LE GENOCIDE OUBLIE

Laurent Joffrin
Le Nouvel Observateur

C’est le déshonneur de l’Europe. Il n’y a pas d’autre manière de qualifier ce qui se passe aujourd’hui, chaque jour et chaque heure, en Tchétchénie.
L’Europe ? Sur ce point, l’histoire et la géographie sont d’accord : ce petit pays rebelle du Caucase est bien en Europe. Au-delà, c’est l’Asie. Ses références sont européennes. Visiteur illustre, Alexandre Dumas appelait les Tchétchènes « les Français du Caucase ». Conquise mais jamais soumise, la Tchétchénie brisée se raccroche aujourd’hui à la culture politique du continent. Les valeurs qu’elle défend, ce sont les nôtres.
Le déshonneur ? Depuis des années, les combattants tchétchènes, ou soupçonnés de l’être, sont systématiquement torturés à l’électricité, ou encore battus sans fin, souvent jusqu’à la mort. Il n’est pas rare que les soldats russes écartèlent leurs victimes. Quand l’indulgence les prend, ils se contentent de leur couper les doigts ou les oreilles. Les villages soupçonnés de cacher des rebelles sont isolés par l’armée et leur population décimée ou martyrisée. Quelque 20 000 personnes ont disparu depuis le début du second conflit, dont plusieurs milliers d’enfants. Le chiffre des pertes totales depuis le début des hostilités oscille entre 50 000 et 100 000 morts. Comme il y a, en tout et pour tout, 900 000 Tchétchènes, ces pertes se compareraient, dans un pays comme la France, à celles de la guerre 14-18.
Les Tchétchènes ne sont pas seulement des victimes. Ce sont des combattants. Leur but est simple : obliger l’armée russe à évacuer leur territoire. Mais pour atteindre cet objectif, ils se limitent à des opérations contre les soldats. Le gouvernement Poutine les qualifie de « terroristes ». Mais les Européens, et surtout le président George Bush soi-même, plutôt exigeant sur la question, refusent ce qualificatif. Ce petit peuple, disent-ils, lutte pour sa liberté. La direction tchétchène a récusé toute opération extérieure au pays. Incarnée par le président Maskhadov, elle est issue d’un processus démocratique. Quand les Tchétchènes ont pu voter librement, ils se sont prononcés à 90% en faveur de l’indépendance. Ils demandent l’ouverture de négociations, que le gouvernement russe refuse.
Celui-ci agite le danger islamiste. Or les Tchétchènes sont, pour l’essentiel, adeptes du soufisme, cette variante mystique et pacifique de l’islam. Des milices islamistes sont présentes en Tchétchénie, les « wahhabites ». Tout en acceptant leur présence, qui le sert sur le plan militaire, le président Maskhadov s’en tient à distance et décline les offres de soutien militaire faites par les pays musulmans. C’est là que l’absurdité de cette guerre éclate. La Tchétchénie a toujours servi de thème porteur pour les nationalistes russes. Mais Poutine, installé au pouvoir, n’a plus vraiment besoin de cet épouvantail pour conforter sa position. Ouvrirait-il des négociations que l’opinion russe, selon toute probabilité, le suivrait. La Fédération de Russie, forte de 144 millions d’habitants, n’a pas besoin de maintenir sous sa botte la colonie tchétchène. L’ouverture d’un processus progressif d’indépendance aurait peu de chances de créer un précédent, tant la situation du petit peuple est particulière.
Sauf à s’en tenir à une conception dépassée de la realpolitik, l’Union européenne, la France en tête, a les moyens de faire pression sur le gouvernement Poutine, au lieu de consentir à l’innommable. Comme vont les choses, le peuple tchétchène est condamné à une mort lente et barbare. Il ne reste qu’une seule issue : alerter les opinions. C’est le sens de ce dossier spécial réalisé par Jean-Baptiste Naudet et le photographe Stanley Greene. Des intellectuels et des artistes courageux se sont mobilisés autour de cette cause. « L’Obs » souhaite la relayer et l’amplifier. Pour que la paix revienne aux confins de l’Europe.


