NON JE NE MENS PAS.


Dag Allemaal

Regina « X1 » Louf répond aux accusations de son père
Mes parents ont bien permis qu’on m’abuse

Ma mère me conduisait à des bars, mon père regardait de l’autre côté quand j’étais violée. Regina Louf (36) réagit avec indignation à l’interview de son père Georges (71) dans ce magazine en décembre. Il accusait Regina de mensonges. En janvier elle nous adressa une lettre, en février on s’est mis d’accord de donner un droit de réponse à Regina par cet interview.


Au début des années quatre-vingt, sa mère, conjointement avec l’anversois Tony V., en a fait une enfant prostituée. Elle s’est retrouvée dans un réseau de sado-masochistes et de pédophiles dans lequel évoluaient Marc Dutroux et Michel Nihoul. Elle a vu comment Carine Dellaert et Christine Van Hees y ont été assassinées. A cause des abus sexuels répétés elle est tombée enceinte quatre fois comme jeune adolescente, mais ses bébés lui ont été enlevés peu après leur naissance. Dix années plus tard elle fut forcée, contre son gré, de faire partie de ce groupe d’assassins et joua un rôle dans l’assassinat de Katrien De Cuyper.

Ceci résume en gros le témoignage de la femme qui, dans le cadre de l’affaire Dutroux, était connue comme X1. Pour les uns une mythomane, mais pour d’autres il y a du vrai dans son histoire.

En 2005 Regina Louf a trouvé le bonheur dans son chenil et son école d’équitation qu’elle gère avec son mari Erwin. Elle essaye d’être une bonne mère pour ses quatre enfants. Après l’attaque violente contre elle par son père Georges Louf dans le présent magazine fin décembre, elle a définitivement coupé tous les ponts. Mais elle veut absolument réagir à ce que son père a dit.

« Je suis prêt à accueillir Regina de nouveau dans mes bras, à condition qu’elle reconnaisse publiquement ses mensonges», disait ton père dans cet interview. Voici ta chance.

(sourit) Cela à l’air si beau, n’est-ce pas. Je pourrais répondre : et moi je le prendrai, lui, dans mes bras à condition qu’il reconnaisse, ses propres mensonges. Mais c’est tourner en rond ça. Qu’est-ce que je dois admettre ? J’ai été abusée sexuellement et terrorisée émotionnellement. Mon père aussi bien que ma mère ont permis que leur ami soit devenu mon proxénète.

Cette dualité étonne ton père. D’un côté tes déclarations, de l’autre côté ce beau poème d’adieu lors de l’enterrement de ta grand-mère : « Dormez en paix, chère bonne-maman. »

C’est une réaction normale à des conditions de vie anormales. Ni ma famille, ni Tony n’ont cru qu’un jour j’oserais témoigner. Nous vivions dans une atmosphère où régnaient le secret et la loyauté. J’ai voulu justifier le comportement de mes parents beaucoup trop longtemps. Chaque enfant veut faire partie d’une famille chaleureuse. Mais en devenant adulte je me suis rendu compte que ça devenait intenable. Après mon mariage, mes parents m’ont promis de rompre le contact avec Tony. C’était la condition pour leur permettre de voir leurs petits-enfants. Mais pendant la période de mes auditions j’ai été confrontée avec des résultats d’écoutes téléphoniques qui montraient que ma mère avait eu encore une conversation avec lui qui a duré dix-huit minutes. Alors j’ai réalisé que mes enfants étaient en danger d’être abusés exactement de la même manière que moi. Je ne pouvais plus dormir la nuit. C’était comme une rupture de digue. Jusqu’à ce moment-là je n’avais pas trop pleuré, mais tout d’un coup j’avais le nez dans un mouchoir pendant des journées entières.
J’ai alors dit à mes parents qu’ils pouvaient dire adieu à mes enfants par téléphone, et puis ce serait fini.

Mais dans les années nonante ils t’ont encore prêté pas mal d’argent.

J’étais enfant unique et j’étais gâtée, comme mon père adore le dire. Mais est-ce que des enfants uniques ne sont jamais abusés ? Oui, ma mère m’a donné de l’argent en effet, comme le font d’ailleurs tous les parents. Mon père le présente comme de la charité, mais en réalité, ma mère se sentait très mal à l’aise à cause de mon travail d’aide aux femmes abusées. Quand elle a entendu que j’étais en thérapie elle a pris peur. Elle m’a donné l’argent qu’elle avait gagné avec moi pendant des années. Je l’ai utilisé pour payer ma thérapie et cela ne m’a donné aucun sentiment de culpabilité.

