Un prêtre devrait être renvoyé devant les assises




Mis en examen pour actes de pédophilie au Sénégal, François Lefort, défenseur des enfants des rues et l'un des premiers pourfendeurs des réseaux pédophiles, a été convoqué lundi 6 janvier par le juge pour se voir rappeler son contrôle judiciaire.

D'un côté , un livre d'enquête sur la vie "en trompe-l'œil" de François Lefort, un prêtre "illusionniste" soupçonné de pédophilie, et l'avocat des victimes dénonçant un homme qui "manipule son monde". De l'autre côté, un accusé qui se dit victime d'un "procès en sorcellerie", soutenu par son évêque, invoquant la présomption d'innocence.

Sept ans après la mise en examen du Père Lefort pour viols sur mineurs, le 7 décembre 1995, les accusations de pédophilie portées contre le prêtre-médecin, âgé aujourd'hui de 56 ans, devraient bientôt connaître leur épilogue judiciaire, mais elles continuent de susciter passion et polémique.

Le juge d'instruction de Nanterre, Julien Eyraud, a enrichi cette bataille procédurale et médiatique d'un nouvel épisode en convoquant, lundi 6 janvier, François Lefort pour lui rappeler les obligations de son contrôle judiciaire. Le magistrat semble d'ores et déjà avoir exprimé son intention de suivre les réquisitions du parquet, qui s'était prononcé, fin octobre 2002, pour le renvoi du prêtre devant la cour d'assises. M. Eyraud devrait annoncer sa décision dans les prochaines semaines.

En attendant, il a fait savoir à François Lefort qu'il n'avait toujours pas le droit de se livrer à des activités le mettant en contact avec des mineurs. Aujourd'hui curé d'une paroisse dans la campagne des environs de Cluny (Saône-et-Loire), cette ancienne figure de la lutte contre la prostitution enfantine et de l'aide aux enfants des rues en Afrique devra fournir, dans les deux mois, une lettre des autorités religieuses précisant bien que ses fonctions excluent la fréquentation des enfants : cours de catéchisme, organisation de sorties.

"PASSER POUR UN SAINT"

Ce rappel à l'ordre fait suite à la demande de Me Jean-Baptiste Moquet, le défenseur des six adolescents sénégalais qui se sont constitués parties civiles. Âgés de 12 à 16 ans au moment des faits, ils accusent leur ancien bienfaiteur d'avoir abusé d'eux, de fin 1993 à début 1995, en France et au Sénégal. "Le Père Lefort continue à tromper son monde et à se faire passer pour un saint en intervenant dans des aumôneries d'écoles où il présente son action pour les enfants des rues, s'indigne l'avocat. On ne peut pas le laisser pousser toujours plus loin son sentiment d'impunité." Le prêtre, de son côté, réfute avec véhémence les accusations de pédophilie. "Je n'ai pas fait ça, je n'en ai jamais eu envie et je n'y ai jamais pensé", clame le Père Lefort. Il voit dans les témoignages des adolescents la manipulation et la vengeance de Moussa Sow, un ancien directeur de foyer au Sénégal. Le curé a porté plainte contre lui pour faux témoignage, en juin 2001, avec constitution de partie civile. La plainte est pour l'instant restée sans suite.

"La vraie question de mon dossier, c'est de savoir pourquoi celui qui est le seul accusateur adulte ment. Les témoignages des enfants comportent des contradictions énormes, soutient François Lefort. Je demande à être jugé sur des faits. Cela fait sept ans que je suis en salle d'attente." Me Moquet souligne, lui, que les accusations des adolescents ont été réitérées à quatre reprises, de 1995 à 1998, "elles sont concordantes et constantes au fil des ans".

Plus que jamais, les deux camps continuent à s'opposer. Celui des accusateurs du Père Lefort se trouvera sans doute conforté par la parution, jeudi 9 janvier, d'un ouvrage sur le parcours et les démêlés judiciaires du prêtre, L'Illusionniste, un héros de l'humanitaire sur le banc des accusés (éditions des Arènes). Au terme de "six ans d'enquête", Medhdi Ba, l'auteur, journaliste et éditeur, a confronté les témoignages des différents protagonistes pour conclure à une "vie bâtie en trompe-l'œil". Il y évoque notamment "le penchant tenace qui conduisait François Lefort à héberger des mineurs à son domicile" ainsi que sa "fascination pour la pédophilie et son attirance pour les enfants des rues".

Défenseur des miséreux du bidonville de Nanterre dans les années 1960, ancien chargé de mission ministérielle dans les années 1980, pourfendeur des réseaux pédophiles et auteur d'ouvrages consacrés aux enfants des rues en Afrique, le Père Lefort continue d'avoir de nombreux partisans, regroupés dans un comité de soutien. Interrogé lundi par France-3 Bourgogne, le porte-parole de l'évêché d'Autun – dont dépend le Père Lefort – a affirmé que ce dernier ne rencontrait "jamais un enfant seul", tout en soulignant que "l'homme a le droit à sa dignité et à la présomption d'innocence".