Une voix russe contre le rouleau compresseur Poutine

Véronique Soulé
Libération

La journaliste Anna Politkovskaïa dénonce les crimes en Tchétchénie.

«Pourquoi je déteste Poutine ? Pour sa balourdise, son cynisme, sa xénophobie, ses mensonges, pour les gaz qu'il a utilisés lors du siège de Nord-Ost (la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou, en octobre 2002, ndlr), pour le massacre des innocents (les civils tchétchènes tués dans les bombardements russes) durant son premier mandat.» Il faut un certain cran, aujourd'hui en Russie, pour exprimer des critiques si dures. La journaliste Anna Politkovskaïa, qui vient de signer un livre réquisitoire contre Poutine (1), n'en manque pas, opposante radicale et sans concessions.

Empoisonnement. Reporter au bihebdomadaire Novaïa Gazeta, elle fait partie des irréductibles que le régime Poutine n'a jamais réussi à intimider. Pourtant le FSB (successeur du KGB) et l'armée la détestent, parce qu'elle dénonce la guerre en Tchétchénie. Elle a plusieurs fois été arrêtée et menacée au cours de ses reportages dans la petite république caucasienne. Lorsqu'elle a voulu tenter une médiation lors de la prise d'otages de Beslan, en septembre 2004, elle a été prise d'un malaise dans l'avion après avoir bu une tasse de thé et a dû être ramenée d'urgence à Moscou. Pour beaucoup, il s'agit d'une tentative d'empoisonnement.

«Poutine est affaibli. Il n'est plus le personnage incontesté, même l'administration présidentielle reconnaît que tout ne va pas bien en Russie» : cette semaine à Paris, Anna Politkovskaïa confirme qu'un frémissement s'est produit. «On commence à entendre des blagues sur son compte, et en Russie, c'est le signe d'une perte de crédibilité.» Dans un récent sondage, la moitié des Russes ne croient pas que le pouvoir «puisse améliorer la situation».

Révolutions. Le déclic ne fut pas Beslan. «Au contraire, affirme la journaliste, félicité par les dirigeants du monde, Poutine s'est senti conforté.» Les révolutions de Géorgie, d'Ukraine et du Kirghizistan ont été les vrais déclencheurs. «Pour l'Ukraine, on disait : ils sont plus près de l'Europe que nous, souligne-t-elle, mais avec le Kirghizistan, ça ne marche plus. Cela a convaincu l'opposition qu'en Russie aussi, c'était possible.» Le problème est que l'aile nationaliste l'emporte sur les démocrates.

A Moscou, Anna Politkovskaïa se bat contre le rouleau compresseur Poutine. A côté des télés reprises en mains, la presse écrite est restée assez libre. Elle a même été très critique durant la crise de Beslan. Mais elle connaît maintenant des difficultés, d'ordre politico- financier. Le quotidien d'opposition Ruski Kurier vient de fermer, faute de publicité. Novaïa Gazeta traverse des difficultés. «Pour avoir des contrats de publicité, il faut désormais passer par le ministère de la Presse qui pose ses conditions, notamment politiques», souligne la journaliste.

Seul un de ses livres est paru en Russie la Deuxième Guerre tchétchène , un ouvrage moins dur que le Déshonneur russe (Buchet/Chastel). Bien qu'une édition russe ne soit pas prévue, la version anglaise de la Russie sous Poutine a fait l'objet de nombreux comptes rendus. Anna Politkovskaïa est accusée «d'avoir vendu son talent à l'Occident», «d'écrire pour les ennemis de la Russie» et «d'humilier personnellement Poutine».

(1) la Russie selon Poutine, Buchet/Chastel, 271 pp., 20 €.