Ton père dit que sa femme est morte de chagrin et de honte après ta confession publique. Est-ce que cela ne t’a pas fait mal ?

J’avais déjà dit adieu longtemps avant sa mort. Ma mère ne m’a jamais protégée. Mon proxénète lui téléphonait régulièrement la nuit pour dire que je devais être livrée à un bar quelconque. Et elle m’y conduisait, sachant très bien ce qui se passait à l’intérieur.
« Je suis une bonne mère parce que je ne te laisse pas y aller seule », disait-elle.
Et mon père savait bien ce qui se passait, lui aussi. Tony me violait au milieu du living quand il rentrait de son travail. Il le voyait et disparaissait dans sa chambre jusqu’à ce que ce soit fini.

Tu permettais à tes parents de garder tes enfants pendant que tu étais en train de les accuser à Bruxelles. Est-ce que ça ne te faisait pas peur ?

J’avais déjà une autre personne qui les gardait à cette époque. Je ne voulais pas laisser mes enfants seuls avec eux. Oui, ce témoignage me pesait. En plus j’avais le sentiment que c’était entièrement de ma propre faute. Depuis que j’étais très petite j’avais été vraiment endoctrinée, un peu comme les nazis endoctrinaient les Allemands que les Juifs étaient tous mauvais. Ils me disaient que j’étais caractérielle, que j’attirais les hommes. Mes parents voulaient « m’aider ». Et moi je croyais que je devais soigner mes parents, le monde à l’envers en fait. Si je n’acceptais pas les désirs de Tony, et si ma mère perdait son amant, elle s’écroulerait totalement. A l’époque de mon témoignage elle était déjà malade, à cause de sa consommation excessive d’alcool et des deux paquets de cigarettes qu’elle fumait chaque jour. Il est évident que je ne voulais pas accélérer sa mort, mais si je voulais protéger mes propres enfants, je devais la laisser partir. Je comprends que cela a du être un choc pour mes parents, mais le choc qu’un enfant subit à cause d’abus sexuels, est encore beaucoup plus grand.
En ce moment je suis en train d’écrire un livre sur les mécanismes de défense des abuseurs. Marc Dutroux par exemple, prétendait qu’il enlevait des enfants parce qu’il voulait agrandir sa famille. Mon père refusait de voir la réalité. « Ich habe es nicht gewusst » (je n’étais pas au courant). Aussi longtemps qu’il regardait de l’autre côté, il ne s’était rien passé pour lui. Et ma mère ne cessait de répéter que Georges n’était pas mon père biologique. Cela lui donnait une excuse de plus pour ne pas s’attacher à moi émotionnellement. « Ce n’est quand même pas ma fille. »

Tony, l’ami de famille, n’a jamais nié qu’il a eu une relation avec toi quand tu étais encore mineure. Mais cette relation aurait été de consentement mutuel.

Un médecin a récemment été condamné pour avoir eu des relations sexuelles avec une jeune patiente. Même si cette personne avait été consentante, cela aurait été illégal parce qu’elle n’avait pas encore seize ans. Après les confessions de Tony, Nicole De Rouck du parquet de Gand disait que j’étais précoce et que j’avais donné mon accord. On a donc fait une exception, spécialement pour moi.
Quand j’étais petite j’habitais à Knokke chez ma grand-mère. Quand je suis retournée à Gand, je n’avais plus aucun lien avec mes parents. Ma mère buvait du matin au soir. Mes parents me négligeaient totalement comme si je n’existais pas. Et alors Tony est entré dans notre vie. Ma mère devenait sa maîtresse et elle m’a littéralement offerte à lui. Je n’avais pas eu de caresses depuis deux ans et tout d’un coup je devenais sa propriété. Au moins quelqu’un s’intéressait à moi. Il m’emmenait au restaurant et me donnait des vêtements. Il remplaçait en quelque sorte mon père. Je l’aimais bien comme parent, mais pas comme amant.

Viols par des chiens, des réseaux dans lesquels d’éminents politiciens pouvaient faire ce qu’ils voulaient avec des enfants : n’est-ce pas un peu exagéré ?

