PÉDOPHILIE, BARBARIE ET VIDÉOS

Philippe Jérôme
L'Humanité

Procès. Nice, des extraits abominables de films pornographiques mettant en scène des enfants ont été projetés durant une audience publique.

Nice, de notre correspondant régional.

Pourtant " rodée ", comme elle le dit, la pédopsychiatre Catherine Bonnet, spécialiste de la maltraitance, n'a pas supporté la projection , organisée par le président de la 5e chambre correctionnelle de Nice, de cinq courts extraits du millier de cassettes vidéos saisies en 1997 par la gendarmerie, au domicile de quelque deux cents adultes masculins, un peu partout en France. De nombreuses personnes ont d'ailleurs, avec elle, quitté la salle d'audience ou la pièce réservée à la presse et au public après avoir découvert à l'écran des enfants ligotés, battus, cagoulés, des fillettes, en pleurs, soumises à toutes sortes de violences sexuelles ou encore la simulation d'un viol sur un bébé. Le but des magistrats, en montrant ces images insoutenables, était de faire mieux percevoir que l'enfant ne joue pas la comédie, que les tortures qu'il subit n'ont rien de virtuelles et qu'il en est traumatisé pour la vie.

" Ce sont des films de barbares. Un véritable drame pour les enfants et pour les sociétés. " Ainsi a réagi à l'audience, en demandant pardon, ce menuisier en aéronautique d'une quarantaine d'années , l'un des 80 prévenus (55 sont effectivement présents, 12 sont représentés par leurs avocats , les autres sont recherchés) dans cette affaire, qui a confirmé l'existence en France de réseaux marchands exploitant des mineurs voire de très jeunes enfants. C'est que " les enfants c'est rentable ", comme l'a déclaré sans vergogne à la barre ce garagiste, père lui-même de deux bambins. Une cassette se vendait en moyenne jusqu'à 700 francs. L'un des prévenus, à la fois " consommateur spécialisé " et " revendeur généraliste ", ainsi que l'a décrit le directeur de l'enquête, a avoué réaliser, en dupliquant et revendant des pédo-cassettes, un bénéfice de 50 000 francs par an. Un autre se faisait livrer à l'adresse de sa mère des films à 400 francs pour tenter de les revendre le double, " selon la loi de l'offre et de la demande ", après avoir " vérifié la qualité du produit ".

Les " consommateurs spécialisés " ? Les premiers à déposer à la barre lors de ce procès prévu pour s'achever le 1er mars, sont informaticien, agent de maîtrise , ambulancier , professeur d'université , artisan plombier , retraité.. " Des Français standard ", comme les définit le président Tournaire quasiment obligé de mener ses interrogatoires dans le style " ardissonien ". Des Français ordinaires, qui expliquent leur glissement vers la pédophilie par la nécessité, à un moment de leur vie , de combler un vide affectif ou de faire face à leur propre solitude. " Le Minitel était là, c'était facile et cela n'avait rien d'illégal ", a expliqué l'un d'entre eux pour décrire le début de sa " descente vers l'abjection ". D'abord, on " pianote " pour dialoguer, puis on passe au Minitel rose et on finit par se laisser tenter par une commande de cassettes certifiées " insolites " . " J'ai glissé insidieusement, j'étais abruti , je ne me rendais pas compte ", dira l'un qui avait comme " pseudo " Minitel le nom de son chien. " C'était de la curiosité malsaine, je ne comprenais pas que l'on exploitait des enfants, j'étais psychologiquement déglingué, en quête de sordide ", tentera de se justifier l'autre, surnommé JHTS (jeune homme totalement soumis). Tous jurent leurs grands dieux qu'ils n'ont " jamais touché à un enfant ". " L'électrochoc qui m'a fait tout arrêter ", selon les dires de ce cadre accablé par la honte, aujourd'hui père d'un garçon de trois ans, " ce furent les révélations dans la presse sur l'affaire Dutroux ".

Ce réseau de clients et revendeurs s'est, semble-t-il, constitué en France à la fin des années Minitel. Faute, peut être, de moyens d'investigation, les enquêteurs n'ont pu remonter jusqu'à tous ceux qui ont organisé et filmé, voilà environ une vingtaine d'années, il est vrai, certaines scènes de viol ou de tortures d'enfants. Le procès de Nice, s'il participe à une prise de conscience, est donc en partie tronqué. La grande désolation du procureur de Montgolfier, qui espère cependant que les années Internet, qui s'annoncent fastes pour les délinquants, pourront être celles d'une meilleure coopération judiciaire en Europe contre la pédo-criminalité.