TCHETCHENIE: LES CAMPS DE L'HORREUR


Depuis plusieurs mois, sous couvert de démasquer les "bandits terroristes", le gouvernement de Russie procède à des arrestations massives, sans motif valable. Chaque jour, des femmes, des enfants, des jeunes filles et garçons sont emmenés en camps de filtration. Dans ces prisons, notoires ou secrètes, supervisées par des officiers du FSB, ces personnes subissent les tortures savamment orchestrées.

En toute impunité, le gouvernement russe progresse vers l'objectif qu'il s'est fixé : " filtrer" 150 000 civils. Faute de pouvoir exterminer, il s'agit pour les autorités de fabriquer une population d'invalides. Selon le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'Amitié entre les Peuples) qui dénonce l'ampleur et la brutalité des exactions commises, "la volonté de détruire et de dégrader rappelle les pages les plus sombres du XXe siècle". Quant au représentant tchétchène de la petite république au Parlement russe, élu le 20 août, le député Aslanbek Aslakhanov, ce collaborateur affiché du pouvoir russe a dénoncé la situation : "les assassinats de personnes innocentes sont devenues la norme parmi les militaires" a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse après l'annonce de sa victoire.

Notre envoyée spéciale a recueilli des témoignages de rescapés de ces camps de filtration qui, malgré la peur et les menaces, ont voulu parler. Dans l'espoir que cessent les atrocités.

Moussa, 22 ans, a passé trois semaines à Tchernokosovo, prison située sur le territoire tchétchène. Ce séjour l'a marqué à vie. Aîné d’une famille de cinq enfants, il travaillait avant la guerre dans le restaurant de sa mère à Grozny. Le soir du 15 janvier, ils partent se réfugier en Ingouchie; le bus est arrêté au poste militaire russe du village de Znamenskoe: contrôle d’identité.

Arrêté, Moussa est jeté en cellule. Au milieu de la nuit, des soldats le conduisent devant le procureur Andreï Sadovnikov. On le déshabille entièrement. Un spécialiste inspecte son corps : il cherche des marques suspectes, sensées indiquer qu'il est combattant (une rougeur sur l'épaule serait la trace de la courroie de la kalachnikov, par exemple). Le spécialiste relève des cicatrices que Moussa n'avait jamais vu. Puis le procureur fait entrer deux hommes: "nous avons deux témoins qui peuvent prouver que tu fais des missions de reconnaissance: tu travailles pour les combattants. Réponds oui à toutes les questions : - Tu travailles dans le service de renseignement ?

- Oui. -Tu es dans l’armée de Bassaev ? - Oui. Tu tires sur les soldats russes ? -Oui. - Tu poses des mines sous les voitures? -Oui. -Tu étais avec Khattab? - Oui." Le procureur prépare les papiers qui enverront Moussa en camp de filtration, puis ordonne de le ramener à la cellule. Moussa proteste: " - Vous savez bien que je n’ai rien fait de ce dont vous m’accusez. Ma famille m'attend : que dois-je lui dire ? - Toi, tu es déjà mort. Ta famille n’a même pas besoin de venir te chercher. - Pourquoi m’avez–vous arrêté ? Je n’ai rien fait. - Souviens-toi des explosions à Moscou, des soldats russes égorgés… Quelle est ta nation ? - Je suis tchétchène. - Tu dois être fier d’être tchétchène. Moussa est reconduit à la cellule. Le matin du 16 janvier, à 11 h, un camion l'emmène à la prison de Tchernokosovo avec une dizaine de garçons de son âge.