Déjà en 1989 j’ai essayé de témoigner. Trois ans après je suis allée à la BSR de Gand. Ils ne s’occupaient soi-disant pas de tels problèmes et refusaient même d’établir un PV. A cette époque je n’étais pas encore la femme assertive que je suis aujourd’hui. Même un pédopsychiatre refusait de croire que de tels excès pouvaient exister. Entre-temps nous avons appris beaucoup de choses. On sait qu’il existe de très grandes quantités de photos et de films dans lesquels on peut voir des abus sexuels indescriptibles sur des enfants, même des bébés.
Pourquoi certaines gens font des telles choses? Pas pour se satisfaire sexuellement ; mais ils veulent avoir le sentiment d’être Dieu, de pouvoir décider de la vie ou de la mort d’un être humain.

Ne vous a-t-on jamais mis sous pression pour diminuer vos accusations ?

On a exercé une pression psychologique. Pendant ma confrontation avec Tony, c’était lui qui était bien traité. Il avait le droit de modifier ses déclarations sans aucun problème. Et pendant des heures c’était du style, « Tu l’aimais n’est-ce pas ? », « C’était de ta propre faute. » « C’est toi qui es allée dans son lit, hein ? » « Et combien de fois as-tu joui ? »
Je-dois-absolument-tenir-le-coup, pensais-je tout le temps.
Et alors je constatais que le PV de l’audition était incomplet. Ils avaient fait disparaître le passage où il avouait qu’il m’avait prostituée, alors que je n’avais pas eu le moindre problème de dire quel type de caleçon il portait et avec qui il m’envoyait au lit. Pour pouvoir sortir de là, j’ai finalement accepté de signer le P.V.. Je ne voulais pas au début mais alors ils menaçaient de me laisser seule avec Tony « jusqu’à ce qu’on se soit mis d’accord ». Ce soir-là on disait dans le journal que j’étais une mythomane…

Beaucoup de gens ont laissé tomber quand l’enquête, suite à tes déclarations montrait soi-disant non seulement des pistes vers Dutroux et Nihoul, mais même vers les tueurs du Brabant-Wallon.

Les gens ont décroché à cause des falsifications de mon témoignage, les fameuses relectures. Mais pour moi il est moins important que les auteurs soient connus ; il est important qu’ils soient stoppés. On m’a présenté des tas de livres pleins de photos. Les figures que je reconnaissais envoyaient des ondes de choc à travers la gendarmerie. Je ne crois pas qu’il y avait un grand complot, mais j’ai l’impression que la Belgique en avait marre que l’Europe entière la montrait du doigt. La gendarmerie me considérait d’abord comme un prestigieux projet qui leur permettrait d’attaquer le politique. Jusqu’au moment où ils découvrirent qu’il y avait également des gens à eux dans ce milieu criminel. Alors ils ont arrêté l’enquête en décrédibilisant mes enquêteurs. Ils les accusaient de m’avoir passé de l’information. Les auditions ont alors été « relues » et mes réponses « réécrites ». Quand il y avait une question comme « que s’est-il passé ? », dans le rapport « relu » on me suggérait la réponse et moi je disais seulement oui avec la tête. Et puis on a organisé des fuites massives vers la presse. A un certain moment mes auditions se trouvaient même intégralement sur Internet. Je ne peux vraiment pas reprocher aux journalistes d’avoir été convaincus que j’étais totalement cinglée.

Tes souvenirs n’étaient pas toujours très précis. Tu aurais vu Weinstein, le complice de Dutroux, à une partouze au début des années quatre-vingt, alors qu’il était en prison en France jusqu’en 1985.

