« LA CORÉE DU NORD EST LOIN, DE L'ISLAMISME ET DU PÉTROLE »

Pierre Rigoulot
Le Soir

Votre livre « Corée du Nord - État voyou » (éditions Buchet-Chastel) sort au moment où ce pays est à la une de l'actualité : pure coïncidence ?

Sur la Corée du Nord, je travaille depuis des dizaines d'années, le contrat a été signé au mois de mai dernier, quand ce pays, l'un de trois dans l'« axe du mal » du président Bush, avait déjà été au centre de l'agitation internationale. Le hasard a fait le reste.

L'image que vous donnez de ce pays est terrible…

C'est la réalité. C'est une satrapie où tous les droits de l'homme et toutes les libertés civiques sont supprimés, la police politique y est toute-puissante, il y a un goulag version coréenne, des exécutions publiques pour « les ennemis du peuple ». Et la misère est généralisée.

Et pourtant c'est la première dictature d'où ne nous arrivent guère de signes d'opposition…

Pas beaucoup, mais quand même, relayés par des réfugiés, parmi lesquels Hwan Jang Yop, le plus haut cadre du parti à s'être enfui, l'ancien idéologue du parti, le père de « djoutché », un salmigondis des références chauvines qui exalte un socialisme « à la coréenne » et a remplacé le marxisme-léninisme classique. Il faut cependant préciser que les prises de position de ces réfugiés ont été en quelque sorte étouffées par la Corée du Sud, qui veut éviter toute action susceptible d'empêcher sa politique de rapprochement avec le Nord.

Mais ceux qui restent, la population ?

Elle est totalement désinformée, opprimée, épuisée, abrutie par le culte du « Cher dirigeant », déroutée aussi par les signes extérieurs de l'acceptation du régime par l'étranger. La terreur plus la propagande, c'est beaucoup…

Comment ce peuple, ils sont plus de 21 millions, peut-il vivre et survivre ? Des sources évoquent la famine et plus de 2 millions de morts…

Il y avait une terrible famine vers le milieu des années 90, le nombre de morts est difficilement calculable, mais cette estimation n'est pas loin de la réalité. Aujourd'hui, la situation semble un peu moins dramatique, mais le produit national est toujours au-dessous du niveau de 1990.

Le pays est géré par Kim Sung Il, une caricature de Staline. Comment cet homme, à la tête d'une population affamée, a-t-il réussi à bâtir une force armée redoutable et une industrie d'armement capable d'exporter des missiles ?

Ceux qui se souviennent du modèle soviétique savent qu'en méprisant les besoins de la population et en concentrant tous les moyens sur un petit nombre de cibles : maintien du pouvoir, image internationale, une dictature est capable de réaliser des objectifs ambitieux. Avec cette différence que la Corée du Nord n'a pas, contrairement à l'URSS, des velléités expansionnistes, et que sa puissance est censée dissuader toute remise en cause du régime.

Y compris de l'extérieur ?

Oui, Séoul est à 40 kilomètres de la ligne de démarcation des deux Corées. Le programme militaire doit servir à la sanctuarisation de l'État du nord. Mais il y a plus : l'affrontement avec l'Amérique de Bush grandit Kim Sung Il dans son pays. Lui donne l'aura d'un personnage qui joue un vrai rôle international.

Doit-on vraiment considérer la Corée du Nord comme une puissance nucléaire ?

Des experts français affirment que les Coréens du Nord disposent de moyens techniques susceptibles de produire des bombes nucléaires et que, s'ils n'en n'ont pas encore, ils seront capables de les avoir dans un délai très proche.

Qui les a aidés ?

Au départ, la Chine et l'URSS probablement. Et puis des savants russes « disponibles » après la chute de l'URSS. Du temps d'Eltsine, on a arrêté quelques scientifiques russes au moment où ils franchissaient la frontière nord-coréenne.

La menace nordiste : bluff ou réalité ?

Il n'y a pas de bluff. Les Américains ont montré les photos satellites prouvant les recherches nucléaires secrètes, dont les Coréens du Nord ont d'ailleurs eux-mêmes confirmé l'authenticité. Mais bluff quand même lorsqu'ils demandent de l'aide en échange de l'abandon de quelque chose qu'en vertu des accords internationaux ils n'auraient jamais dû avoir : l'arsenal nucléaire.

Qu'est-ce qu'ils veulent ?

Des garanties de sécurité pour le régime, la tolérance pour leurs recherches sur les armes chimiques et nucléaires, la liberté d'exportation de leurs missiles, et, simultanément, une aide alimentaire considérable pour le peuple dont un tiers ne survit que grâce à la philanthropie étrangère. Et tout cela signé par le « grand Satan » lui-même ! En somme, le satrape du Nord veut passer pour le seul représentant légitime du peuple coréen, celui du Sud n'étant qu'un ramassis de vassaux au service des Américains.

Qu'est-ce qu'un Etat voyou ?

C'est un Etat terroriste (bombe dans un avion civil, enlèvement de citoyens étrangers, japonais surtout, attentats contre des ministres sud-coréens, etc.), c'est aussi un État dont les hauts fonctionnaires ou diplomates se livrent, en son nom et à son profit, à toutes sortes de trafics. Il y a aussi le chantage militaire à l'égard des pays voisins, signalé par ce missile nord-coréen qui, il y a trois ans, a survolé le Japon…

Pas mal, en effet, mais ce n'est pas pour cela que Bush a placé la Corée du Nord dans « l'axe du mal »…

Non. Pour Bush, il y a trois critères : la répression contre sa propre population, la possibilité de contacts avec les groupes terroristes, la possession d'armes de destruction massive.

Pourquoi, alors qu'il représente un danger plus grand que l'Irak, Bush adopte à l'égard de Kim une attitude beaucoup plus prudente et recherche à son égard une solution non pas militaire mais diplomatique ?

Un front, cela suffit. Mais surtout la situation régionale est différente. Les voisins de l'Irak ne semblent pas trop pressés de faire des efforts en faveur de Saddam, tandis que tout autour de la Corée du Nord on trouve des États décidés à y aller doucement. Même graves, les événements dans la péninsule coréenne n'auraient qu'une portée régionale. En revanche, si les Américains parviennent à installer en Irak un régime tant soit peu démocratique, ce serait un porte-avions terrestre parmi les dictatures musulmanes. Vous savez, la Corée du Nord est loin. De l'islamisme et du pétrole.

Que faire ? Aider, envoyer la nourriture pour nourrir, comme auparavant, les cadres et l'armée ?

Envoyer, mais à condition d'avoir le minimum de contrôle sur la distribution.

Ils ne vont jamais accepter…

… oui, c'est risqué, Médecins sans frontières et les autres ONG ont déjà quitté le Nord.

On connaît deux modèles de réunification, le vietnamien, par la guerre, et l'allemand, par la détente et… l'argent. Lequel est d'actualité en Corée ?

La guerre est peu probable. Le modèle allemand est à terme applicable, mais, paradoxalement, c'est la Corée du Sud, ses hommes d'affaires surtout, qui freinent. Pour eux, ce n'est pas une bonne affaire, cela reviendrait trop cher. Le mieux serait de voir un brusque effondrement du régime de Kim Sung Il. C'est quand même quelque chose de possible et de souhaitable. Mais ni la Chine ni la Russie ne le souhaitent. Sans eux, un tel scénario ne peut être efficacement mis en chantier. Il ne l'est donc pas.



Pierre Rigoulot est Rédacteur en chef de « La Lettre de Corée »

Propos recueillis par POL MATHIL