Les jeunes arrêtés ignorent où ils vont. Soudain, le camion stoppe. Les portes s’ouvrent. Les kontraktnikis* (*des prisonniers de droit commun "libérés" sous contrat qui s'engagent à rendre un service à l'Etat. Parmi ces services: combattre en Tchétchénie. Plus ils commettent d'atrocités, plus ils sont sûrs d'être libres.) les préviennent: “A la moindre protestation, vous serez fusillés”. Une voix appelle les jeunes tchétchènes par leur nom : le premier s'apprête à descendre du camion quand les soldats du convoi le frappent violemment à la nuque. Le choc le projette à l'extérieur. A peine est-il dehors qu'à leur tour, d'autres soldats portant aussi des cagoules noires, le matraquent." Les sept garçons qui me précèdent se sont allongés par terre, sous les coups de matraque. Il y a cinq soldats. Leur but : nous affaiblir physiquement. On est à l'extérieur, dans l'enceinte de la prison. D'autres soldats préparent un couloir de trente mètres en fil de fer barbelé électrifié. A l'intérieur de ce couloir, tous les deux mètres, en quinconce, se tient un soldat cagoulé, armé d'une matraque: C'est ça, le concept de "corridor". Pour faire avancer, les soldats ne donnent pas d'ordre: ils matraquent. Pour éviter les coups, il faut courir: "Si t'es déséquilibré, on te matraque des deux côtés. Je cours dans le corridor. A ceux qui courent devant moi, les soldats font des croque-en-jambe et les battent quand ils tombent. C'est la panique". A présent, les garçons sont agenouillés, le buste collé aux cuisses. “qui veut se relaxer ? qui veut faire de la gymnastique ?” dit l'un des soldats… Les coups recommencent à pleuvoir. Moussa en a la respiration coupée. Les soldats ordonnent soudain de se déshabiller. Avant qu'ils n'aient réagi, les soldats glissent les lames de couteau au col de chemise, tirent et déchirent les vêtements. "Une minute après, nous sommes entièrement nu. Ils recommencent à matraquer. J’ai l’impression que ma peau s’élargit sous l’effet des coups. Ils frappent sous la rotule du genou, sur le dos… Tu ne peux pas contrôler ta blessure." Les jeunes tchétchènes sont nus. “ Prenez vos vêtements et courrez vite dans le corridor ”. Etape suivante: une cellule réfrigérée. Une fois à l'intérieur, ils ont une minute pour s'habiller. Mais le "frigidaire" est trop petit pour onze personnes. Moussa n'a pu enfiler que le T-shirt et la veste, personne n'a pu se rhabiller entièrement. On leur crie de se compter. Le processus de filtration a commencé. Un par un, les soldats les font sortir du frigidaire, leur hurlent de se nommer, et les dirigent à l'intérieur du bâtiment. "L’enfer continue. Cette fois, le corridor est plus long. Je me mets à courir. Mon jean est déchiré. Avec leur coutelas, les soldats ont aussi sectionné la semelle de mes chaussures. Je cours, on matraque de tous les côtés: ma tête est enflée, mon corps brûle. Je m’approche d’une grille, mais elle me frappe et je tombe (la grille est électrifiée ). C'est alors que je vois une cellule ouverte. Je m'en approche; le dernier soldat me frappe sur tout le corps :je veux tomber dans la cellule pour échapper aux coups. Je tombe dedans, la porte se referme. Je perds la notion du temps."

Pendant les trois premiers jours, le rythme est d'une séance de matraquage de 40mn toutes les deux ou trois heures. Ensuite, un rythme de croisière s'installe: chaque détenu est battu deux fois par jour et une fois la nuit, ou deux fois la nuit s'il n'a été battu qu'une fois durant la journée. Dans la prison se trouvent environ quatre cents détenus.

“ Le lendemain, dans le corridor, il y a vingt soldats. Tous cagoulés. Deux d'entre eux tiennent une massue. Quand on est appelé, on doit sortir de la cellule en courant. Le premier a reçu un coup de massue au genou. Son genou est cassé; il gît dans le couloir. Je suis le troisième à courir. On me frappe, je me penche. Un autre coup tombe sur ma colonne vertébrale. Quelque chose casse. Je peux plus bouger. Les jambes n’obéissent pas. Quatre ou cinq coups de matraque, encore un grand coup de massue : celui-là m’atteint à l’épaule… On est jetés à nouveau dans le frigidaire. Je ne sais pas ce qui se passe avec mon corps. Je ne peux plus bouger. Une poignée de secondes s'écoule et j'entends: “Faites-le venir”.

