Cour pénale internationale: crimes économiques, Tchétchénie, Irak, Corse, pays basque...
lettre de Luc Douillard


Nantes (France), ce lundi 1er juillet 2002, à une heure du matin.
A l'équipe intérimaire et à la commission préparatoire de la Cour pénale internationale (CPI/ICC)

ICC Advance Team
P.O. Box 19519 2500 CM
La Haye Pays-Bas (par fax)


Mesdames et messieurs les membres de l'équipe préparatoire de la Cour pénale internationale,

En ce 1er juillet, et depuis quelques instants seulement, la Cour pénale internationale permanente est donc devenue une réalité. Elle peut désormais être saisie des faits survenus à partir de cette nuit même à zéro heure, pour poursuivre les auteurs des délits les plus graves tels que le génocide, les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre.

Cette date tant attendue du 1er juillet est donc, nous l'espérons, un grand jour pour ce siècle, afin non seulement de réprimer les dictateurs et les seigneurs de la guerre, mais de prévenir efficacement leurs crimes.

Mesdames et messieurs, votre nouvelle juridiction aura fort à faire face à l¹hostilité ou à la non-collaboration des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine et de plusieurs autres puissances.

Vous devrez donc faire vivre dans les faits votre tribunal international et imposer progressivement sa compétence, face à tous les pouvoirs qu'il dérange.

A cet égard, nous nous permettons, en tant que simple citoyen, de vous soumettre trois suggestions, à propos de trois champs de compétences distincts:

1 - Tchétchénie et Irak
2 - " Crimes économiques contre l'humanité "
3 - Pays basque et Corse

1 - Tchétchénie et Irak

L'utilité effective de la Cour pénale sera d'abord jugée par sa capacité à réprimer les violations de droits les plus flagrantes de notre époque, et notamment celles que subissent en ce moment les sociétés civiles tchétchène et irakienne.

Mais, puisque l'Irak n¹a pas signé le traité instituant la CPI, et que la Russie ne l'a pas ratifié, votre tribunal voit ses compétences fortement limitées pour agir.

Cependant, en ce qui concerne l'Irak, une campagne d'opinion publique internationale adéquate pourrait amener dans un délai proche le Conseil de sécurité de l'ONU à saisir votre procureur des crimes commis par le régime de Saddam Hussein.

Dans l'attente de cette saisine, s'il ne vous est pas encore possible de vous auto-saisir de crimes commis par des officiels irakiens, une voie possible pour votre procureur peut résider dans la saisine concernant des complicités de crimes avec la dictature irakienne, commis par des ressortissants de pays tiers, signataires du traité instaurant la CPI (et notamment des fournisseurs de biens et services divers, et notamment de ventes d¹armes à la dictature irakienne).

En ce qui concerne la Russie, il sera possible à votre tribunal, à défaut d'incriminer aujourd'hui les responsables directs et indirects de l'armée d'occupation russe en Tchétchénie, d'enquêter avec vigilance sur tous les ressortissants étrangers qui se trouveraient éventuellement associés aux violations commises par l'armée russe: supplétifs, conseillers, mercenaires, fournisseurs et trafiquants divers. Vous êtes d'ores et déjà compétents pour les poursuivre s'ils sont ressortissants de pays signataires du traité. (A cette fin, il faudrait enquêter sur place avec l'appui des organisations non-gouvernementales et de la presse internationale.)

Cette option peut constituer une voie pour entrouvrir le dossier tchétchène devant votre juridiction.