De notre envoyé spacial, Jean-Baptiste Naudet

La mort d’Osop
Jahita, 45 ans, réfugiée tchétchène en Ingouchie
« C’était le 22 août 2001. Osop, mon fils aîné, a voulu aller à Grozny, où nous sommes enregistrés [système de la “propiska”]. Il voulait un nouveau passeport [intérieur]. Au début de la seconde guerre, en octobre 1999, nous habitions Grozny. Notre maison a été détruite dans les bombardements. Alors nous nous sommes réfugiés dans le village natal de mon mari, à Tsotsin Iourt. [A 20 kilomètres à l’est de Grozny, Tsotsin Iourt compte environ 12 000 habitants.] Je ne voulais pas qu’Osop parte seul. Alors son ami Aslambek, 25 ans, l’a accompagné. C’est mon fils qui conduisait notre Jigouli [voiture Lada].
C’est en rentrant à Tsotsin Iourt, vers 16 heures, à la sortie de Grozny, qu’ils ont entendu des tirs derrière eux, venus des buissons le long de la route. Osop a été touché. Une balle qui lui a traversé le cou. Les soldats russes se sont précipités vers la voiture. Ils ont sorti mon fils. Il perdait son sang. Il était en train de mourir. Les militaires russes l’ont jeté par terre. Ils l’ont battu. Aslambek, son ami, les suppliait de l’épargner. Il m’a dit qu’il avait même embrassé leurs bottes pour qu’ils acceptent de faire soigner la blessure. Mais au lieu d’écouter Aslambek, les militaires se moquaient de lui. Et ils le battaient, le battaient. De plus en plus. Ils étaient ivres. Quand mon fils est mort, les militaires ont mis son corps dans la Jigouli. Puis ils ont fait sauter la voiture à l’explosif.
Osop était un garçon gentil, très obéissant. Il n’a jamais participé au combat. Il faisait pousser des tomates, des concombres. Il bricolait dans les maisons. Il s’occupait de ses parents. Il nous aimait. Il s’était marié il y a quatre ans. Sa petite fille a maintenant 3 ans. Il avait 23 ans. Ce jour-là, c’était son anniversaire de mariage. Il avait dit à sa femme qu’il lui rapporterait des parfums de Grozny. Les Russes ont menacé Aslambek de mort s’il parlait. Lorsqu’on a retrouvé la voiture avec le corps d’Osop, la police a ouvert une enquête. Aslambek a témoigné. Un mois plus tard, des militaires masqués sont venus l’arrêter chez lui vers 5 heures du matin. On ne l’a plus jamais revu. L’enquêteur nous a dit que les responsables étaient d’une unité du GRU [les services secrets de l’armée russe]. Il nous a dit que si nous insistions pour qu’une enquête soit menée, le GRU se vengerait sur toute la famille. Alors mon mari a demandé la clôture de l’enquête.
J’ai peur. J’ai peur pour mon mari. J’ai peur pour le seul fils qu’il me reste, Salambek. Nous nous sommes réfugiés dans ce camp, en Ingouchie. Je ne veux pas que vous écriviez mon nom de famille. Sinon je sais qu’ils vont venir ici, la nuit, qu’ils vont me prendre mon dernier fils, qu’ils vont le tuer. »

« Nettoyage » à Tsotsin Iourt
Jahita
« Au mois de mars, toute la famille est retournée à Tsotsin Iourt sur la tombe d’Osop. Le lendemain de notre arrivée, vers 6 heures du matin, le village a été encerclé par des blindés russes. Un nouveau zachistka [nettoyage] commençait. Ce que j’ai vu m’a rappelé les films de propagande soviétique sur les nazis, quand ils rentrent dans les maisons en cassant tout. Il était
9 heures du matin. Arrivés dans un camion et deux blindés, une cinquantaine de soldats ont fait irruption dans notre maison. Seuls deux ou trois étaient masqués. Ils étaient en tenue de camouflage, sans insigne. Ils n’ont pas dit bonjour. Ils ne se sont pas présentés. Ils ont juste dit : “Où sont vos hommes ?” Et ils ont arrêté mon mari et mon dernier fils Salambek, âgé de 17 ans. Ils ont aussi volé ce qui restait. C’est-à-dire pas grand-chose car il y a déjà eu plus de trente nettoyages dans notre village. Les petites cuillères, de la vaisselle, du sucre, des couvertures, des vêtements d’enfant. Ces soldats crèvent de faim. Leurs officiers vendent tout sur les marchés. Ils puaient atrocement la vodka. Ils ne pouvaient pas marcher normalement. Le pire, c’est qu’ils m’ont pris l’album photo, les seules images qu’il me restait d’Osop. Ça me faisait terriblement mal. Je les ai suppliés. Ils m’ont répondu avec des grossièretés atroces que je n’avais jamais entendues dans ma vie. Mon mari leur a proposé de racheter l’album pour 2 000 roubles [environ 67 euros]. Les soldats ont refusé. Cela les amusait de nous voir souffrir. Dans le village, tous les hommes étaient arrêtés. Les femmes étaient affolées. Elles couraient partout. Les soldats nous repoussaient dans les cours des maisons. Quand mon fils Salambek est rentré, il ne pouvait plus se tenir debout seul. Ceux qui pouvaient encore marcher soutenaient les autres. Ils étaient tous en sang. »