"Je suis nu: juste une chemise synthétique sur le dos. J’ai très froid; j’ai peur des coups de massue. Je comprends que je dois courir plus vite mais, mes jambes refusent. J’essaie de courir : la massue me touche à la jambe. Je ne sens plus les coups. Je vacille contre le mur et me rétablis, reçois un coup de massue dans les reins. Je ne peux plus respirer. Encore six coups de massue… Quand je reprends connaissance dans la cellule, je suis saigné. Ceux qui viennent après moi ont la poitrine cassée, la tête cassée, le genou cassé…”. Ce jour là, de nouveaux arrêtés sont amenés dans la cellule de Moussa : ils seront vingt-sept dans une cellule prévue pour six. Les nouveaux venus reçoivent le traitement à la matraque et à la massue pendant 45 minutes. Le soir vers 17 h, Moussa et les autres sont encore battus. Puis les soldats déclarent: “C'est tout pour aujourd’hui”. Alors commence l’asphyxie par le gaz. “ Ils prennent deux ballons de gaz et l'injectent par le trou de la serrure. On commence à pleurer. On peut pas respirer. C’est du gaz lacrymogène et paralysant. Je commence à tousser et de cette toux, nous crachons du sang. Je mets la main pour ne pas étouffer. Au bout d'une heure, on commence à s’adapter."

Le 2ème jour, les détenus reçoivent cinq litres d’eau pour 27 personnes. Le 3ème jour, rien de rien. La nuit arrive, personne n'a dormi depuis deux jours. " On ne doit pas parler. Pendant la nuit, des soldats font irruption, prennent deux ou trois détenus, les battent, et les ramènent. La semaine passe comme ça." Le 4ème jour, on leur donne à manger une marmite de céréales, pleine de sable. " La 4e nuit, je ne peux toujours pas m’endormir. Je ferme les yeux de fatigue. Je reste une heure les yeux fermés, mais j’entends les hurlements des gens qu’on bat et qu’on torture… Je deviens fou. Et j'attends que mon tour vienne. Difficile de s’endormir dans ce cauchemar. Mais une heure de sommeil suffit pour tenir 3-4 jours sans dormir." Le 8ème jour, on leur donne à manger “Pour qu’ils ne crèvent pas de faim” disent les soldats.

Huitième nuit: on emmène Moussa chez “l’enquêteur” pour l'interrogatoire. Comme chaque soir, après le "c'est tout pour aujourd'hui" habituel, les sévices continuent dans le bureau de l'enquêteur. La musique, très forte, couvre les cris des torturés. Toujours la même chanson russe célèbre qui tape sur le système : "Maman, je veux rentrer à la maison"...

"Ils me scotchent des fils électriques sur la tête. Ils m’ont balancé l’électricité: mes yeux sortent littéralement; j'ai l'impression qu'ils vont tomber. Toute la peau se rétrécit. Je suis dans une situation de choc. Je deviens sourd. Ils me tournent, face à l’enquêteur. Je ne l’entends pas. Il me regarde, m'interroge: je ne le vois pas. Je suis face à lui, les yeux exorbités: " - pourquoi me regardes-tu d’un air effrayé ? Il me gifle sur l’oreille. Du coup, je commence à entendre par cette oreille, comme s’il murmurait, sauf qu’il hurle : " - tu dois bien répondre à chaque question. Un mot de travers, la moindre protestation et ces deux fils vont te tuer."