Mon avocate et le procureur Bourlet ont fait quelques recherches et il est bien possible que Weinstein fût en congé pénitentiaire. Mais la justice n’a pas continué à enquêter là-dessus. Et puis, je n’ai jamais prétendu que j’avais le monopole de la vérité absolue. Cela n’est pas possible. Pendant de longues années j’ai été abusée sévèrement sexuellement et j’en étais très traumatisée. Je ne peux me rappeler tous les détails. Mais j’ai fourni largement assez d’éléments pour qu’ils puissent enquêter sérieusement, des numéros de téléphone, des parties de plaques de voiture.
Quand j’ai vu les rapports de relecture j’ai commencé à douter de moi-même. Etais-je en train de devenir vraiment folle ? Serait-ce possible que tout cela n’était que de l’imagination ? Mais j’ai relu mes propres déclarations et je devais conclure que mon histoire tenait bien la route.
Prenons le cas du meurtre de Carine Dellaert. Les relecteurs avaient tellement affaibli mes déclarations, qu’ils donnaient l’impression que les choses que j’avais correctement dites, n’étaient qu’une pure coïncidence. Mais dans toute l’histoire je n’avais fait qu’une seule erreur, la couleur de sa bicyclette. Un vélo bleu ou noir, eh bien qu’en pensez-vous ? Et tout ce que j’avais correctement dit, on s’en foutait. Les relecteurs ont d’ailleurs avoué qu’ils ont récrit certains passages, sur ordre de leurs supérieurs. Et ces types sont toujours en place, tandis que Patriek De Baets (l’interrogateur principal de X1) a bel et bien été sanctionné. Toutes ses questions – de l’ordre de 1500 – ont été analysées. Une seule question pouvait être considérée comme suggestive. Personne n’a été interrogé comme moi. De Baets en a même reçu des félicitations.

Les parquets concernés ont tenu une conférence de presse au sujet de ton témoignage. « Tout vérifié, rien trouvé », disaient-ils.

Comme je l’ai déjà dit, ils se sont basés sur les auditions réécrites. Les textes originaux ont été lus seulement par Bourlet et Connerotte. Jusqu’à ce jour ils étaient les seuls qui coopéraient. Mais on ne les a pas laissé faire. On a donc transmis le dossier à Gand, où l’on n’est pas intéressé. Je suis la seule personne dans ce pays avec un dossier flottant. En ce moment il se trouve partout et nulle part.
Mais j’ai porté plainte et si je ne gagne pas j’irai jusqu’à la cour européenne à Strasbourg. Le délai raisonnable pour traiter mon dossier est dépassé. C’est une guerre dans laquelle ils essayent de m’épuiser moralement. Ils veulent que je dise ‘merde’ et abandonne parce que les coûts deviennent trop élevés. Et entre-temps le dossier récolte la poussière. Dans dix ans personne n’en parlera plus.

Une équipe de psychiatres a confirmé que tu as subi des ‘abus sexuels massifs’ pendant ton enfance. Mais cette même équipe parle également de MPS, le syndrome de personnalités multiples.

C’est la presse qui aime bien me discréditer avec ça, pas l’équipe du docteur Igodt. J’ai été examinée par deux équipes, une à Louvain et une à Gand. Elles ont confirmé toutes les deux que je suis ni folle, ni mythomane. Néanmoins j’ai la réputation d’être mythomane, mais c’est la gendarmerie qui a créé ce mensonge. Des thérapeutes m’auraient donné de faux souvenirs. Le « false memory syndrome » existe en effet, et je peux comprendre qu’une personne dépressive peut être influencée facilement. Mais, dites-moi, comment aurais-je pu être influencée alors que c’était moi qui suis allée vers la thérapeute avec un recueil d’histoires ?

Tu veux donc toujours être crue.

Je veux être crue par ma famille et par mes amis proches, qui pour moi sont ma nouvelle famille. Je n’ai pas besoin de PV pour les convaincre. Je n’attache pas trop d’importance à ce que l’on pense de moi en dehors de ce cercle d’intimes.

Mais beaucoup d’autres victimes d’abus sexuels ont perdu leur crédibilité à cause des histoires X.

Cela est le résultat de la manière dont les dossiers ont été traités. Je ne comprends vraiment pas pourquoi il y a eu une telle tempête dans la presse. J’ai seulement raconté ce qui m’est arrivé. Je n’ai jamais dit que le roi ou le pape étaient impliqués, hein.
Mais les abuseurs ont gagné. Georges Louf peut m’accuser sans problème des pires des choses et accuser mon mari de pédophilie en plus.

Cela donc suite à une relation que votre mari aurait eu avec un fille mineure qui venait faire du baby-sitting chez vous.

Il y a donc eu ce moment où je ne voulais plus que mes parents gardaient mes enfants et j’avais engagé une fille pour les garder. Mais mes parents accusaient mon mari d’avoir une relation avec elle. Totalement absurde. « Reverse the accusation », renverse l’accusation; les abuseurs sont très forts à cela. Le lendemain c’était à la première page des journaux. La fille était vraiment très indignée quand elle l’a lu.
Qu’est-ce qui c’était passé ? Elle avait une relation avec un garçon. Nous avions peur qu’elle ait des problèmes et nous lui avons donc conseillé de prendre la pilule. Mais pour la lui donner le pharmacien avait besoin d’un autocollant de la mutuelle. Et on lui a donné un autocollant sur lequel se trouvait le nom de mon mari. Voilà ce qui a causé cette l’histoire.