2 - " Crimes économiques contre l'humanité "

Les définitions du crime contre l'humanité formulées à Nuremberg, on le sait, n¹ont pas prévu les grands délits économiques de notre époque. Et pourtant, aujourd'hui, l'humanité est bel et bien victime d¹une synergie dynamique entre deux sphères interdépendantes de criminalité économique: - D'une part la sphère de l'économie de type mafieux (revenus des trafics d'armes et de drogues, de l'esclavage sexuel, du blanchiment, etc) - Et d'autre part, l'économie mondiale financiarisée (prééminence des flux financiers purement spéculatifs sur la production réelle de biens, gouvernance mondiale par les intérêts privés de type fonds de pension et paradis fiscaux, maquillage des comptabilités et opacités organisées, prêts usuraires, agiotage sur les avoirs boursiers, émission de fausse monnaie par la création de nouveaux type de produits financiers déloyaux, etc, tous phénomènes de criminalité financière pour l'instant insuffisamment réprimés par les droits nationaux, mais dont découlent pourtant de très lourdes atteintes aux droits humains et à l'environnement).

Ces deux sphères distinctes (mafia et financiarisation, l'une englobée par l'autre) se trouvent étroitement combinées par le vecteur essentiel de la corruption politique, impliquant corrupteurs et corrompus en réseaux interdépendants. Elles menacent partout la paix, la démocratie et sont responsables de la misère, de la surmortalité et la mise en esclavage de nombreux peuples.

Dans l'attente urgente d'un Tribunal pénal international réprimant les " Crimes économiques contre l'humanité " (ou bien de la création d'une chambre spécialisée au sein de votre Cour), vous devrez, à votre niveau, commencer à instaurer progressivement une nouvelle jurisprudence, afin que la répression et la prévention de la criminalité économique la plus grave entre enfin dans le droit positif international.

3 - Pays basque et Corse

Il est entendu que l'Europe n'est plus le siège de graves violences politiques depuis l'interruption de la purification ethnique en ex-Yougoslavie.

Pour autant, nous attirons votre attention sur des foyers de violence durable affectant certains pays occidentaux, telles que la criminalité indépendantiste au Pays basque ou en Corse (et en Irlande du Nord, dans la mesure où la violence y est en voie de réduction, mais n'est pas réglée définitivement).

Il est de votre responsabilité d'estimer si votre Cour pénale ne pourrait pas se saisir, de sa propre initiative, de ces types de criminalités.

En effet, des atteintes répétées depuis plusieurs décennies, contre les sociétés civiles dans une région donnée, telles que le pays basque ou la Corse, constituent bien des crimes assimilables aux crimes de guerre (et non seulement au terrorisme) en tant que persécution massive et durable de civils.

Si la cour pénale internationale devait poursuivre, extrader, juger et éventuellement condamner les acteurs de groupes clandestins armés [agissant de fait comme des armées d'occupation installées en permanence] se livrant aux meurtres, aux destructions de biens, aux menaces et aux extorsions de fonds sous des prétexte politico-ethniques, cela permettrait de sortir du face en face entre ces groupes clandestins et les pouvoirs publics.

Cette option empêcherait ces groupes clandestins de procéder au chantage sur le jeu démocratique et à la corruption des autorités locales. Elle empêcherait également tout déni de droit gagné par des amnisties injustifiées ou autres traitements de faveur. Enfin, ne croyons pas que cette compétence nouvelle de la Cour internationale se traduirait forcément par une répression accrue pour les militants indépendantistes armés. En effet, par exemple, elle leur donnerait le bénéfice de jugements impartiaux non affectés par la culture " jacobine " que le FLNC reproche à l¹Etat français. Au pays basque espagnol, elle permettrait aux membres de l'ETA de ne pas être poursuivis par des forces publiques qu¹ils soupçonnent de recourir à la torture.

Ce sont donc les trois pistes de travail que je voulais soumettre à votre réflexion. Certaines pourraient paraître utopiques. Mais qui aurait prédit, il y a seulement une dizaine d¹années, que votre Cour pénale internationale permanente entrerait en vigueur en cette nuit mémorable du 30 juin au 1er juillet 2002 ?

En vous souhaitant de bons succès dans votre tache historique, inaugurant l'ère d'un droit international qui défendrait les faibles contre les forts, je vous prie de recevoir, mesdames et messieurs, mes meilleures salutations.

Luc Douillard