Salambek chez les « médecins »
Salambek, 17 ans, le fils, réfugié tchétchène en Ingouchie
« Vers 10 heures du matin, ils nous ont fait sortir de la maison, moi et mon père, à coups de crosse. Ils nous ont fait monter dans un camion Oural, à l’arrière, à genoux, les mains sur la nuque, tête baissée. Ils nous battaient à coups de pied. Et si l’on bougeait, à coups de crosse. Ils nous ont emmenés à l’écart du village, à 2 ou 3 kilomètres, dans l’atelier désaffecté de tracteurs. Dans le camion, je me suis senti mal. Ça amusait beaucoup les soldats russes. Ils se moquaient de moi. Quand nous sommes arrivés à la base de tracteurs, ils se sont mis à crier : “Les médecins ! Les médecins ! On a quelqu’un qui a besoin d’un médecin !” D’autres soldats sont venus me prendre. C’est un jeu entre eux. Ils ont des groupes différents. Il y a les “douaniers”, les “bourreaux”, les “médecins”, etc. C’est comme un grand jeu. J’étais donc entre les mains des “médecins”. Ils m’ont fait allonger par terre. Ils me donnaient des coups de pied dans le dos. Ils hurlaient : “Lève-toi ! Lève-toi ! Les bras en l’air !” Quand j’ai réussi à me relever, ils m’ont écarté les pieds, donné des coups dans les jambes pour que je tombe. Ils disaient : “Tu ne tiens pas debout ! Lève-toi !” Après, j’ai dû rester accroupi pendant des heures, sur la pointe des pieds.
Ils nous avaient mis dans une pièce, peut-être 200 hommes. Ils ont pris Hussein. C’est un Tchétchène de 25 ans qui vivait à Rostov-sur-le-Don [sud de la Russie] et qui était venu voir sa famille, à côté de chez nous. Il avait un beau survêtement avec une poche sur la poitrine. Ils lui ont dit : “C’est une poche pour mettre un téléphone pour communiquer avec Khatab [un chef de guerre, volontaire islamiste saoudien qui se battait du côté tchétchène].” Ils lui ont dit : “On va te passer Khatab au téléphone.” Alors ils lui ont mis des électrodes sur les oreilles. Et un soldat masqué a tourné la poignée du générateur électrique. Hussein a hurlé. Il a fini par perdre connaissance. Ils l’ont laissé par terre. Pendant ce temps-là, les autres étaient tous les mains en l’air, contre le mur, les jambes écartées. Un soldat passait derrière nous. Un autre comptait : “Un, deux, trois.” Et le soldat tapait alors le troisième homme à coups de crosse. Celui-ci s’effondrait par terre. Et ils recommençaient comme cela, cette espèce de jeu, jusqu’à ce que tout le monde y soit passé. Ils s’amusaient beaucoup. Ils appelaient : “Bassaev ! [du nom de Chamil Bassaev, célèbre chef de guerre tchétchène]. Bassaev, sortez !”
Ils ont appelé un vieux du village, Mayerbek, qui est un peu sourd. Il n’a pas entendu. Alors ils l’ont sorti dans la cour et ils l’ont battu avec une lame de suspension de tracteur. Ils lui ont ouvert le crâne. Ils nous insultaient. Ils nous traitaient de “lèche-culs des wahhabites”. Ils nous disaient qu’on se faisait… par les wahhabites. Régulièrement les soldats venaient prendre un homme. Puis on entendait des cris horribles, des pleurs. Ils torturaient à l’électricité. D’autres soldats avaient des chiens. Certains d’entre nous revenaient avec des morsures plein les jambes. Quand je suis sorti, je pouvais à peine marcher. J’avais le corps couvert d’hématomes. »