Es-tu encore souvent confrontée avec ton témoignage ?

Je dois toujours me prouver deux fois de plus que les autres. Mais heureusement j’ai eu des discussions très positives avec le service social concernant la fille pour laquelle je suis mère d’accueil. Les stigmates ne signifient pas que je dois me cacher dans un coin pour pleurer, mais mon passé fait partie de la personne que je suis. Mes enfants ont lu eux aussi l’interview de Georges Louf. Dans des circonstances pareilles nous entamons alors une discussion sur les abus et la maltraitance mais ça ne domine pas notre vie. Dans leur école il y a des enfants qui n’ont pas la vie facile non plus, mes enfants remarquent cela immédiatement. Ils sont très ouverts à ce sujet.
Oh, je me rends bien compte de la grande responsabilité qu’on a comme parent. On peut aider les enfants à devenir des adultes à l’esprit sain, mais on peut en faire également des créatures insensibles. Etre mère n’était pas une chose naturelle pour moi. Je n’ai pas eu de bons exemples et je devais donc partir à zéro avec mes enfants. Mais j’ai résolu le problème par des discussions avec des personnes de confiance, auxquelles je pouvais poser des questions existentielles. Patriek De Baets en est une. Malgré le fait qu’on ne se voit pas trop souvent il y a toujours ce lien de compréhension mutuelle. Tous les deux nous avons été traités de manière si injuste. Et Patriek était le premier qui ne m’a pas laissé tomber. Pendant l’époque X1, je n’étais rien du tout. Je n’avais pas d’amis et j’étais enfermée entre quatre murs, terrifiée de ce que les gens allaient dire de moi.
Mais actuellement j’ose à nouveau sortir.

Est-ce que ça valait vraiment la peine ?

Non. (hésite un moment) Ce qui valait la peine c’est que le silence a été rompu. Je considère l’abus sexuel comme une guerre secrète et invisible. Des victimes essaient de se redresser de leurs ruines, et doivent constater que le monde a continué de tourner, sans le moindre souci pour elles. Moi je veux qu’on accepte que des victimes d’abus sexuels disent la vérité. Et je ne le veux pas pour moi personnellement, mais pour les victimes en général.
Aujourd’hui il est punissable par la loi de nier l’existence de l’holocauste. Eh bien on devrait avoir la même loi pour la négation de l’existence d’abus sexuels. Je veux qu’on arrête les conneries que c’est soi-disant l’un ou l’autre thérapeute un peu fou qui nous l’a mis dans la tête.

Tu as désigné des dizaines d’auteurs. Ne le trouves-tu pas triste qu’aucun d’eux a été condamné à base de tes accusations ?

Je trouve ça terrible, oui vraiment. Je ne veux pas les mettre en prison tous parce qu’il y a une gradation. Il y en avait qui se sont laissé entraîner dedans, à la fin d’une seule nuit bien arrosée. Je ne le trouverais pas grave si on laisse ces gens-là en paix. Non, je ne veux pas la peine de mort, et non, je ne veux pas leur mettre une balle dans la tête de ma propre main. Mais les assassins doivent être arrêtés, tout comme ceux qui organisent les échanges d’enfants.
J’avais envisagé de déménager en France parce que j’en avais marre de continuer à lutter. Mais si je pars, un des derniers chiens pisteurs de ces gens-là serait parti. Et ces gens ne s’arrêteront que si on les arrête de force. Regarde Dutroux, ce type tirait des leçons de ses erreurs et poussait ses limites toujours plus loin.

Vieillir de manière heureuse, est-ce encore possible pour toi ?

Personne n’a pu m’écraser. Je suis fondamentalement heureuse. J’ai une famille merveilleuse qui me donne énormément de joie chaque jour. Qu’est-ce que je pourrais avoir de plus ? Si je pouvais vieillir dans une atmosphère pareille je signerais le contrat ici sur le champ. J’ai des problèmes cardiaques et j’ai mal chaque jour. Cela est causé en partie par ce que j’ai vécu. Mais je ne veux pas me plaindre sans cesse. Chaque jour est un cadeau pour moi. J’espère devenir vieille et, un jour, voir mes petits-enfants.