L'attitude des dirigeants de Belgrade "exaspère" le représentant de l'ONU au Kosovo

Laurent Abadie
Le Monde

M. Jensen Petersen accuse les autorités serbes de freiner la reprise du dialogue dans la province.

Pristina correspondance. L'exaspération ressentie par le chef de la Mission des Nations unies au Kosovo (Minuk), le Danois Soeren Jensen Petersen, est au menu des discussions qu'il doit mener, dans les jours prochains, à Bruxelles avec le haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, Javier Solana, et le secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer. Une exaspération fruit de sa rencontre, lundi 17 janvier, la deuxième depuis sa nomination, en août 2004, avec le chef de l'Etat de Serbie-et-Monténégro, Boris Tadic, et son premier ministre, Vojislav Kostunica.

M. Jensen Petersen espérait renouer le dialogue entre Serbes et Albanais pour résoudre le problème des plus de 3 000 personnes disparues lors du conflit au Kosovo (1998-1999). Mais aucune date n'a pu être fixée pour la reprise de ce dialogue entre Belgrade et Pristina, interrompu suite aux émeutes antiserbes de mars 2004, qui ont fait 19 morts et plus de 900 blessés.

Le chef de la Minuk était surtout venu chercher l'accord de Belgrade pour que les Serbes du Kosovo participent aux groupes de travail sur le projet dit de "décentralisation". Mais face à lui, le diplomate danois a indiqué n'avoir "pas trouvé de personnes intéressées par le dialogue". MM. Tadic et Kostunica ont en effet imposé leur propre agenda pour s'entretenir uniquement des coupures d'électricité récurrentes au Kosovo, qu'ils jugent discriminatoires à l'encontre de la minorité serbe.

"Je pense qu'il est regrettable qu'un gouvernement puisse se focaliser sur un seul sujet alors que la prochaine avancée du plan de décentralisation sera de déterminer des compétences qui sont excessivement importantes dans tout ce qui concerne l'éducation, la santé, la sécurité, et dont les bénéficiaires seront les Serbes du Kosovo", a estimé le chef de la Minuk, qui préfère parler d'"exaspération plutôt que de ras-le-bol". Une exaspération qu'il explique par le fait que Belgrade "conditionne" à chaque fois ses promesses de reprise de dialogue.

"Quand je suis arrivé, en août, il n'y avait pas de dialogue possible à cause des émeutes de mars; ensuite, ils ont menacé de boycottage les élections afin d'imposer leur plan de division du Kosovo comme base de discussion. Puis il y a eu la demande d'un délai de réflexion de quatre-vingt dix jours suite aux résultats des élections qui ont finalement été boycottées, avant de déclarer ne pas vouloir s'entretenir avec le nouveau premier ministre, M. Haradinaj. Et aujourd'hui, la nouvelle condition - la cinquième en dix mois -, c'est l'électricité", se lamente M. Jensen Petersen.

Le chef de la Minuk s'estime "surtout déçu" car "c'est la première réelle opportunité que nous ayons depuis cinq ans pour faire avancer les choses". Il dit "ne pas comprendre, comme beaucoup de pays européens et aux Etats-Unis, l'attitude de la Serbie", et pense que si Belgrade résout ses problèmes internes, "alors nous verrons peut-être une attitude plus constructive envers le Kosovo".

Lors de ses entretiens à Bruxelles, le chef de la Minuk devrait, une fois de plus, recevoir le soutien sans faille de l'Union européenne et de l'OTAN. Le "groupe de contact" (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie) avait, lui aussi, appelé les représentants de la communauté serbe du Kosovo à rejoindre le groupe de travail sur la décentralisation.

Malgré le manque de volonté de dialogue des autorités de Belgrade, "le processus avance", soutient M. Jensen Petersen. "La voie que nous avons choisie ne change pas. Les standards prioritaires qui sont focalisés sur les minorités doivent avancer, et nous espérons qu'à la moitié de cette année il y aura une revue complète des progrès réalisés. Et, s'ils s'avèrent suffisants, alors nous engagerons un processus qui nous mènera aux

discussions sur le statut final", affirme-t-il.

Ces pourparlers s'annoncent comme un marathon, car la Serbie entend toujours défendre, comme en Bosnie, sa proposition de partage du Kosovo selon des lignes ethniques, tandis que le chef de la Minuk a souligné, en novembre, devant le Conseil de sécurité de l'ONU, que "la partition n'est pas une option". Les dirigeants politiques albanais du Kosovo ont pour leur part promis à leurs électeurs l'indépendance immédiate et sans conditions.

Au Kosovo, un autre sujet d'inquiétude pourrait encore freiner cette marche en avant; la possible inculpation du premier ministre, Ramush Haradinaj, par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Les juges de La Haye doivent confirmer le ou les actes d'accusation émis à l'encontre d'anciens responsables de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) par la procureure du TPIY, Carla Del Ponte. M. Haradinaj pourrait en faire partie, mais le premier ministre du Kosovo a fait savoir qu'il coopérerait avec la justice.

Son éventuelle inculpation pourrait conduire à des violences dans la province administrée par les Nations unies depuis 1999. Mais les forces militaires de l'OTAN, la KFOR (Kosovo Force, Force de maintien de la paix au Kosovo), débordées lors des émeutes antiserbes de mars 2004, se disent prêtes à toute éventualité.