« Si tu veux revoir tes enfants… »
Malika, 25 ans, mère de trois enfants, réfugiée tchétchène en Ingouchie
« Le 30 décembre, tôt le matin, des soldats russes masqués ont fait irruption dans ma maison, à Tsotsin Iourt. Mon mari s’était déjà réfugié ici, en Ingouchie. Les soldats russes ont contacté leurs chefs par radio pour leur dire qu’il n’y avait qu’une femme et des enfants. Les soldats ont reçu l’ordre de m’emmener. Ils ont aussi pris tout ce qu’ils pouvaient emporter. Le reste, ils l’ont cassé. Après, les Russes ont fait signer des papiers à tout le village comme quoi ce que les soldats avaient volé, c’était des cadeaux que nous leur avions fait pour le nouvel an.
Mes enfants sont restés seuls à la maison, gardés par des soldats avec des chiens. Ils étaient terrifiés. Ils hurlaient. Le plus jeune était encore au sein. Comme je refusais de les laisser seuls, j’ai pris un coup de crosse de fusil dans le dos. Ils m’ont fait monter dans un 4x4 Ouaz. Il y avait un colonel moustachu, sans masque, mais qui ne s’est pas présenté. Ils m’ont emmenée à l’atelier de tracteurs. J’ai passé la journée enfermée dans la voiture, dans la cour de l’atelier. Ils ont même refusé de me donner à boire. Les hommes étaient détenus dans les bâtiments. J’ai vu des BTR [transport de troupes blindé sur roues] arriver. Les blindés et les 4x4 étaient sans plaques. Sur l’un des blindés, à la place du numéro d’identification, il y avait une inscription à la peinture blanche : “La Tchétchénie, c’est notre paradis.”
Dans l’atelier, tous les Russes étaient masqués sauf le colonel. Les Russes ont sorti des blindés des hommes du village, qu’ils jetaient par terre, qu’ils battaient à coups de crosse. A un moment, ils ont fait sortir un homme du bâtiment. C’était Cheik Ahmed, un jeune du village que je connaissais. Ils l’ont poussé contre un BTR. Ils ont posé sa main contre le blindé. Ils lui ont coupé trois doigts et les oreilles avec un couteau militaire. Il hurlait. Après ils l’ont emmené quelque part. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Le soir, leur chef, le colonel moustachu, est monté dans le 4x4. Il m’a demandé dans quelle maison habitaient les combattants [indépendantistes tchétchènes]. “Parle, si tu veux revoir tes enfants, m’a-t-il dit. Sinon on t’emmène à Tchernokozovo [un camp de détention du nord de la Tchétchénie].” Je pensais à mes enfants, à la maison, au petit qui avait faim.
Le lendemain, le 31 janvier, les soldats russes sont arrivés avec une camionnette. Ils en ont sorti 23 corps. Huit hommes du village que je ne connaissais que de vue ont été allongés sur le sol. Les 15 autres corps ont été jetés en vrac. Ils m’ont fait sortir de la voiture. Ils voulaient que je reconnaisse les corps. Certains avaient été tués par balle, d’autres égorgés au couteau. Quand je leur ai dit que je ne connaissais personne, ils ont pris une hache. Puis ils ont commencé à couper les mains et les oreilles des cadavres pour voir comment je réagissais. Après, ils m’ont emmenée dans un bâtiment vide, une étable désaffectée. Ils m’ont dit que j’avais des mains calleuses parce que je portais les armes, que je combattais. Je leur ai dit que je m’occupais seulement de mon potager. Ils ont posé mes mains à plat sur la table, les ont frappées à coups de bâton. Ils m’ont remis dans le 4x4, dans la cour. Le chef moustachu est remonté et m’a dit : “C’est la dernière fois. Ou tu parles ou je t’envoie à Tchernokozovo dans un blindé. Et tu as de la chance si tu y arrives vivante. Parle, si tu veux revoir tes enfants.” Je l’ai assuré que je ne savais rien. Finalement, ils m’ont laissée partir. Le lendemain, j’ai pris le bébé et je suis partie pour l’Ingouchie. »

« A minuit, ils ont fait sauter les trois hommes »
Jahita
« Après l’opération de “nettoyage” du nouvel an à Tsotsin Iourt, 15 hommes, emmenés au point de filtration, à l’atelier de tracteurs, ont disparu. Parmi eux, il y avait Idris, mon neveu, 21 ans. Trois semaines plus tard, nous sommes retournés aider ma sœur à le chercher. Certains des disparus avaient refait surface. Ils racontaient qu’ils avaient été emmenés du point de filtration, dans un champ, le soir du nouvel an. Derrière l’atelier de tracteurs, il y a une colline, puis un bosquet et un champ. Ils ont raconté comment trois hommes avaient été attachés avec de la corde et des explosifs. A l’approche de minuit, les soldats ont fait un compte à rebours. A minuit, ils ont fait sauter les trois hommes, vivants.Avec mon fils Salambek et d’autres habitants du village, nous sommes allés dans ce champ. Nous avons retrouvé des morceaux de corps humains en lisière, dans les arbres. Par terre, un morceau de tête, méconnaissable. Les restes qui étaient par terre avaient été dévorés par des chiens. On a identifié les corps grâce aux vêtements. C’était trois jeunes du village qui avaient disparu lors du nettoyage de décembre. Il y avait Alhazour, 25 ans, de la famille de mon mari, et Cheik Ahmed, 27 ans, un voisin. [C’est à ce même Cheik Ahmed que les soldats russes avaient coupé les doigts et les oreilles à l’atelier de tracteurs.] Quand la neige a fondu, nous avons aussi retrouvé dans un champ 5 corps partiellement calcinés. Ils semblaient avoir été torturés. Ils avaient les oreilles et aussi d’autres organes coupés. Parmi ces cinq corps, on a notamment pu identifier mon neveu Idris. »
[Patrick Tyler, reporter au « New York Times », qui s’est rendu dans le village de Tsotsin Iourt, a vu, dans la mosquée du village transformée en morgue, les restes de ces hommes déchiquetés par une explosion. (« New York Times » du 25 janvier 2002)].