Quinzième jour, deuxième interrogatoire. Corridor, matracage… L’enquêteur lui ordonne de s'approcher à quatre pattes:" - Nous devons faire passer par le camp de filtration 150.000 personnes comme toi. Notre gouvernement exige que les gens de ton espèce soient anéantis." Puis il lui tend une page blanche. En signant, Moussa se condamne lui-même sans se présenter devant un tribunal -article 208, partie 2 du Code Criminel de la Russie. " - Veux-tu lire ce papier ? -Puis-je lire? - Non. Signes-le." Moussa signe." - As-tu quelque chose à dire ? -…. -Avec toi, c'est clair. Passez-le dans la cellule X". La cellule X est maintenue dans l’obscurité : on y enferme les garçons pour faire pousser leur barbe. Lorsque celle-ci est suffisamment épaisse, on les filme, comme s'ils étaient des boyévik.Après deux jours et deux nuits dans ce réduit obscur, on le transfère dans la cellule 18 où croupissent 59 personnes. Une dizaine de détenus de cette cellule sont morts sous les coups, certains sont devenus sourds à cause de coups répétés sur les oreilles.

“Il y avait un garçon de 10 ans avec sa sœur de 3 ans. Ils ont été arrêtés à cause d'une photo "douteuse" sur leur acte de naissance. Les soldats le battaient comme un adulte. Ils le soulevaient et le jetaient par terre. Sa sœur de trois ans a été violée. Il y avait des femmes - environ 10 filles sur 50 détenus… Toutes les filles étaient violées, chaque nuit. Il y avait un Russe arrêté et violé parce qu'il vivait en Tchétchénie. Il y avait un homme né en 1932: ce grand-père ne voyait plus et n’entendait plus. Je communiquais avec lui par signes pour lui dire qu’il allait être emmené et battu. Dans la cellule 18, on devait rester debout de 6 heures du matin à 22 heures, les mains levées.”

Un soir, dans le cabinet de l’enquêteur, les soldats électrifient un homme et l'obligent à dénoncer Moussa comme boyévik. C'est le 21e jour. La prison a enfin signalé à la mère de Moussa que son fils est détenu et a proposé un marché : sa libération contre une rançon de 2000 $. Moussa sortira le 5 février, après 21 jours de détention. Moussa est physiquement diminué. Malgré son allure athlétique, il ne peut tenir 5 mn une position à cause des coups de massue sur la colonne vertébrale. Il dort très mal. La nuit, en rêve, les garçons, dans la cellule lui demandent: “Tu as dit à mes parents que je suis ici ?”. Dans son sommeil, il entend des cris terribles. Le FSB est venu le voir huit fois pour l’empêcher de parler. Il n’a plus de papiers. Nulle part où aller.

SAID D. FETE SES 20 ANS AU CAMP DE FILTRATION

Dans un petit village d'Ingouchie, à quelques kilomètres de la frontière de Tchétchénie, Raïssa est heureuse: elle a retrouvé son fils. Le 11 janvier, il se rendait en Tchétchénie pour essayer de ramener sa grand-mère, quand il est arrêté. Envoyé à la prison de Tchernokosovo, Saïd y passera trois mois. Pendant ce temps, Raïssa écume les prisons: elle se rend plusieurs fois à Tchernokosovo où l'administration garde le secret. Enfin, Raïssa apprend que son fils y est détenu : pour sa libération, elle doit payer 4000 $. En quelques jours, Raïssa vend la maison, emprunte partout où elle peut: deux hommes, un officier du FSB (Service fédéral de renseignement) et un autre du FSK (Service fédéral de contre-espionnage) se partageront l'argent. Saïd raconte: “Tchernokosovo, c’est l’enfer sur terre. Jamais je n’aurais imaginé que des hommes puissent en torturer d’autres de cette manière. J’ai été arrêté, accusé d’être bandit, je ne pouvais rien faire. Dans la cellule, nous étions 80 personnes dont trois femmes. On a vu du pain qu’à partir du onzième jour. Un peu de soupe pour 4 personnes (même les chiens n’en voudraient pas) et 5 litres d’eau pour tout le monde par 24 heures. Le plus terrible, c’est le viol des femmes et des garçons. Dans notre cellule, il y en avait un: les soldats russes l’ont amené à l’interrogatoire: on lui a mis une grande lime de serrurier dans la bouche ”pour lui réparer les dents” qu'on lui a limé jusqu’aux gencives. Ils brûlent les mains, introduisent des aiguilles sous les ongles, réchauffent des briques, font coucher les gens par terre et leur posent les briques sur le dos. De 9 heures du soir jusqu’au matin, ils torturent. Ils sont saoûls, drogués ;les personnes meurent dans des douleurs atroces".

