Terrorisme : la pauvreté n'est pas coupable

Daniel Cohen
Le Monde

Les événements du 11 septembre 2001 ont obligé les pays riches à répondre à une question qu'on ne leur posait (peut-être) pas : la misère et le sous-développement sont-ils responsables du terrorisme ? Donnant implicitement raison à ceux qui répondent positivement, les pays riches ont multiplié au cours de l'année écoulée les signes d'un intérêt renouvelé pour les pays pauvres. Au cours de la conférence de Monterrey, en mars dernier, ils ont juré d'accroître leur aide au développement de plus de 30 %. Le président Bush déclarait à l'ouverture de la conférence : "Nous luttons contre la pauvreté parce que l'espoir est la réponse au terrorisme."
On ne peut évidemment que se réjouir de cet intérêt, on n'ose dire nouveau, pour les pays en développement et applaudir tout ce qui pourrait marquer l'arrêt de la lente érosion de l'aide enregistrée depuis la fin de la guerre froide. "Tout" ce qui pourra mettre la question de l'aide aux pays pauvres au cœur du débat public est a priori bon, la question toutefois est de savoir si ce "tout" doit inclure Ben Laden. Les pays riches ne font-ils pas une mauvaise inférence en supposant, sans le dire, que les attentats du 11 septembre pourraient être une mauvaise réponse à une bonne question ? En liant la lutte contre le terrorisme et l'aide au développement, ne fait-on pas courir indûment aux pays pauvres le risque de faire dépendre l'intérêt qu'on leur porte de l'intensité de la menace terroriste, ce qui conduirait à un double risque : de voir, d'une part, cet intérêt s'éroder en cas de recul du terrorisme ; de convaincre, d'autre part, les pays pauvres de la réalité (fabriquée) d'un lien qui n'existerait pas sinon ?
L'idée selon laquelle l'aide au développement économique aide la lutte contre le terrorisme reprend sans le dire la vieille équation du XIXe siècle : classe laborieuse = classe dangereuse.
Or rien n'est moins évident. Dans un article fascinant intitulé "Education, Poverty, Political Violence and Terrorism" (publié par le National Bureau of Economic Research), Alan Krueger et Jitka Maleckova mettent finement en garde contre l'idée d'un lien mécanique entre situation économique et propension au "terrorisme politique" (entendu comme violence contre des civils à des fins politiques). Que voler une voiture ou un téléphone portable soit le fait des plus pauvres ne devrait pas surprendre. Pas plus ce faisant qu'on ne devrait être étonné qu'il y ait deux à trois fois plus de vols de voitures dans les pays riches que dans les pays pauvres (selon les données collectées par les Nations unies). Mais voler une voiture n'est pas tout à fait la même chose qu'allumer une bombe.
En restreignant l'analyse à ce qu'ils appellent les "crimes de haine" commis aux Etats-Unis, Krueger et Maleckova montrent qu'il est difficile de déceler une corrélation entre ces actes et le niveau d'éducation ou de richesse de leurs auteurs ou de la région à laquelle ils appartiennent. Une étude portant sur 3 100 comtés américains (l'équivalent de nos communes) montre qu'il n'existe aucun lien entre l'existence d'organisations racistes telles que le Ku Klux Klan et le niveau de chômage, le taux de divorce, le pourcentage de Noirs ou l'inégalité de revenu entre les Noirs et les Blancs. Le pourcentage de la population adulte ayant un diplôme d'études supérieures aurait en fait une influence positive sur la probabilité qu'un tel groupe se constitue.
DES AUTEURS D'ATTENTATS AISÉS
De même, une analyse des attentats anti-immigrés en Allemagne montre que, si la fracture Est-Ouest est très forte, la situation économique au sein de chacune de ce qui reste des deux Allemagnes ne joue aucun rôle prédictif. Une étude sur la ville de New York des attentats anti-noirs, anti-juifs, anti-asiatiques ou anti-homosexuels montre également que le cycle économique n'a aucune incidence sur ceux-ci. Antérieurement déjà, dans l'histoire américaine, le lynchage des Noirs n'avait nullement augmenté pendant la grande crise des années 1930 : la situation économique ne semble pas être la question.
Les mêmes résultats s'observent au Moyen-Orient. Une enquête réalisée par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), un centre de recherche dont le siège est à Ramallah, a porté sur la question de savoir si les Palestiniens étaient optimistes ou pessimistes sur leur situation économique entre 1998 et 2000, avant le début de l'Intifada. La majorité a répondu qu'ils étaient optimistes, ce que confirme la baisse du taux de chômage enregistré au cours de cette période. Le diagnostic s'étend aux auteurs des attentats. Une enquête sur les membres du Hezbollah libanais permet de montrer qu'ils viennent de milieux plus favorisés que la moyenne, tant du point de vue de leur revenu que de leur niveau d'éducation. Une étude publiée pour les Nations unies sur les auteurs des attentats-suicides en Israël montre également qu'aucun d'entre eux n'était, selon le rapport, "sans éducation, pauvre, ou simplement dépressif ; la plupart viennent de la classe moyenne et, sauf ceux qui sont fugitifs, tous occupaient un emploi. Deux d'entre eux étaient les fils de millionnaires".
Plus généralement, une enquête réalisée par l'agence palestinienne PCPSR précitée montre qu'à la question : "A votre avis, y a-t-il des circonstances qui justifient l'usage du terrorisme pour parvenir à des fins politiques ?" 50 % des personnes interrogées répondent en moyenne positivement, ce qui est évidemment en soi le cœur de la question, mais ce pourcentage baisse à 40 % pour les ouvriers-employés tandis qu'il monte à 60 % pour les cadres et les professions intermédiaires. Plus généralement, un lien positif entre éducation et assentiment des attaques contre Israël peut être établi. On pourrait y voir le signe d'une frustration économique des élites palestiniennes, mais le même phénomène s'observe en fait en Israël. Les militants du Gush Eimonim (le Bloc de la foi) auxquels on doit les actes les plus violents contre les Palestiniens sont mieux éduqués et occupent des activités professionnelles significativement mieux rémunérées que le reste de la population israélienne.
Il serait donc imprudent de conclure que la pauvreté des personnes ou des pays est en tant que telle responsable de la violence politique. Les pays riches (et démocratiques) en font l'expérience eux aussi, sans lien apparent avec la pauvreté. Une étude portant sur 350 personnes engagées dans l'Armée rouge japonaise, la bande à Baader, l'IRA, ou les Brigades rouges a montré que la grande majorité des auteurs d'attentats ne sont pas pauvres : les deux tiers ont fait des études supérieures et viennent de milieux aisés. L'image du "terroriste" recruté dans les bidonvilles de la grande pauvreté apparaît à l'opposé de la réalité.
Dire cela n'est pas équivalent à nier le lien qui existe entre pauvreté et violence en général. Selon une étude récente du Journal of Criminology (d'avril 2001) portant sur les Etats-Unis et le Canada, les inégalités de revenus au niveau local (mais non le niveau de revenu lui-même) expliqueraient ainsi pour une part importante que les taux d'homicides soient si différents entre les deux pays. Lutter contre les inégalités et l'exclusion reste donc non seulement un bien en soi, mais sans doute la meilleure manière d'éradiquer la violence tout court. Quand il s'agit de violence politique, mieux vaut pourtant savoir que le développement économique n'est pas la question principale