« Elles suppliaient les Russes... »
Magomed, 39 ans, chauffeur d’autobus, de Tsotsin Iourt
« Lors du “nettoyage” d’octobre, le 13 exactement, les soldats russes ont pris Ayoup, 60 ans, le frère aîné de mon cousin. Ils l’ont emmené dans un bosquet, derrière notre maison. Ils ont commencé à le frapper à coups de marteau sur les reins, le visage, le crâne. Il était totalement défiguré. Ma femme, celle de mon cousin et d’autres femmes du village ont voulu intervenir. Elles pleuraient. Elles suppliaient les Russes. Elles leur disaient que c’était un homme âgé et malade. La femme de mon cousin a reçu un coup de crosse dans le dos. Ils lui ont cassé la colonne vertébrale. Elle ne peut plus marcher. Elle a 36 ans et six enfants. Elle est toujours à l’hôpital, ici, à Nazran. Puis, un soldat a ouvert le feu. Ma femme a été touchée par une balle dans le dos, dans un rein. Elle a été opérée. Elle peut marcher aujourd’hui. Nous avons cinq enfants. Je n’ai pas porté plainte. C’est trop dangereux, en Tchétchénie. Mon neveu
Hussein, 22 ans, a disparu à un poste de contrôle. Son frère Hassein, qui était enquêteur au MVD [police russe], s’est rendu au FSB [ex-KGB] pour le récupérer. Mais on l’a retrouvé dans sa voiture à Grozny, tué de deux balles dans la nuque. Je ne porterai pas plainte. Mais ils le paieront. »

« Ils ont mis un pistolet près de sa tempe »
Apti Shaguiziev, député tchétchène de Tsotsin Iourt
« J’ai été élu député de Tsotsin Iourt en 1997, lors des élections reconnues à l’époque par Moscou et par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Les Russes veulent m’arrêter. Je suis obligé de me cacher. La dernière fois, j’ai passé la nuit dans un potager. Après le nettoyage de décembre, les gens se sont révoltés. Ils ont manifesté, bloqué les routes. J’étais l’un des organisateurs de ces meetings. Depuis, les Russes me cherchent.Le “nettoyage” du 25 au 30 mars nous a fait comprendre que ce qui s’était passé en décembre était une promenade. En mars, ils ont arrêté tous les hommes. Et tous ont été torturés à l’électricité. Depuis le début de la seconde guerre, c’était la 34e opération de “nettoyage” pour notre village. Le scénario est toujours le même : le village est encerclé, les maisons fouillées, les hommes arrêtés, mais chaque fois le niveau de violence augmente. Heureusement, même pendant le “nettoyage”, on a pu faire sortir des gens du village en payant 500 roubles. Tout a un prix. On rachète les corps des tués. Pour récupérer quelqu’un dans un point de filtration, éviter qu’il ne soit envoyé plus loin, c’est 500 roubles. Selon mes chiffres, le bilan pour la seconde guerre à Tsotsin Iourt est de 80 morts et de 40 disparus. Le 12 avril 2002, alors que j’étais à Grozny, des hommes masqués, armés de pistolet avec des silencieux, ont surgi un soir dans ma maison de Tsotsin Iourt. Ils ont tiré dans le lit où je dors d’habitude. Ils ont fait mettre ma femme à genoux. Ils lui ont mis un pistolet près de la tempe et ils ont tiré pour lui faire peur. En partant, ils ont vidé leurs chargeurs sur les murs, les tapis. Ils ont dit à ma femme qu’ils étaient de la Kommandantur [QG militaire russe]. » [En mars 2002, les habitants de Tsotsin Iourt se sont adressés « au monde pour qu’il intervienne et les aide à survivre alors qu’un génocide est en train de se commettre ». On peut lire leur lettre sur le site : http://tchetchenieparis.free.fr/text/Tsotsin-Yurt-17-3-02.htm.]

