Tunisie : comment s'enrichit le clan Ben Ali?

Nouri Hendaoui
Le Matin

Divulgation à Tunis d'un premier état de la fortune conjointe de Leïla Ben Ali, de son frère Belhassen et de son gendre Jilani

De notre correspondant à Tunis. Ca y est ! Abdelqahhar, pseudonyme sous lequel, comme on le sait, un groupe de personnalités de l'intérieur du régime tunisien a décidé d'alerter l'opinion tunisienne et internationale (Le Matin du 18 novembre) sur « L'état de déliquescence du régime tunisien » et à qui on doit déjà la divulgation (la même édition du Matin) du plan de l'épouse du Président tunisien pour mettre son mari en otage, vient de révéler ce qu'il qualifie de « premier état de la fortune conjointe de Leïla Ben Ali, de son frère Belhassen et de son gendre Hédi Jilani ». On sait aussi que ce dernier a été victime d'une expédition punitive qui porte, selon les journaux on line tunisiens, la signature caractéristique de Ben Ali lui-même (Le Matin du 6 janvier). Hédi Jilani, patron des patrons tunisiens, étant dans le plan de Leïla Ben Ali le remplaçant potentiel de son mari.

Comme d´habitude, Abdelqahhar utilise d'abord le mensuel du mouvement démocratique tunisien L'Audace pour lâcher ses bombes.

Les photocopieuses accomplissant ensuite leur efficace mission de relais de sorte qu'en très peu de temps, l'opinion publique tunisienne est dûment informée. Et c'est exactement le même procédé qui porte à la connaissance du public tunisien les articles du Matin désormais très attendus à Tunis parce que jugés « sérieux et crédibles ».

Ce « premier état de la fortune conjointe » des trois personnages révèle, clarifie, synthétise et complète ce que les Tunisiens savaient par bribes ou par ouï-dire. En voici la fidèle reproduction.

Commerce international
Exportation en dehors de toute contrainte ou obligation douanière de camions (de marque internationale) et de véhicules lourds en direction de la Libye et de l'Irak en association avec Hamadi Touil.

Transport aérien
Compagnie d'aviation privée (Karthago Airlines) dotée d'une flotte de deux avions et de quatre autres déjà commandés et achetés en leasing. La compagnie nationale Tunis Air a déjà cédé à cette compagnie l'essentiel de ses activités charter qui sont, elles, rentables.

Agroalimentaire

La plus importante industrie de produits laitiers (Inesfood, Candia, Laino) en association avec l'ancien garde du corps de Ben Ali, Larbi Aïssa et son fils. Une société qui s'est distinguée jusqu'à ce jour par des pratiques mafieuses de la pire espèce : des centaines de fournisseurs de lait ont fait faillite faute d'avoir été payés dans des délais raisonnables.

Tourisme
Chaîne d'hôtels Karthago à Djerba, Sousse, Hammamet et Sidi Bou Saïd. L'Etat vient de leur céder en outre les parts qu'il détient dans la plus grande chaîne hôtelière du pays, Abounawas, et qui pèse à elle seule plusieurs centaines de milliards.

Immobilier
Lotissements à Gammarth et à Monastir en plus d'un grand immeuble à la rue Alain-Savary.

Agriculture
Cession par l'Etat à presque tous les membres de la famille des fermes allant de 1 200 à 2 500 ha dans le cadre des sociétés de mise en valeur et de développement agricole.

Finances
Création d'une compagnie de leasing et de prise de participation au sein de la BIAT (Banque internationale arabe de Tunisie), la plus importante banque privée du pays au nom de Hédi Jilani et Belhassen Trabelsi.

Marchés publics
Le plus récent des marchés publics qu'ils se sont d'autorité octroyés est celui accordé au deuxième opérateur GSM avec un gain net estimé à 13 millions d'euros de commission pour Leïla Ben Ali.

Grande distribution
La société Batam et sa filiale Bon Prix. Hédi Jilani ayant été l'architecte des multiples opérations boursières qui, par un simple jeu d'écriture, ont surévalué les valeurs nominales de ladite société lui permettant, entre autres, d'engranger des sommes considérables avant que les lois du marché ne se referment sur la société et la conduisent à la préfaillite.