Durant sa détention, Saïd subit une torture particulièrement horrible. " Si tu ne signes pas la feuille blanche, tu as droit au supplice des aiguilles… Une nuit, ils sont venus me chercher. Ils utilisent des aiguilles de toutes dimensions: de 7 à 15 cm, et les enfoncent assez profondément sous les ongles. Ils m'ont menotté les poignets aux chevilles, m'ont fait agenouiller - cette position fait faire le dos rond. Là, ils introduisent des aiguilles de part et d'autre de la colonne vertébrale. Ils les enfoncent jusqu'à toucher le nerf, lentement, pour que la torture soit plus cruelle. Et tu as tellement mal, que tu commences à devenir bête. La douleur dure longtemps - plusieurs mois après, j'en souffre encore. Je ne peux pas me redresser, ni me courber. Ils les enfoncent tous les cinq centimètres, en quinconce, à 5 cm de la colonne vertébrale en commençant juste au-dessus des fesses. C'est pour enrayer la fertilité masculine. Les tortionnaires sont des hommes du FSK et du FSB. Si tu essaies de les regarder, tu es matraqué. Tu n'as pas le droit de tourner la tête vers eux, même d'un centimètre ! La nuit, quand ils sont ivres, ils te torturent jusqu'à ce que tu perdes connaissance. Quand tu deviens un torchon, ils te tirent sur le sol et te jètent dans ta cellule. Ils te soumettent une liste et exigent que tu signes. Si tu refuses de signer avant de lire, ils te ramènent dans ta cellule pour la journée mais toute la nuit, ils te torturent." Saïd n'a signé que le protocole de son arrestation et une sanction. "C'est pour ça qu'ils m'ont torturé pendant trois mois. Ceux qui signent, on les laisse tranquilles. Certains d'entre eux ont été fusillés car ils ont signé un document les accusant de prendre part aux actions militaires contre les Russes."

A 22 heures, à l'heure où l'on pourrait s'endormir, les tortures commencent dans le couloir. Personne ne peut dormir.

" Une nuit, cinq soldats ont fait sortir une fille de 13 ans de sa cellule. La mère criait : " mes chers frères, aidez-moi." Les âmes de tous les hommes pleuraient car la mère demandait de l'aide et nous ne pouvions pas aider. Sous les coups de matraque, ils l'ont forcée à se déshabiller. Ils ont déchiré ses vêtements puis l'ont violée. Quand elle gisait sur le sol, ils l'ont jetée, nue, dans la cellule où se trouvait sa mère. Et tout ça se passe dans le corridor. Cette nuit-là, nous avons oublié nos blessures. Toutes les nuits, les soldats violent les femmes et se moquent: " vous allez mettre au monde des enfants roux." Ils ont pris la moitié de ma vie et même plus. Parmi les jeunes, il y a ceux qui voudront se venger. Moi, le seul espoir qui me reste, c'est Dieu.

Aujourd'hui, Saïd souffre de problèmes d'élocution, à cause des coups de matraque sur la tête… Il marche avec beaucoup de peine: son corps est cassé. Saïd a juré de faire sortir ses amis: il témoigne mais garde l'anonymat. De peur d'être à nouveau arrêté.

Raïssa, sa mère, dénonce le trafic des civils, arrêtés en masse pour des demandes de rançon, une véritable industrie qui fait de la guerre en Tchétchénie une affaire rentable.

