ISRAELE

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Lettre de Marco Pannella à Elie Wiesel, Marek Halter, Jacques Attali, Bernard-Henry Lévy, George-Marc Benamou (18.02.88)

 

Chers amis,

Il y a bien des évidences qui crèvent les yeux au lieu de les ouvrir: la preuve en est là, vous l'êtes.

Vos déchirements, silences, angoisses, déroutes, concessions et dissociations d'aujourd'hui ne sont point admissibles sous peines de condamnation de vos luttes passées et d'hypothèques pour celles à venir. La parole ne peut point être répudiée dans les moments où elle fait défaut. Israël a le devoir de ne rien céder à un monde arabe et moyen-oriental dont les démons dominent tous les sujets sans exception, privés partout des droits humains et politiques fondamentaux, partout massacrés.

Ceci est mis en sourdine; mais il faut savoir une fois pour toutes si oui ou non l'arabe et le moyen-oriental sont titulaires du droit à la vie et de la vie du droit, des droits humains et politiques. Si oui, Israël n'est qu'un fait, consistant mais marginal, qui sert à cacher cette verité, cette tragédie historique qui s'accomplit et se perfectionne d'Alger à Damas, en passant par Tripoli, Le Caire, pour arriver jusqu'à Téhéran et Bassora, e les "tribus" de la résistance et d'obédience afghanes .

Israël n'est qu'un îlot d'une certaine civilisation, la même au nom de laquelle on l'accable et on la détruit. Si Israël tombe, c'est une civilisation qui disparait. Mais si Israël n'est plus dans Israël, le résultat est le même, donc le pire.

L'erreur tragique de l'indépendance nationale, erreur "romantique" qui a marqué ce siècle des pires abominations et aujourd'hui de la pire folie e du chaos, l'erreur de l'Etat national comme cadre et fondement du contrat social et du droit sévit à nouveau.

Dans la vie publique et sociale, tout comme dans la vie privée, le fait d'être indépendant ne veut pas dire être libre; ce n'est que dépendance sans garantie, sans conscience, sans responsabilité possible: ce qui vit est interdépendant. Vivre c'est savoir choisir ses interdépendances, en être conscient et libre.

Israël est culturellement mis dans un cul de sac de par notre ou votre culture. Si l'indépendance de l'Etat national est la valeur et la garantie suprêmes, la constant transcendante, alors ceci est vrai aussi pour le palestiniens et n'importe qui d'autre.

En invoquant l'indépendance, come indépendance de l'Etat national, le Pays basque, l'Irlande du Nord ou le Kossovo renforcent à jamais Madrid, Londres ou Belgrade. Et ils sont perdants les uns e les autres.

Il n'y a pas d'issue possible avec cette culture et cette politique. Un Etat national palestinien ne serait rien d'autre qu'une bombe atomique sur le point d'exploser un jour ou l'autre. Arafat y serait bientôt tué ou contraint à….demander l'asile politique à Israël.

Nous payons le manque d'Europe et de sa fédération, l'absence d'un Etat fédéral des démocraties politiques de l'Europe et de le Méditerranée. Si Israël devenait le 13° Etat membre des Etats-Unis d'Europe, ou de l'Union européenne, le problème serait vite réglé. Ces frontières pourraient reculer, car elles deviendraient intouchables. Utopie? Avec le seul Parti radical, je suis certain de pouvoir obtenir déjà maintenant l'adhésion de centaines, voire de la majorité des parlamentaires européens sur cette revendication politique pour aujourd'hui.

Je vous prie de lire les textes que je vous joins: nous avons obtenu ce résultat en pas plus de cinq semaines de travail du Parti radical e de ses députés. Ce n'est qu'un exemple de notre force là où nous ne sommes pas bâilonnés et défigurés par les mass media, et par le dédain des gens bien qui les occupent (médiatiquement n'est-ce pas?)… Et les documents que je vous adresses vous permettront de constater que le Parti radical, nous, moi-même, nous n'avons certes pas manqué de prendre position dans de lieux dus, aux moments chauds, non pas en contradiction avec notre choix gandhien, nonviolent, radical mais grâce à lui…

Mais revenons à Israël, à nous-mêmes.

On risque de confondre monstrueusement un problème politique, de gouvernement, de conjoncture avec l'éthique, les principes, les valeurs, les raisons et les espoirs.

Après la bonne conscience à bon marché, on risque d'acquérir mauvaise conscience, ce qui constitue le bagage traditionnel des moralistes sans moralité.

Le gouvernement d'Israël a la responsabilité très grave, fondamentale et ultime d'avoir été incapable de défendre et d'affirmer une stratégie et une politique qui soient bien fondées, nécessaires, même si dramatiquement incomprises et niées par les Ponce Pilate e les tartufes qui sévissent parmi ses alliés, homme de guerre plutôt qu'hommes de paix….

La Knesset, mais nous aussi, de même que vous, nous aurions dû chasser ce gouvernement incapable d'assurer l'ordre public, de prévenir et de réprimer, d'administrer et de gouverner des faits prévisibles.

Lorsque le monde entier - naturellement - a pu voir jour après jour les soldats israéliens - et non les policiers - agir sans casque et sans visières, sans bouclier, contraints ou bien à fuir devant ceux qui leur lançaient des pierres ou des cocktails Molotov, ou bien de se "réfugier" dans le corps à corps avec les crosses des fusils ou les matraques, rencontrant par là même les plus souvent les faibles: les femmes, les enfants, les vieillards, acculés à la peur ou à la haine qui domine nécessairement les plus violents parmi eux. Si cela s'était passé dans nos pays, nous aurions urlé notre indignation contre le Ministres de l'intérieur, de la police, des armées et de la justice, nous aurions exigé tout de suite la démission de ces dangereux incapables.

Lorsque avec une arrogance et une incapacité indigne même de Pasqua, Rabin et Shamir annoncent après le premier mort que l'ordre est donné de ne plus tirer sur les gens mais de les matraquer le plus durement possible, nous en aurions rajouté en demandant des expertises psychiatriques.

Lorsque, après des mois que nous les évoquons, on a toujours pas découvert les autopompes face aux dégénérations de la rue, lorsque l'on a criminalisé toutes les formes de défense, insulté tous les avocats, défié la justice de l'Etat, imposé des procès grotesques et honteux, je crois que nous nous devons de dénoncer tout cela, jusqu'au bout, et de dénoncer le fait que c'est ainsi que l'on réalise le miracle de liquider une politique de fond, une stratégie, une image, une identité valables et qui constituent la plus grande arme d' Israël sur le terrain aussi bien que dans l'histoire que nous vivons.

Naturellement, ces points de vue, ces positions sont condamné à l'ostracisme. Et Attali ou Wiesel manifestent envers nous l'attitude que l'on a envers des postulants ou des mendiants, ou des indignes d'attention ou de confiance, soit dans la meilleure des hypothèses, des qualités et des quantités négligeables.

D'autres trouveront que nous ne somme plus ou pas assez "médiatiques" - c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas -; mais c'est une vieille histoire qui se prolonge depuis les années trente e qui ressuscite…

Si vous avez eu la patience de lire jusqu'ici, qu'il vous en soit rendu grâce. D'autant plus que j'écris directement dans une langue que je sais uniquement parler… Mais je vous ai écrit pour en avoir la conscience quitte. Je m'excuse avec Marek, à qui je dois et nous devons une intelligence de l'âme que je n'oublie pas car c'est avec des frères comme lui que notre exigence croît….

AVE!

Marco Pannella