Heureusement que Abdelqahhar a pris soin de préciser que ce n'était là qu'un « premier état ». Ce qui laisse entendre qu'il y en aura d'autres. Les commentaires recueillis jusqu'ici auprès de ceux « qui savent » estiment à l'unisson que ce premier état « n'est qu'un fragment d'un tout encore plus ahurissant, en ce qu'il ne fait pas état de l'immense fortune qu'ils ont mise à l'abri à l'étranger soit sous la forme de biens immobiliers, soit dans des comptes secrets dans les banques suisses principalement ». Heureusement aussi que Abdelqahhar a annoncé « la préparation active » d'un autre état, concernant cette fois la fortune du clan d'en face, celui de Ben Ali, de ses frères et surs, sinon il aurait été soupçonné d'être le sous-marin d'un clan contre l'autre.

Une mafia et un parrain : Ben Ali
Quoi qu'il en soit, pas une seule voix ne s'est élevée pour contester la véracité des données et des informations contenues dans ce premier état, lequel constitue déjà le principal sujet de « débat » aussi bien dans les salons de l'élite que parmi le large public. Nous vous faisons grâce des commentaires typiquement tunisiens que la lecture méticuleuse et répétée de ce texte a fait fleurir : un mélange de railleries, d´autodérision, de fatalisme et de sourde révolte.

Le mot qui vient fréquemment dans la bouche de l'écrasante majorité des personnes avec qui nous avons pu évoquer « le sujet de l'heure » étant celui de « mafia ». Un concept qui ne met pas hors d'atteinte Ben Ali lui-même. Au contraire. Les journaux on line tunisiens (Tunisnews, Tunizine et Tunisie 2000) ainsi que des leaders de mouvements d'opposition comme Marzouki et Hammami désignent comme unique et omnipotent « parrain de cette mafia » Ben Ali lui-même.

L'analyse de ce premier état montre, par ailleurs, que cette « mafia » - pour reprendre la terminologie tunisienne - a investi les plus juteux des juteux secteurs de l'économie tunisienne. La substantifique moelle ! Il révèle, en filigrane, le dessin d'un plan de contrôle de la veine jugulaire même du corps économique du pays.

Commençons par le secteur bancaire. Les trois « partenaires » ont mis leur grappin sur la plus prospère et la plus performante banque privée du pays : la BIAT (Banque internationale arabe de Tunisie). Ils ne s'y sont pas pris par quatre chemins.

Première étape : une sournoise campagne d'intimidation contre les promoteurs et dirigeants sfaxiens de ladite banque qui a fini par la mise à l'écart de son fondateur et mentor, un des hommes les plus crédibles et les plus respectés du pays, l'ancien ministre de l'Economie et des Finances de Bourguiba : Mansour Moalla.

Deuxième étape : le duo Jilani-Belhassen, sous l'impulsion et la protection de Leïla, demande tout de go à l'un des principaux actionnaires de la banque, et qui est en même temps un des plus puissants hôteliers du pays, Aziz Miled, de lui céder ses parts dans le capital de la banque. Se croyant autant puissant que ce duo - n'est-il pas le généreux bailleur de fonds du RCD, parti au pouvoir, et des campagnes présidentielles ? , il refusa net. Mal lui en prit. Il recevra quelque temps plus tard une convocation de la police pour répondre de l'accusation de « financement des activités islamistes ». En fait, Miled n'avait fait que contribuer à un fonds de construction d'une mosquée, projet piloté par les autorités locales de la ville dont il est originaire : Kairouan. Cuisiné pendant plusieurs heures comme un vulgaire malfrat, il garde jusqu'à ce jour les séquelles psychiques de cet inattendu traumatisme. Il a de toute façon compris le message. Il cédera, immédiatement après son interrogatoire, ses parts au satanique duo et à leur valeur nominale, de surcroît ! Le duo pourra ainsi poser pied dans le conseil d'administration de la banque et imposer rapidement le beau frère par alliance de Jilani, le banquier Chakib Nouira, comme président de la banque. La BIAT est maintenant sous leur coupe. Ils en font ce qu'ils veulent !

Prenons ensuite le secteur du transport aérien. Le frère de Leïla, Belhassen, fonde une compagnie d'aviation privée (Karthago Airlines) dotée pour démarrer de deux avions Boeing. Commencera dès lors un implacable processus de délestage de la compagnie nationale de transport aérien TunisAir de ses rentables activités au profit de Karthago. Ainsi l'activité fret, l'activité charter et le département catering sont cédés à des sociétés privées contrôlées par la famille régnante et qui confluent toutes vers la compagnie privée de Belhassen Trabelsi (l'activité fret est cédée à Slim Zarrouk, gendre de Ben Ali). Résultat : le quotidien progouvernemental Essabah - nous disons bien progouvernemental - révèle dans son édition du 17 janvier que Tunis Air, déficitaire du montant astronomique de 120 millions d'euros, est menacée de disparition. Ce serait en tout cas inévitable si la guerre contre l'Irak avait lieu. Personne, à Tunis, ne doute que tel est l'objectif des Trabelsi : provoquer, sans état d'âme, la faillite de la compagnie nationale pour que Karthago puisse monopoliser, de fait, la transport aérien à partir et en direction de la Tunisie. Rappelons que le pays reçoit en moyenne près de cinq millions de touristes. Faites le compte !