« Notre âme est la plus forte »
Aslambek, 30 ans, combattant tchétchène
Il est taillé comme un géant. Il est blessé. Une balle russe lui a déchiré la joue. Les chairs ont été mal recousues. Un autre combattant l’aide à faire un pansement de gazes imprégnées d’antibiotiques. Ils ont l’air psychologiquement et physiquement épuisés : « Une égratignure. Le ricochet d’une balle. On ne peut pas aller à l’hôpital, c’est trop dangereux. On risque d’y être arrêté. Je fais partie d’une unité d’éclaireurs dans les montagnes. C’était il y a une dizaine de jours. Nous n’étions que neuf hommes quand nous sommes tombés sur une unité de reconnaissance russe, des parachutistes. Ils étaient bien plus nombreux, peut-être une centaine d’hommes. Ils ont peur de s’aventurer dans les forêts. La fusillade a duré deux heures. De notre côté, les pertes ont été lourdes : deux chahids [morts en martyrs] et quatre blessés dont deux graves. Et encore, on s’en est bien tiré. Seul Allah nous a sauvés. En principe, nous aurions dû être tous tués. Mais les Russes ont cru que nous étions plus nombreux et ce sont eux qui ont décroché.Concrètement, on fait du renseignement sur leurs déplacements, sur les convois. Puis nous lançons des attaques éclairs. Après on se replie. Parfois, nous posons des mines télécommandées. Parfois, on tend en plus une embuscade, si l’endroit est propice. En moyenne, notre brigade essaie de lancer deux attaques par semaine. Les Russes ne nous attaquent pas. Ils s’en prennent aux civils lors des “nettoyages”. Quand ils envoient des éclaireurs, ce n’est pas pour nous attaquer, mais au contraire pour éviter les combats.
Le moral des Russes en Tchétchénie est très bas. Ils ne comprennent pas ce qu’ils font là. Et ils restent des Russes, des gens qui vendent tout. On leur achète des armes. C’est très bon marché. Pour eux, chaque rouble est important car les soldats crèvent de faim. C’est pourquoi ils volent, ils vendent. J’ai presque pitié d’eux. Mais je me bats contre cette pitié, car ils doivent partir de notre terre. Les appelés, on les libère ; les kontraktniki [volontaires sous contrat], on les tue. En fait, quand nous faisons des prisonniers, nous les traitons normalement. Mais si l’on ne peut pas leur donner des conditions de vie normales, alors on les tue ou on leur donne de quoi se suicider.
Je me bats parce que les Russes traitent les Tchétchènes comme des sous-hommes. En Russie, la mort d’un chien est plus grave que celle d’un Tchétchène. Ils considèrent que la Tchétchénie est un sujet de la Fédération russe. La Tchétchénie est un sujet d’Allah. Si quelqu’un vient ici en paix, il y sera accueilli en paix, comme vous, comme un invité. Mais s’il vient avec des armes, comme les Russes, il y sera accueilli avec les armes. Nous ne sommes pas les plus nombreux, mais nous sommes les plus forts. Car notre âme est la plus forte.
Depuis le début de cette seconde guerre, les Russes essaient de nous faire plier en montrant leur violence. Mais nous les connaissons : ils ne sont violents que contre les plus faibles, les gens désarmés. C’est vrai, beaucoup de choses nous manquent. Nous manquons d’armes, de combattants, surtout par rapport aux Russes. La population souffre de plus en plus des “nettoyages”. Et elle nous soutient chaque jour davantage. Car les corps des combattants que la télé russe montre ne sont pas ceux de combattants. Ce sont des civils tués pendant les “nettoyages”. Après ces “nettoyages”, après les tortures, des volontaires nous rejoignent. Ils feraient mieux de venir avant. Nous restons toujours dans les montagnes. Je ne suis pas retourné dans mon village depuis deux ans. J’ai envoyé ma femme et mes enfants vivre au Kazakhstan. Je ne suis pas allé les voir depuis.
Tant qu’il y aura des Russes en Tchétchénie, je me battrai. Mes trois frères aînés ont été tués en février 2000 lors d’un “nettoyage”. Les Russes sont entrés dans la maison. Ils les ont fait mettre dans une pièce, se déshabiller et les ont exécutés. Vous avez entendu parler de Boudanov, ce colonel russe qui a enlevé, violé et étranglé une jeune Tchétchène ? Eh bien, les Russes l’ont jugé irresponsable. Il sera sûrement libéré. Nous le tuerons. Et nous tuerons tous les officiers qui agissent comme lui. Quand il y a un génocide quelque part, les coupables doivent être jugés. Comme la Russie ne les jugera pas, nous les tuerons. Nous gagnerons cette guerre. Même le Kremlin le sait très bien. C’est juste une question de temps. »

