Lettre d'un Israélien à Lionel Jospin

Amotz Asa-El *
Le Figaro

Monsieur le premier ministre,
Il y a quelques jours, vous vous êtes publiquement lamenté de l'échec des tactiques de votre homologue Ariel Sharon.

Qu'un homme d'État français exprime son désaccord avec les visées stratégiques d'Israël sans parler de celles d'Ariel Sharon n'est pas nouveau.

Toute une génération d'hommes d'État, d'hommes politiques et d'intellectuels français n'a cessé de nous « expliquer » à nous autres Israéliens que notre stratégie n'était pas la bonne et que pour nous faire accepter comme État souverain au Proche-Orient, « il suffisait de ». Il suffisait qu'Israël comprenne que les Palestiniens ont accepté la solution des deux États et que l'OLP est une organisation éprise de liberté, de démocratie, de droits de l'homme et de laïcité.

La plupart des Israéliens ne souscrivirent pas à cette vision des choses. Mais d'autres, comme moi, y prêtèrent oreille. Nous fûmes sensibles au point de vue de la France parce que nous avions en horreur la violence de notre vie quotidienne ainsi que le joug que nous imposions contre notre gré à une population étrangère. Nous avions foi en un compromis raisonnable et pensions sincèrement pouvoir réaliser une paix régionale comme en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Après tout, nos parents n'avaient pas survécu l'Holocauste et bâti l'État juif pour continuer de vivre dans un ghetto entouré de clôtures, de murs, de fils barbelés et de mines, et d'un sentiment de danger permanent.

En 1980, votre pays finit par réussir à imposer sa « solution » au conflit moyen-oriental à ses partenaires européens avec l'adoption de la Déclaration de Venise par le Conseil des ministres de la CEE. Cette déclaration, qui appelait à la reconnaissance de l'OLP par Israël, constitua la première étape dans le processus de légitimation de Yasser Arafat par le monde occidental. Auparavant, les seuls dirigeants qui parlaient avec Arafat étaient des humanistes éclairés tels qu'Erich Hönecker, Fidel Castro et Pol Pot.

Cela prit de nombreuses années aux Israéliens comme moi pour convaincre nos compatriotes que la solution de deux États pour deux peuples était la seule viable.

En 1982, alors que nous faisions la guerre au Liban, nous fûmes horrifiés par la folie de nos dirigeants et nous sommes allés de manifestation en manifestation. Nous avons fini par obtenir la démission de notre ministre de la Défense, Ariel Sharon, mais sans parvenir à améliorer le sort des Palestiniens. En 1987, nous fûmes déçus par l'échec de notre héros Shimon Pérès, qui ne réussit pas à faire accepter à Yitzhak Shamir l'Accord de Londres qu'il signa avec le roi Hussein de Jordanie. Jusqu'à aujourd'hui, nous sommes convaincus que cette formule des territoires en échange de la paix aurait pu empêcher l'explosion de la violence.

Puis vinrent la première intifada et les Accords d'Oslo, qui appliquèrent à la lettre vos conseils. En 1993, les Israéliens jusqu'alors hésitants souscrivirent non seulement à la vision française de la paix mais s'en firent les avocats les plus enthousiastes. J'enjoignis moi-même mes compatriotes à voter pour Ehud Barak et j'ai proclamé Yossi Beilin (l'architecte des accords d'Oslo) « homme de l'année ». J'étais même prêt à accepter la division de Jérusalem en échange de la paix.

Et puis il y a eu Camp David.
Les Israéliens comme moi furent abasourdis en apprenant que les concessions inouïes d'Ehud Barak, non seulement furent rejetées, mais ne suscitèrent aucune contre-proposition. La seule réponse d'Arafat fut une guerre qu'il déclencha sciemment alors même qu'il s'était engagé dans les accords d'Oslo à renoncer à la violence et à résoudre tout différend par la négociation.
En vérité, nous avions commencé bien avant à avoir des doutes sur la sincérité d'Arafat. D'abord en 1995, lorsque Arafat fit tout pour torpiller l'initiative des pays occidentaux pour l'établissement de parcs industriels destinés à créer des emplois pour son peuple durement touché par le chômage. Puis en 1996, lorsqu'il prononça l'éloge funèbre de la bombe humaine Yihya Ayash. Et tout au long du chemin, nous fûmes troublés par le réseau d'écoles, de colonies de vacances, d'universités, de journaux, de télévisions et de sites Internet qui, non seulement présentaient des cartes de la Palestine de la Méditerranée au Jourdain, mais prêchaient aussi un antisémitisme qui ne saurait laisser indifférente votre conscience républicaine.

Mais il fallut Camp David pour nous convaincre que nous nous étions fait avoir.

Aujourd'hui, l'Israélien moyen est convaincu qu'Arafat est un facho. Hitler aussi avait d'abord présenté ses exigences territoriales, mais son appétit vint en mangeant. Car pour lui, la guerre n'était pas seulement une menace : c'était son rêve.

C'est cela le fascisme : la croyance si bien propagée par Mussolini que seuls les gens qui se battent ensemble constituent une nation. C'est pourquoi il est plus important pour Arafat de se battre contre notre État que de construire le sien.

Il s'ensuit, M. Jospin, que la thèse défendue par votre pays, selon laquelle l'OLP est un interlocuteur fiable, s'est effondrée. Pour les Israéliens qui, comme moi, étaient prêts à tout essayer, Paris ne s'est pas tenu à la hauteur de ses engagements.

Votre pays, plus qu'aucun autre, nous avait promis que les dirigeants de l'OLP nous reconnaîtraient. Or ils s'y refusent. Vous nous aviez promis qu'ils embrasseraient la démocratie. Or ils ont fondé une dictature. Vous nous aviez promis qu'ils seraient laïques. Or ce sont des théocrates fanatiques. Vous nous aviez promis qu'ils honoreraient leurs engagements. Or il n'en est pas un qu'ils n'aient pas violé. Vous nous aviez promis qu'ils abandonneraient la violence. Or ils tuent délibérément et chaque jour des citoyens innocents.

Vous n'avez donc pas, M. Jospin, l'autorité morale pour porter un jugement sur les tactiques de Sharon. Et nous autres, Israéliens moyens, qui hier manifestions contre Sharon et sommes aujourd'hui les victimes quotidiennes des bombes humaines et des tirs au pigeon commandités par Arafat, avons droit à des excuses officielles de la France pour avoir tant plaidé pour la reconnaissance de celui qui nous a trahis et qui continue de tuer nos femmes et nos enfants. Si vous êtes aussi intègre qu'on le dit, admettez, comme nous, que vous vous êtes trompé.

* Rédacteur en chef du Jerusalem Post International (traduit et adapté de l'anglais par Emmanuel Navon).