Chantage et intimidation
Pour les Tunisiens, cette fortune est « d'origine criminelle » parce que fille du « haram ». « Elle n'est que le fruit d'un banditisme d'Etat. Racket organisé, transgression des lois du pays et celles du marché, extorsion, trafic d'influence, telle est la panoplie des outils d'acquisition de cette fortune. » Aucun scrupule ne semble les avoir dissuadés, en plus, de recourir comme on l'a vu à l'intimidation et au chantage contre tous ceux qui s'aventurent à se mettre au travers de leur insatiable rapacité.

« L'Etat, ses rouages et ses institutions sont ouvertement et cyniquement instrumentalisés pour mettre les richesses du pays en coupe réglée », commente un professeur d'économie. Quel banquier oserait en effet leur refuser un crédit, au montant toujours faramineux, sur simple présentation d'une carte de visite ? Quel ministre ou chef d'administration se hasarderait à leur rejeter une demande de quelque autorisation ou de quelque permis que ce soit ? Et quel maire ou conseil municipal commettrait l'imprudence de s'opposer à leur céder, pour des prix symboliques, un terrain - toujours rare - sur lequel ils auraient jeté leur dévolu ? Hamouda Belkhoja, maire de la cité bourgeoise de La Marsa, fut en 24 heures destitué de son mandat par un conseil municipal réuni en urgence pour avoir fait acte de respect de la loi au détriment d'un caprice de Leïla qui voulait s'octroyer un espace interdit à la vente. Tandis que Mohammed Bouaja, P-DG de la banque UIB, connut le même sort, toujours en un tour de main, pour s'être avisé de réclamer le remboursement d'un prêt à l'un des Trabelsi. Ces pratiques et ces faits nous ont été authentifiés, en catimini bien sûr, par tous ceux qui gravitent autour des proches cercles du Pouvoir, même s'il leur est pratiquement impossible d'en fournir des preuves concrètes.

Les techniques de dissimulation et les artifices illicites auxquels a recours une catégorie du monde du business (société-écran, blanchiment, prête-nom) font que les fauteurs réussissent en général à ne laisser aucune trace susceptible de les incriminer.

Il reste néanmoins du domaine du tangible et du visible que les Trabelsi étaient, avant que Leïla ne devienne la maîtresse puis l'épouse de Ben Ali, des gens de très petite condition sociale. Les voici propriétaires, quelques années seulement après l'accession de Ben Ali à la présidence, d'hôtels, de banques et d'avions.

Quant à Hedi Jilani, il est certes fils d'un prospère commerçant de textile, mais les biens qu'il a hérités, raisonnables, sont sans aucune commune mesure avec l'immense fortune qu'il s'est constituée à coups de faramineux crédits sans garantie que lui ont consentis les banques d'Etat (l'affaire de Lee Cooper) ou de simples opérations boursières artificielles qui lui ont permis d'engranger des milliards par un simple jeu d'écritures (l'affaire Batam). En 1994, les agios de ses crédits bancaires lui furent effacés pour avoir contribué au financement de la campagne présidentielle de Ben Ali.

Tous ces faits ainsi que l'essentiel de ces commentaires se trouvent en abondance dans les journaux on line tunisiens.

Laissons le mot de la fin à une éminente personnalité du monde des finances, apolitique, aujourd´hui à la retraite, mais qui reste une référence de compétence et de moralité : « Voilà où en est arrivé notre pays ! A être la chasse gardée d'une bande d'affamés qui se déchaîne sans pitié à le sangsuer. Sur le compte du dur labeur des millions de Tunisiens et au mépris des sacrifices de plusieurs générations qui ont fait de la Tunisie, jusqu'à l'avènement de ce régime pourri, un pays, à plus d´un égard, proche de l'exemplarité. Nous assistons maintenant impuissants à la décomposition de ce qui a été patiemment composé. Que Dieu les maudisse ! »