"Le pouvoir russe annonce: "le village est libre ! Vous pouvez rentrer !" Les gens le croient, rentrent chez eux. Et sous prétexte du contrôle des passeports, ils emmènent tous les jeunes-gens. A Nagornaïa, les fédérés ont arrêtés 36 villageois il y a un mois. Pour les racheter, leurs parents ont dû dépenser 150 millions de roubles. A Attagui, une dizaine de kilomètres au sud de Grozny, 65 personnes ont été rachetées : on payait 1000 ou 2000 $ par personne. A Alpatovo, 115 personnes ont été arrêtées, à Naoursk, 189 personnes. Et je ne parle pas des autres villages… Les femmes errent de prison en prison à la recherche des leurs. Si la famille ne peut pas payer, on envoie les détenus dans d'autres prisons de Russie où ils resteront 15 ou 20 ans, sur de fausses accusations. Il n'y a ni avocats, ni jugements, ni enquêtes. Quand le commandant de la région militaire russe et le représentant du FSK reçoivent l'argent, ils amènent le détenu devant ses parents et le relâchent sans passer par des juges, comme au marché aux bestiaux: le destin de ces gens dépend de "l'enquêteur" du FSK. Il n'y a aucune loi."

Le 11 janvier, le général Viktor Kazantsev, commandant en chef des troupes russes en Tchétchénie chargé du “nettoyage” des rebelles indépendantistes, a officiellement déclaré: “seuls les enfants jusqu’à l’âge de dix ans, les hommes de plus de 65 ans et les femmes seront considérés comme des réfugiés ”. En d’autres termes, les civils de sexe masculin entre 10 et 65 ans seront arrêtés et emmenés dans des “camps de filtration”. Voilà donc cette “ nouvelle tactique ” annoncée le même jour par Vladimir Poutine, le Président par intérim que l’opération anti-terroriste en Tchétchénie va hisser à la Présidence. Le gouvernement tchétchène a accusé les forces fédérales: “les militaires russes, sous prétexte d’exterminer le wahhabisme en Tchétchénie, veulent tuer l’ensemble de la population masculine de la Tchétchénie entre 10 et 65 ans”. Voilà pourquoi depuis des mois, les femmes sont plus nombreuses à se rendre en Tchétchénie: elles risquent moins en passant les postes de contrôle de l’armée russe barrant les routes en direction de Grozny et des villages. Elles vont en éclaireur, voir si leur maison est détruite, étudier la possibilité revenir. Les hommes, eux, ne circulent pratiquement plus. Qu'ils soient en possession de leurs papiers ou non : tôt ou tard, ils seront arrêtés. Alors, dans Grozny, ne restent que des femmes, des petits enfants, peu d'adolescents et surtout, pratiquement pas d'hommes, à part des vieillards. "La sécurité n’est pas garantie" entend-on dans toutes les bouches. Même les jeunes femmes sont arrêtées: on les accuse d’être des “ snippers ”; les multiples attentats suicide contre les bases militaires russes -le 7 juin à Alkhan-Yourt, une jeune kamikaze de 22 ans a fait exploser un camion contre une caserne- les rend suspectes aux yeux des militaires.

En théorie, la filtration consiste à découvrir par interrogatoire qui est “boyévik” et qui ne l’est pas. Et de laisser repartir les civils. Une façon de masquer l'objectif: pourquoi "filtrer" 150 000 personnes ? Alors que le nombre des combattants est évalué à 5000 hommes- voire quelques milliers de plus, concentrés dans les montagnes du sud… Et pourquoi "filtrer les enfants ? Pour arrêter civils et enfants, les soldats “s’accrochen ” à un détail : une faute de frappe sur un passeport, des mains calleuses, des cicatrices. Autre stratégie: priver les civils de papiers d'identité, en faire des hors-la-loi. Les services de Passeport et Visas de Russie refusent de délivrer un passeport aux Tchétchènes. Il faut aller en Tchétchénie, le demander dans le village de résidence. Chose impossible : sans papiers, on est arrêté au premier poste de contrôle et mis en camp de filtration.

