Les larmes du juge martyr des Belges

Eric DUSSART
La Voix du nord

La vie de Jean-Marc Connerotte a sans doute basculé autour d’un plat de spaghettis. Le juge qui a libéré Sabine et Lætitia est ainsi passé du statut de héros à celui de martyr. Et il ne semble pas fait pour ça...
LE 13 août 1996, lorsque le procureur Bourlet annonce à toute la presse belge que Sabine Dardenne et Lætitia Delhez viennent d’être délivrées de la cave de Marc Dutroux, le juge Connerotte est à ses côtés. Sa chemise bariolée, son col largement ouvert et son regard vif en font immédiatement une curiosité, quand tant de ses confrères cultivent la discrétion quasi traditionnelle d’une profession où l’on se moque de paraître terne.
De notre envoyé spécial à Arlon
Il devient très vite, également, une sorte de sauveur inespéré qui vient de régler, en moins d’une semaine, deux affaires d’enlèvements de jeunes filles. Et ce n’est pas fini. Deux jours plus tard, les corps de Julie et Melissa sont exhumés, ceux d’An et Eefje le seront trois semaines plus tard. Cette fois, Jean-Marc Connerotte est un héros.
Près de huit ans plus tard, c’est un homme à la voix éraillée qui vient témoigner au procès de ceux qu’il a confondus. Un homme las, semble-t-il, qui parle la tête basse, pour détailler fastidieusement une longue suite de tableaux qu’il a constitués avec les éléments de son enquête. Son récit est froid, le ton manque de conviction, l’homme est assis.
C’est un peu comme s’il portait encore, après toutes ces années, le poids d’une erreur de débutant. En participant à un repas organisé par une association d’aide aux victimes, il se mettait clairement en position d’être dessaisi de son dossier. Et héros ou pas, c’est bien ce qui est arrivé, en octobre 1996.
Son deuxième dessaisissement, après celui du dossier Cools, l’autre gros dossier judiciaire qui a secoué la Belgique à la fin du siècle dernier.
Le voilà donc, le « petit juge » qui a mis le feu à la Belgique, et dont trois cent mille personnes, un dimanche d’octobre, ont fait leur martyr. Le voilà, voûté et humble, rappelant qu’il n’en serait sans doute pas arrivé là sans la mémoire d’un gamin qui avait été intrigué, le jour de l’enlèvement de Lætitia, à Bertrix, par le curieux manège d’une vieille camionnette portant une plaque d’immatriculation neuve.
Il rappelle également, le juge Connerotte, que sa collègue Doutrewe aurait sans doute fait aussi bien que lui, si elle avait eu connaissance du rapport du commandant de gendarmerie Legros, au terme de la fameuse opération Othello : « Depuis 1993, des rumeurs persistantes font état que Dutroux aménage les caves de ses différentes maisons pour y loger des enfants en attente d’être expédiées à l’étranger. » C’est signé le 25 août 1995, soit deux jours après l’enlèvement d’An et Eefje, alors qu’elles étaient toutes deux, comme Julie et Melissa, dans la maison de Marcinelles.
Mais rien ne se passe. Et An et Eefje sont assassinées ; et Julie et Melissa meurent de faim. Et le juge Connerotte raconte tout cela sans un mot plus haut que l’autre, même lorsqu’il touche au plus sensible de l’horreur dans laquelle ont péri ces deux petites filles : « Ce qui est troublant, quand on voit le peu de nourriture et d’eau laissés à leur disposition, c’est que Dutroux dise qu’elles étaient encore en vie, à sa sortie de prison, 106 ou 107 jours plus tard »...
Mais depuis mardi, Dutroux ne dit plus qu’elles étaient encore vivantes. Il dit qu’il les a trouvées mortes, depuis peu de temps, sans doute : « Elles ne sentaient pas encore trop... »
Jean-Marc Connerotte, lui, a interrogé un médecin légiste de ses connaissances. « Il m’a répondu qu’un adulte, dans ces conditions, pouvait tenir, tout au plus, une soixantaine de jours. » Et il enchaîne : « Mais je n’ai pas eu le temps de creuser plus loin. » C’est au moins sa dixième référence à ce foutu dessaisissement.
Conviction éteinte
Qu’en a-t-il à faire, aujourd’hui, que tout un pays ait vu en lui le pourfendeur d’un réseau, qui avait multiplié les mises en détention, dans cette affaire, alors que son successeur allait ne décider que des libérations, que des non-lieux ? Sa flamme est éteinte. Et même sa conviction profonde de l’existence de ce réseau, dirait-on. Tiens, le voilà qui rappelle, dans son exposé, que « jamais, Dutroux, Lelièvre, ni Martin ne mettront formellement en cause Michel Nihoul dans les enlèvements ». Nihoul, le seul lien qu’on pourrait faire ici avec ce foutu réseau qu’on ne l’a pas laissé traquer. Aujourd’hui, même lui ne semble plus y croire.
Aujourd’hui, il ressasse péniblement les deux mois de folie qu’a durés son enquête. Les journées de quinze heures, les nuits blanches, et puis... les menaces de mort, la voiture blindée et la protection rapprochée qu’on lui avait « infligée ». « Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans ma vie professionnelle comme dans ma vie privée », commence-t-il. Mais cette fois, il est en larmes. Est-ce la nostalgie de cette enquête arrachée ? Ou la peur de l’époque qui refait surface ?
Il s’interrompt, demande une suspension de séance, puis revient : « En fait, on m’a dit plus tard qu’il se serait agi d’une manipulation de la gendarmerie, qui aurait trouvé ce moyen de me mettre sous contrôle. D’ailleurs, dès le lendemain de mon dessaisissement, les protections disparaissaient »...