueilli par Marc Metdepenningen, journaliste au «Soir».
(2) Auteur d’«Affaire Dutroux, affaire d’Etat», sortie en mars (Luc Pire).
(3) Auteur des «Tunnels de Jumet: les meurtres d’enfants et le malaise belge» (les Eperonniers).

Sylvie Véran


Les protagonistes
Marc Dutroux, 48 ans

Ce fils aîné d’un couple d’instituteurs aurait souffert d’un père violent et d’une mère indifférente. Sa ligne de défense: il ne reconnaît que les faits concernant Sabine et Laetitia et les viols de trois jeunes femmes slovaques, joints au dossier avec la séquestration de trois personnes lors du vol d’un camion. Il est revenu sur son aveu du meurtre de Bernard Weinstein. Pour atténuer sa culpabilité, il a tout intérêt à laisser planer le doute sur l’existence d’un réseau. «Je ne peux admettre que des jurés censés représenter les citoyens acceptent de jouer la pièce toute simple du fait divers», dit son avocat, le bâtonnier Xavier Magnée.

Michelle Martin, 44 ans
ette ancienne institutrice, épouse de Marc Dutroux depuis 1988, veut aujourd’hui divorcer. Elle a déjà été condamnée en 1989 à cinq ans de prison pour complicité d’enlèvement avec son mari. Elle connaissait l’existence des fillettes et du cachot secret et reconnaît ne pas avoir nourri Julie et Melissa quand Dutroux était en prison. Pourquoi ne les a-t-elle pas délivrées? «La peur m’aveuglait, a-t-elle confié aux psychiatres. J’avais l’idée qu’il y avait des bêtes dans la cave [NLDR: Julie et Melissa] et qu’elles allaient me tuer.»

Michel Lelièvre, 32 ans
"Asocial" et «immature», selon les psychiatres, Lelièvre admet quatre enlèvements mais s’affirme étranger au sort réservé à ses victimes. Issu d’une famille «où on ne faisait guère de différence entre les humains et les animaux», selon son avocat Me Olivier Slusny, il est placé à 11 mois chez un couple aisé, où il aurait manqué d’affection. Après une scolarité chaotique, il est mis à la porte à 18 ans par sa famille d’accueil et plonge dans la drogue et la délinquance.

Michel Nihoul, 63 ans
lanchi, puis renvoyé aux assises, «pour qu’on ne puisse pas dire que les magistrats ont eu peur de plus puissant qu’eux», selon son avocat Me Frédéric Clément de Cléty. Sa présence à Arlon ranime la thèse du réseau. Son carnet d’adresses bien rempli a fait de cet homme d’affaires véreux l’intermédiaire idéal entre Dutroux et de prétendus notables. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. «Nihoul est un aigrefin, amateur de parties fines, de bonne chère et de belles voitures. Un point c’est tout», dit son avocat.
Sylvie Véran
Comment la Belgique a remonté la pente

Traumatisés, les Belges ont réformé leurs institutions et renouvelé leur classe politique

De notre correspondant à Bruxelles
Début février, la police de Charleroi interpelle une équipe de France2 qui venait de pénétrer dans la maison de Marc Dutroux. Conduits au poste, le cameraman et le journaliste français sont vite relâchés. La violation de ce domicile de sinistre mémoire passe pour un péché véniel dans un pays qui a connu bien des dérapages médiatiques depuis l’arrestation du serial killer wallon. Récemment encore, de larges ex-traits des 440000pages du dossier d’instruction ont fait les choux gras de la presse. «On aurait pu espérer que les rédactions aient tiré les leçons des débordements commis à l’époque, mais celles qui sont allées trop loin n’ont jamais été condamnées. C’est pourtant l’image du pays qui est en jeu», s’inquiète Benoît Grevisse, professeur de communication et membre de l’Observatoire du Récit médiatique de l’Université catholique de Louvain-la Neuve (UCL).
Plus de 1300journalistes sont attendus dans la petite ville wallonne d’Arlon pour y suivre un procès qui promet d’être lourd en émotions. Consciente de l’enjeu, la ministre fédérale de la Justice, Laurette Onkelinks, a mis en garde les reporters lors de la présentation du procès: «Ce n’est pas un cirque, ce n’est pas un show, c’est un procès avec une vérité judiciaire.»
Traumatisée, stigmatisée pendant des mois urbi et orbi, la Belgique a beaucoup changé depuis huit ans. La «marche blanche», qui rassembla plus de 300000personnes dans les rues de Bruxelles le 20octobre 1996, a produit ses effets. Dès l’issue de cette manifestation d’une ampleur inédite outre-Quiévrain, Jean-Luc Dehaene, le Premier ministre de l’époque, s’était engagé à entreprendre une série de réformes cruellement apparues comme nécessaires. En mai 1998, un accord «historique» entre les principaux partis politiques belges a permis notamment de fusionner la gendarmerie et la police judiciaire, dont les rivalités s’étaient révélées désastreuses lors de l’enquête sur les rapts de Julie et de Melissa. Et un Conseil supérieur de la Justice, chargé de veiller à un meilleur fonctionnement de l’institution judiciaire, a été créé. Enfin, la victoire d’une coalition «laïque» – libéraux, socialistes, écolos – aux élections législatives de juin 1999, au détriment des sociaux-chrétiens, a conforté la légitimité du tout jeune Etat fédéral belge aux yeux des citoyens.
Selon une étude réalisée à l’automne dernier par des chercheurs de Liège et de Louvain, 43% des Belges feraient désormais confiance à la justice de leur pays. «En 1996, en pleine affaire Dutroux, ils n’étaient que 25%, et seulement 8% avaient confiance dans les partis politiques», explique Benoît Rihoux, professeur de sciences politiques à l’UCL, avant d’ajouter qu’aujourd’hui «ces indicateurs sont revenus dans la moyenne européenne». Les «comités blancs», qui mobilisèrent pendant plusieurs mois les citoyens, ont fondu comme neige au soleil. Sept sont encore actifs, contre 130 en 1997.
Autre indice de la refondation citoyenne: après plusieurs années de mise à l’écart, les intellectuels ont réinvesti le champ du débat politique. Une trentaine d’entre eux ont rédigé un recueil intitulé «Procès Dutroux: penser l’émotion» pour remettre la raison au centre de cette affaire dont les ombres ont favorisé le fantasme du mystérieux complot de notables pédophiles. «Quand des événements prennent une forte dimension émotionnelle, il devient quasi impossible de faire accepter aux gens une vision plus simple de la réalité. Or le soupçon systématique rend impossible le bon fonctionnement d’une société démocratique», estime Guy Haarscher, professeur de philosophie à l’Université libre de Bruxelles, qui a contribué à cet ouvrage. Au-delà du verdict du procès Dutroux, c’est à cette ère du soupçon que la Belgique espère aujourd’hui mettre un terme.
Didier Pavy

Didier Pavy