Pour un député, l’enfer dans un wagon
Hussein Ishanov, député tchétchène
« J’ai été élu en janvier 1997, en même temps que le président [indépendantiste] Aslan Maskhadov. Depuis le début de la seconde guerre [en 1999], c’est peu dire que notre immunité n’est pas respectée. Deux députés ont été tués par les Russes et deux autres sont portés disparus. J’ai été arrêté en mai 2000 et j’ai passé 101 jours à Khankala [le QG de l’armée russe en Tchétchénie, près de Grozny] dans des conditions atroces. Nous étions entassés dans un wagon avec pour seul mobilier un tabouret cloué au sol. Tous les Russes du camp venaient nous battre, même le cuisinier. Ils nous obligeaient à rester debout jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Après, ils nous donnaient deux matelas pour dix personnes.
Souvent, ils venaient nous réveiller au milieu de la nuit. Ils nous faisaient déplacer nos chaussures d’un bout à l’autre du wagon, à quatre pattes. Pendant ce temps-là, l’un d’entre nous devait réciter sa biographie. Ils nous demandaient des détails sur notre vie privée, surtout ceux dont les Tchétchènes ne parlent jamais. Nous n’avions pas le droit d’aller aux toilettes. Il fallait faire ses besoins dans une bouteille en plastique, devant tout le monde. Nous n’avions presque rien à manger. Nous étions très affaiblis. Mais ils nous faisaient faire des travaux de terrassement. Parfois, ils nous faisaient agenouiller dans la boue. Finalement, ils m’ont libéré après m’avoir fait signer un papier disant que j’avais récupéré les 1 600 dollars que j’avais sur moi lors de mon arrestation. Evidemment, ils les ont gardés. Ce qui les intéresse n’est pas de savoir qui est coupable ou pas. Ce qui les intéresse, c’est l’argent et les armes qu’ils revendent aux groupes criminels en Russie. »

« Suspendu par un bras, comme un gigot »
Moussa, 23 ans, d’Ourous-Martan
« Avant la guerre, j’étais mécanicien à la compagnie de bus. Pour éviter les arrestations, je me suis réfugié en Ingouchie dès le début du second conflit. Mais ma mère est restée chez nous en Tchétchénie, à Ourous-Martan. Il y a un mois, j’ai décidé d’aller la voir. Je ne savais pas que deux jours auparavant il y avait eu des fusillades à Ourous-Martan. Juste avant d’arriver en ville, 30 à 40 soldats masqués et armés ont arrêté mon taxi. Ils m’ont attaché les mains dans le dos avec du Scotch. Ils m’ont mis un sac en plastique noir sur la tête fixé avec du Scotch autour du cou. J’ai fait des trous avec mes dents pour respirer. Ils m’ont jeté dans un camion Oural. Ils m’ont emmené dans un bâtiment. Je ne voyais rien. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de l’ancienne école coranique d’Ourous-Martan et que j’y étais resté près de quatre jours. Je ne faisais plus la différence entre la nuit et le jour. Les Russes me disaient : “Voilà, il faut payer, sinon on va t’exécuter.”
J’étais suspendu par un bras avec une menotte, comme un gigot. Mes pieds ne touchaient pas le sol. L’autre main scotchée dans le dos, avec tout le temps le sac noir sur la tête. Après j’avais l’impression de ne plus avoir de bras. Quand j’ai pu enlever le sac de ma tête et que j’ai vu que j’avais encore un bras, je n’en revenais pas. Je n’ai rien eu à manger ni à boire pendant tout ce temps. Ils me descendaient régulièrement pour me torturer, souvent à l’électricité. J’y suis passé une quinzaine de fois. Ils me mettaient des fils entre les doigts aux mains et aux pieds. Avant d’envoyer l’électricité, ils me mouillaient avec un seau d’eau. Avec la décharge, j’étais projeté contre les murs. Parfois, je perdais connaissance.
Il y avait aussi d’autres tortures. Celle que les Russes appelle “l’hirondelle”. Ils m’écartelaient. Un soldat tirait sur chaque bras. Il y avait aussi “la presse”. Ils m’allongeaient sur le sol et ils me mettaient sur le ventre et la poitrine quelque chose de très lourd qui m’écrasait, jusqu’à faire vomir. J’y suis passé quatre fois. Ils avaient des instruments de torture spéciaux, mais je ne les ai pas vus. Ils me battaient aussi sur les reins avec des câbles électriques. Quand j’étais pendu par le bras, ils se servaient de moi comme d’un sac de boxe. Mais le pire, c’était l’électricité. Chaque fois, j’avais l’impression que mon cœur allait s’arrêter, des espèces de spasme. Je sentais que l’intensité du courant augmentait. Je pense qu’il y avait un autre homme avec moi car j’entendais gémir. Ils m’ont fait signer des papiers comme quoi j’étais un combattant.
Le rythme des tortures dépendait de leur humeur. La plupart du temps, ils étaient saouls. Je me disais juste que ce serait mieux qu’ils m’exécutent tout de suite. Je ne pensais pas m’en sortir. J’étais sûr qu’ils me tueraient à la fin. J’espérais que ce serait le plus tôt possible. Mais ma famille a payé la rançon : 48 000 roubles [1 600 euros]. Ils m’ont libéré à une station de bus. Avant, ils m’ont menacé : “Nous savons tout sur toi. Si tu parles, ce n’est pas nous mais le FSB [ex-KGB] de Moscou qui te tuera.”
Je ne pense pas à me venger. Pour moi l’essentiel est qu’il ne m’arrive plus rien comme cela. Je veux trouver un travail pour rembourser l’argent que les gens ont prêté à ma famille pour la rançon. J’ai des problèmes de mémoire, de reins aussi. Je crois que je suis devenu fou. La moindre chose me fait pleurer. Tout me touche. Un rien me fait fondre en larmes. »

