Mutations de la Tchétchénie

Jean-Pierre Thibaudat
Libération

Livre. Avec pertinence et loin de tout manichéisme, une histoire de ce peuple en guerre avec la Russie.

Rebonds. Tchétchénie : une affaire intérieure ? Par Anne le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Silvia Serrano, éditions Ceri-Autrement, 168 pp., 14,95 €. La Découverte réédite «Tchétchénie, dix clefs pour comprendre», ouvrage collectif, 140 pp., 7,50 €.

Comment ne pas se poser de questions sur la Tchétchénie ? C'est ce que fait ce livre écrit par quatre spécialistes du Caucase (Ecole des hautes études en sciences sociales-CNRS, Institut d'études politiques de Paris, Institut national des langues et civilisations orientales). Dès son titre : Tchétchénie : une affaire intérieure ? et dans plusieurs têtes de chapitre : «Avec ou sans la Russie ?», «Vrais conflits, faux enjeux ?» Ces questions n'ont fait que redoubler d'intensité depuis la mort du président Aslan Maskhadov. Le livre était à l'impression quand le drame est advenu. A la question : «Y a-t-il eu un Homo tchechenus sovieticus ?», la réponse est, comme souvent, paradoxale. La déportation au Kazakhstan (alors en URSS) du peuple tchétchène dans son entièreté par Staline (prétextant une collaboration de tous les Tchétchènes avec Hitler) a eu pour effet, d'un côté, de radicaliser leur «soviétisation» et, de l'autre, d'aiguiser leur sentiment national.

Comme Djokhar Doudaïev avant lui, Maskhadov est porteur de ce double héritage : officier de l'armée rouge, en 1991, il participait à la répression de l'insurrection indépendantiste des Lituaniens; l'année suivante, la république autoproclamée indépendante de Tchétchénie lui confiait le commandement de la défense civile du pays, rappellent pertinemment les auteures. Pour aussitôt insister sur les «enchevêtrements» de la société tchétchène, l'indépendance de fait ayant donné un regain de vigueur aux valeurs traditionnelles comme l'appartenance clanique. Le teïp (le clan) a-t-il cependant un rôle politique décisif ? Les auteures jugent ce phénomène surévalué par les Russes (qui ont voulu y appliquer le modèle afghan) et montrent que, dans un même clan, on trouve un éventail qui va des résistants combattants aux milices prorusses. Bref, il n'est pas facile de répondre aux questions tchétchènes de façon tranchée.

Les auteures reviennent bien sûr sur l'histoire du pays. Mais ils insistent plus encore sur les mutations de la Tchétchénie d'aujourd'hui : ces jeunes qui, depuis leur enfance, n'ont connu que la guerre, les privations, les disparitions de membres de la famille, la pénurie, la vie dans les ruines, l'incertitude. Et la lassitude. Le climat aujourd'hui dans cette guerre est fort différent de ce qu'il fut lors de la première guerre, plus frontale. Si la première guerre avait connu quelques femmes combattantes, les femmes kamikazes ne sont apparues qu'en 2000 lors de la seconde. A cela, loin de tout angélisme et manichéisme, les auteures proposent «plusieurs interprétations» qui vont de la vengeance à la manipulation.

De même, les auteures disent la «difficulté» qu'il y a «à comprendre comment et à quel degré joue le facteur religieux dans l'identité nationale» en précisant qu'en ce domaine les analyses de ce processus dans les pays du Moyen-Orient ou en Asie centrale (pays évidemment plus accessibles) ne sont que «partiellement éclairantes», plusieurs pages sont consacrées au rôle de l'islam soufi.

Une blague (citée) résume assez bien la lutte entre les «sécularistes», incarnés jusqu'à ces derniers jours par Maskhadov, et les «islamistes» avec Chamil Bassaïev. Maskhadov roule dans une voiture; à une intersection, son chauffeur lui demande où aller : tout droit vers l'Etat laïque, à droite vers la charia ou à gauche vers le communisme. Maskhadov réfléchit et ordonne : «Mets ton clignotant à droite pour faire croire que nous allons vers la charia, et va tout droit vers l'Etat laïque!»

Plusieurs chapitres très pertinents abordent pour finir la question tchétchène du côté russe. Tout se passe comme si la Tchétchénie était à la fois le laboratoire et le miroir de la Russie. Avant de corseter l'information à Moscou, Poutine s'était fait la main en contrôlant d'une main de fer le travail des médias en Tchétchénie.