Un cheikh chiite atypique qui bouscule l'islam en Irak




Revenu à Bagdad, Sayyed Ayad Jamaluddin ne veut pas de religieux en politique.



Bagdad envoyé spécial


ans le cendrier posé sur le tapis à côté de cheikh Sayyed Ayad Jamaluddin, le mégot d'un gros cigare apparaît comme un bel affront. Quel invité s'est permis de fumer devant ce dignitaire chiite, descendant de surcroît de la famille du Prophète ? La bienséance exige le strict respect de quelques interdits, comme celui d'allonger les jambes devant lui, même quand la crampe menace, et bien sûr d'allumer une cigarette. C'est le religieux lui-même qui fournit la réponse. A la fin de l'interview, il ouvre un élégant coffret, dans lequel on pourrait imaginer trouver un Coran. Et il en sort quelques magnifiques cigares ­ des Cohiba Série limitée ­ qu'il offre à ses visiteurs avant d'en embraser un pour lui-même. «Aux Emirats, je fumais plutôt des Roméo et Juliette. A Bagdad, je préfère les Cohiba.» Cheikh Ayad est sans doute le moins conventionnel de tous les religieux chiites.
Treize siècles de tyrannie. Après de longs séjours en Iran et à Dubaï, il est revenu en Irak pour faire de la politique. Et en même temps bousculer l'islam. Et n'y va pas par quatre chemins «Nous soutenons la guerre de l'Amérique contre Saddam Hussein, de façon franche et ouverte. Saddam ne fut pas le seul dictateur irakien. Nous avons connu treize siècles de tyrannie au nom de la religion. Depuis le premier gouvernement islamique connu. Nous n'avions jamais pu y mettre fin avant cette guerre. Pour la première fois, s'offre enfin à nous l'occasion de créer un Etat laïque. Nous n'en aurons pas d'autre.»
A Bagdad, cheikh Ayad habite l'immense demeure de Izzat Ibrahim al-Douri, longtemps le numéro deux du régime baasiste, numéro six dans le jeu de cartes, et recherché par les forces américaines qui l'accusent de diriger la guérilla. Le soir, il reçoit ses invités au fond du jardin, dans une vaste hutte qui imite celles des marais du sud de l'Irak ­ que Saddam fit assécher pour en chasser la population. Né à Nadjaf, dans une famille de religieux et de lettrés, Ayad Jamaluddin, 42 ans, quitte l'Irak en 1979 pour la Syrie, puis l'Iran. «A cette époque, le gouvernement voulait détruire notre foi, notre culture, nous enseigner quels habits et quelle coiffure on devait porter. Le Conseil de commandement de la révolution avait aussi décrété l'interdiction des minijupes pour les filles et des favoris à la Elvis Presley pour les garçons. Moi, qui viens d'une famille religieuse, les minijupes ne me faisaient pas rêver, mais je ne voyais pas la nécessité d'une telle directive», dit-il.
A Qom, la ville sainte iranienne où il étudie, ses illusions s'envolent. «L'Iran n'était qu'un rêve. C'était la même tyrannie... dans le sens opposé. Là-bas, le voile était obligatoire.» Il s'installe ensuite à Dubaï pour représenter le grand ayatollah iranien Ali Hossein Sistani, établi à Nadjaf. Revenu en Irak, il est toujours très proche de celui qui demeure la plus haute autorité religieuse des chiites irakiens et dont il porte toujours la parole. En même temps, il a abandonné tout rôle spirituel pour se consacrer à la politique et créer un parti ouvert à tous, chiites, sunnites, chrétiens, Kurdes. «Il est très important d'apprendre l'alphabet de la démocratie. (Or) la plupart des nouveaux partis (plus de 150, actuellement , ndlr) sont des avatars du précédent régime. La dictature figure dans leur programme. Alors, comment peuvent-ils édifier la démocratie en Irak ?», lance-t-il.
Avant tout, Ayad Jamaluddin se fait l'apôtre de la liberté, mot qui revient sans cesse sur ses lèvres. C'est chez lui que s'est réfugié, l'été dernier, le petit-fils de feu l'ayatollah Khomeiny après sa fuite d'Iran. «L'être humain, qui est pour moi la chose la plus sacrée, n'est rien sans la liberté. Moi, je l'ai toujours défendue, celle des mosquées comme celle des clubs (en Irak, l'équivalent des bars, ndlr). Les Arabes, plus que n'importe quel autre peuple, aspirent à la liberté. Parce que, dans le désert, il n'y a pas de limites à celle-ci.» D'où ses attaques contre la France : «Nous ne nous attendions pas à ce que le pays de la démocratie et de la liberté s'oppose à la guerre (contre Saddam). Tous les problèmes du monde arabe et musulman viennent de la tyrannie.»
Châtiments islamiques. En matière religieuse, le cheikh chiite est aussi d'un libéralisme stupéfiant. Il tolère que les musulmans puissent abjurer leur religion, ce qui, même sous Saddam, était puni de la peine capitale : «Personne ne doit forcer personne dans aucune religion. Tout le monde doit pouvoir choisir la sienne.» Il affirme que seul le Mahdi (l'imam des temps futurs) peut appliquer les châtiments islamiques. Les religieux, il ne tient pas à les voir intervenir dans l'arène politique.
Outsider au sein de l'establishment chiite, cheikh Ayad l'est à l'évidence. Néanmoins, il assure avoir déjà réuni quelque 900 personnalités irakiennes de tous horizons. Selon lui, le processus politique mis en place par Washington va trop vite : «Nous avons d'abord besoin de temps pour penser nos plaies.» A l'entrée de son quartier général, sa garde privée fouille tous les visiteurs. «En Irak, dit-il, le danger est partout.»