Forces russes : le témoignage d’un soldat
Issar, 22 ans, Ingouche appelé dans l’armée russe et démobilisé en décembre 2001
Après six mois de formation à Tcheliabinsk [Sibérie], nous avons été envoyés en Tchétchénie, à Chali. Dans notre régiment, il y avait des appelés en majorité et aussi des kontraktniki. Beaucoup de repris de justice et des vétérans de la première guerre de Tchétchénie [1994-1996] ou même d’Afghanistan. Notre travail était d’escorter avec des BMP [blindés sur chenilles] les convois de ravitaillement. On bloquait aussi les routes lors des “nettoyages”. En général, les combattants savent qu’il va y avoir un “nettoyage” et les Russes n’arrêtent que des civils. Les combattants tchétchènes ne nous attaquaient pas. Ils ne s’en prennent pas aux régiments où il y a beaucoup d’appelés. Ils préfèrent attaquer les kontraktniki.
On était très mal nourris. La soupe qu’ils vous servent, c’est de la nourriture pour les animaux, pas pour les hommes. Les officiers vendent les rations des soldats. Il suffit d’aller sur les marchés pour trouver les boîtes de conserve destinées aux soldats russes. Pour manger, on faisait des magouilles. Les soldats, surtout les kontraktniki, se livraient au pillage. Dans notre camp, sous les tentes, tous les meubles venaient des maisons tchétchènes. Les soldats arrivaient sur un marché et ils prenaient tout aux pauvres babouchkas, les grand-mères tchétchènes. Moi, je ne bois pas, mais les autres consommaient pas mal de vodka. On aurait dû toucher chacun 810 roubles [27 euros] par jour. Mais nous n’avons pas reçu un kopeck.
Quand on partait en mission, on nous donnait des rations pour deux jours, mais on restait souvent une semaine. On crevait de faim. Alors on faisait la chasse aux vaches, on en butait une, pour manger. Nous, les soldats d’origine ingouche, les officiers nous traitaient comme les Russes traitent les Caucasiens. Quand ils se saoulaient, ils nous réveillaient la nuit, ils nous humiliaient, ils nous battaient. Ils nous faisaient nettoyer les chiottes, même s’ils savent qu’un Caucasien préfère n’importe quel autre travail plus difficile ou dangereux.
Nous n’avions pas de problèmes avec les combattants tchétchènes mais avec nos officiers ou avec les kontraktniki. Ils nous disaient : “Attention, on va vous buter tous, vous les culs noirs [Caucasiens]. On va vous tirer dans le dos.” A mon avis, 70% des pertes dans notre régiment étaient dues à des conflits internes. Par exemple, une fois, un bleu qui avait été insulté et maltraité par un ancien s’est vengé. Lors de la relève de la garde de nuit, il a demandé : “Qui va là ?”, et quand l’ancien a donné son nom, il a ouvert le feu. Rien que dans mon unité, en huit mois, il y a eu quatre ou cinq morts dans ces règlements de compte internes. Il y avait pas mal de désertions. Peut-être une dizaine dans mon unité en neuf mois. Ce qui nous retenait de partir, c’était la peur de sauter sur les mines ou de nous faire attraper par les combattants tchétchènes. L’armée renvoyait en Russie les corps de ceux qui sautaient sur les mines ou qui étaient tués dans les règlements de compte en disant à leur famille qu’ils étaient morts en héros, en combattant les terroristes tchétchènes. »

Propos recueillis par Jean-Baptiste Naudet

Stanley Greene Né à New York en 1949. Collabore à « Newsweek », « Rolling Stone ». Entre à l’agence VU en 1991, couvre les guerres. Prix World Press en 1993 pour son reportage sur le putsch de Moscou. Prix Bayeux des photographes de guerre en 2000. World Press en 2001 pour son travail sur « les Victimes oubliées » du conflit tchétchène.