Les "confessions" aléatoires des repentis sont régulièrement mises en cause


Plus de mille "collaborateurs de justice" ont parlé dans des affaires mafieuses ou politiques et leurs aveux suscitent de vives polémiques. Rome correspondance

Depuis une vingtaine d'années, ils aiguillent enquêtes et procès: ce sont les repentis ou plutôt les collaborateurs de justice. Leur volonté de parler a souvent peu à voir avec le besoin de se repentir comme on l'entend dans le monde catholique. Ils ont été déterminants dans les affaires de terrorisme et de Mafia. Les rapports de cette dernière avec la politique, sans eux, n'auraient jamais été dévoilés.

Ces collaborations sont réglementées par une loi qui prévoit des récompenses en terme judiciaire et une protection. Au total, 1 112 repentis et 3 783 membres de leurs familles en bénéficient.

Leur utilisation systématique provoque un débat sans fin. Parfois, les tribunaux croient à leurs révélations. D'autres fois pas. Ce qui peut arriver d'ailleurs au cours du même procès. C'est le cas de Giulio Andreotti, jugé, à Pérouse, pour avoir été le commanditaire du meurtre du journaliste Mino Pecorelli. Acquitté en premiere instance, l'ancien président du conseil a été condamné en appel sur la base des mêmes déclarations de repentis. Il est arrivé aussi que rien ne confirme les accusations, mais tout est fait afin que la reconstruction judiciaire d'un événement colle aux déclarations du repenti. C'est le cas d'Adriano Sofri, accusé par Leonardo Marino.

Cet ancien militant de Lotta continua parle, en 1988, du meurtre du commissaire Luigi Calabresi auquel il aurait participé en 1972 sur ordre de son chef, Sofri. D'un procès à l'autre, des contradictions flagrantes sont apparues et ont même inspiré une œuvre théâtrale du Prix Nobel Dario Fo sur "les mensonges de Marino". Mais rien n'a pu arrêter la machine. Leonardo Marino est revenu à ses occupations, et Adriano Sofri languit, lui, en prison avec la grâce comme seule issue possible. Solution que le président du conseil, Silvio Berlusconi, réfractaire à une justice fondée sur les repentis, a décidé d'examiner.

Mais les repentis ont le mérite d'avoir permis le démantèlement d'organisations difficilement attaquables autrement. C'est ainsi grâce à Patrizio Peci, le premier terroriste à collaborer avec la justice, que l'on est venu à bout des Brigades rouges. Tommaso Buscetta, lui, a levé le voile sur Cosa Nostra. Un "soldat" de la Mafia, Leonardo Vitale, avait parlé avant lui, en 1973 : on le prit pour un fou. Pas la Mafia, qui l'élimina en 1984.

C'est à Don Tommaso que l'on doit la révélation sur l'organisme central qui contrôle Cosa Nostra, le fameux "théorème Buscetta" qui a ouvert la voie aux "maxi-procès" et aux dizaines de condamnation à perpétuité des parrains. Mais ce n'est qu'en 1993, sous le choc de la mort des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, que le parrain se décida à parler des liens entre Mafia et politique.

Ses révélations, suivies par celles d'autres mafieux, devaient conduire au procès Andreotti à Palerme. Pour la première fois, on tentait de juger un homme qui a été l'incarnation d'un pouvoir où les zones d'ombre primaient. Celui qui était appelé "Belzébuth", sans perdre son habituel sang-froid, a répliqué, coup pour coup, jusqu'à son acquittement en première instance.

On n'a pas cru Buscetta et les autres, y compris Balduccio Di Maggio, qui avait parlé, lui, du baiser échangé entre "zi'Giulio" et le parrain des parrains, Toto Riina. A Pérouse, au contraire, en appel, on l'a écouté, et Giulio Andreotti a été condamné, en novembre dernier, à vingt-quatre ans de prison.

Les repentis n'ont jamais rien fait pour être bien vus par l'opinion publique. Certains, sous protection policière, ont même réussi à éliminer leurs adversaires. D'autres ont donné l'impression d'utiliser leurs révélations comme une arme. D'où la réforme à la loi introduite en 2001 : les repentis ont six mois pour indiquer les éléments dont ils entendent parler. Ce qui peut être un temps trop limité dans certains cas.

La commission parlementaire antiMafia avait ainsi demandé de corriger la norme pour le dernier repenti en date, Nino Giuffré, ancien bras droit du chef de la Mafia, Bernardo Provenzano, arrêté en avril et passé aux aveux en juin. Un apport précieux puisqu'il peut parler de faits récents. Il sera entendu en janvier 2003 au procès en appel de Giulio Andreotti à Palerme et à celui de Marcello Dell'Utri, le sénateur proche de Silvio Berlusconi accusé de liens avec la Mafia.

Nino Giuffré a raconté que la Mafia, après avoir perdu ses appuis traditionnels dans la démocratie chrétienne, balayée par les enquêtes sur la corruption, avait décidé, en 1993 de miser sur Forza Italia, le parti que Marcello Dell'Utri construisait pour Silvio Berlusconi. Un personnage, le Cavaliere, qu'ils connaissaient déjà et avec lequel ils étaient entrés en contact à travers les frères Graviano, des mafieux transférés à Milan et avec un homme de Cosa Nostra, promu palefrenier à la villa Berlusconi, Vittorio Mangano.

Plusieurs repentis avaient déjà parlé de ces liens, ainsi que de versements pour Silvio Berlusconi à ses débuts comme entrepreneur. Mais l'enquête a été classée. Toutes ces déclarations n'ont pas été jugées suffisantes pour formaliser une accusation contre l'actuel président du conseil. Et, apparemment, les révélations de Nino Giuffré, fondées surtout sur ce dont il a entendu parler, ne devraient pas changer les choses à ce sujet.