Le souvenir des Khmers rouges empoisonne toujours le Cambodge. Interview avec Ong Thong Hoeung

Propos recueillis Paul Masson
La Dernière Heure

Un ancien étudiant à Paris apporte son témoignage

Bruxelles. Lorsque, à la mi-avril 1975, les Khmers rouges entrèrent dans la capitale Phnom Penh, nombreux furent les Cambodgiens vivant en France et aux Etats-Unis qui décidèrent de retourner au pays pour mettre leurs connaissances au service de leur patrie et participer à sa reconstruction. Ils furent vite déçus: tous furent systématiquement envoyés dans des camps de rééducation, soumis aux travaux forcés, accablés par la faim et les maladies et souvent abattus par leurs propres frères. Certains en échappèrent, comme Ong Thong Hoeung, qui raconte sa tragique aventure dans un livre de souvenirs personnels.

Pourquoi être retourné là-bas alors qu'on savait déjà en 1976 que les Khmers rouges faisaient régner la terreur?

«Cela me paraissait impensable que des Khmers puissent tuer des Khmers. Je me suis laissé porter par l'euphorie, par des illusions. On colportait bien à Paris des nouvelles alarmantes sur ce qui se passait au pays; mais je pensais que c'était des exagérations. Je ne voulais pas croire à ces histoires. J'étais un nationaliste convaincu et je me sentais solidaire du Cambodge qui était enfin sorti du régime féodal et de la décadence. Il m'importait d'être là-bas; ma place était là-bas.»

Comment expliquer que des intellectuels khmers dont vous aviez connu certains à Paris aient pu imaginer un régime de terreur qui a fait deux millions de victimes et comment a-t-on pu exécuter leurs mots d'ordre de manière si implacable?

«Il y a plusieurs personnalités dans chaque humain; placé dans un environnement de manque, de peur et de contrainte, l'homme peut devenir une bête. Il y a la soif du pouvoir. On peut être déstabilisé par les égarements idéologiques mais aussi par l'engrenage, la fuite en avant, les lâchetés pour avoir un peu de nourriture, pour conserver la vie. Moi, j'en suis revenu, mais je n'en suis pas fier...»

Pourquoi?

«Je ne sais pas pourquoi je suis en vie. Quelquefois, je regarde ma femme qui est heureusement sortie de là et je me demande comment elle a pu survivre à tout cela. Tous les Cambodgiens ont des parents, des voisins, des membres de leur entourage qui ont disparu. Trente dans ma famille, autant dans celle de ma femme. Ceux qui ont échappé à cette horreur ont quelque chose de brisé. S'il n'y a pas de procès, le Cambodge ne pourra pas sortir de cette fatalité. Le crime a été banalisé au point de faire deux millions de victimes dont les responsables restent impunis.»

Après un procès, vous pardonneriez?

«Comment puis-je pardonner alors que les principaux responsables, toujours en vie, ne demandent pas pardon? Eux-mêmes ne reconnaissent pas leurs crimes. Ils n'ont aucun regret.»



Ong Thong Hoeung, J'ai cru aux Khmers rouges. Editions Buchet/Chastel