Les autorités ont créé un cercle fermé: ”On force les hommes à avouer qu’ils sont boyévik; on leur fait signer une feuille blanche pour ensuite écrire n’importe quoi. A partir de là, ils sont fichés dans le “computer” et au premier contrôle, seront à nouveau arrêtés. C’est pourquoi, une fois sortis de camp de filtration, les hommes se cachent” explique Linran Bazaeva, responsable en Ingouchie du bureau de Mémorial - organisation russe de défense des Droits de l’Homme. "Celui qui a passé quelques mois dans un camp de filtration restera toute sa vie soit malade, soit invalide. Il n’a pas le droit de dire ce qui lui est arrivé. Il est menacé. Qu'il soit racheté par sa famille ou " amnistié", le détenu est prévenu : “si vous parlez de ce que vous avez vu et subi ici, alors nous vous retrouverons et ce sera votre fin.” Le sujet est clos, car ceux qui en sont sortis sont psychologiquement abattus. " Dans un grand état de stress, ils ne veulent ou ne peuvent rien raconter." explique Linran.

Les centaines de témoignages recueillis par Memorial depuis la première guerre, forment sans doute la face apparente de l'iceberg. Quant au nombre de camps de filtration en Tchétchénie, il reste approximatif: une dizaine dans Grozny, toutes les kommandatour -casernes improvisées servant de centre de commandement - dans les villages, et Tchernokosovo, prison de sinistre réputation située à Naoursk. Il y a aussi les wagons qui se déplacent sur la voie ferrée entre Kadi-Yurt et Cervienaja, servant d’annexe à Tchernokosovo. Plus sept prisons de Russie: Stavropol, Mozdok, Piatigorsk, Krasnodarsk, Rostof, Giorgisk, Alexandrika. S'il est trop tôt pour mesurer l'ampleur des dégâts sur la population tchétchène, le camp de filtration apparaît comme une méthode de destruction efficace: moins onéreuse en vies de soldats, plus discrète que le tapis de bombe. "Politically correct", en somme, aussi longtemps que demeure la chape du silence.

LEGENDES DES PHOTOS

1-2-3 Salamo D. 45 ans
Salamo D, 45 ans. Arrêté le 15 janvier, détenu au camp de filtration de Tchernokosovo, puis " amnistié" le 27 mars, lendemain de l'élection de Vladimir Poutine à la Présidence de la Russie. Ancien détenu de prisons soviétiques, il reconnaît les techniques du "corridor" : des soldats placés en quinconce tous les deux mètres, qui matraquent les détenus forcés à courir… Le gaz injecté par la porte de la cellule… Mais jamais il n'a connu une telle horreur. Vivant caché depuis sa libération, il a traversé la Tchétchénie par les champs, jusqu' en Ingouchie pour témoigner auprès d'une organisation occidentale des Droits de l'Homme. Au risque de se faire à nouveau arrêter.

4- Salamo D, 45 ans.
Dans la cellule 18, à la prison de Tchernokosovo, les détenus doivent rester debout de 6 heures du matin à 22 heures, mains levées, paume vers l'extérieur. Tous les jours. A tout moment, les soldats peuvent faire irruption. Celui surpris dans une autre position est matraqué.

5- et 6 MOUSSA, 22 ans
Arrêté le 15 janvier, envoyé au camp de filtration de Tchernokosovo, libéré le 5 février. Sa mère a payé une rançon de 2000 $

7- Raïssa
A vendu sa maison pour payer la rançon de 4000 $ demandée par le camp de filtration de Tchernokosovo: " les mères tchétchènes paient très cher pour libérer leur fils".

8 et 9/ Salimat Djabaeva, camp de réfugiés de Karabulak/ Ingouchie
Elle cherche son mari arrêté le 10 mars à Grozny. Lors d'une descente, Magomet, 47 ans, a son passeport confisqué. Les soldats russes lui ont posé des lunettes noires sur le nez, une kalach dans les mains et l'ont filmé, le faisant passer pour "boyéviks". Battu, puis jeté dans le camion, Salimat est sans nouvelles depuis plusieurs mois.

9 : la photo du bonheur : Salimat, son mari Magomet et leurs enfants, à Grozny.