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La Tchétchénie après l'assassinat d'Aslan Maskhadov
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Chat. A la suite de l'assassinat d'Aslan Maskhadov, Sophie Shihab, journaliste au "Monde" et spécialiste de la région, a participé le jeudi 10 mars à 15 h 30 à un "chat" avec les lecteurs du Monde.fr. Selon elle, les gardes du corps du président indépendantiste avaient ordre de "le tuer plutôt que de le laisser tomber vivant aux mains des Russes".
Guigui : D'après vous, pourquoi les forces russes ne sont-elles pas parvenues à éliminer Maskhadov plus tôt ?
Sophie Shihab : C'est la question que tout le monde se posait. Certains arguaient de cela pour dire que les Russes ne traquaient pas vraiment Maskhadov, qu'en fait ils le protégeaient. Certains disaient même qu'il était réfugié à l'étranger. Mais sa mort en Tchétchénie montre que tout cela était faux. En réalité, ses proches s'évertuaient à dire régulièrement les embuscades auxquelles il échappait plusieurs fois par an. Un de ses frères a été tué à ses côtés. Plusieurs de ses gardes du corps ont été tués. Si bien que chacun s'est presque habitué à l'idée qu'il pourrait continuer ainsi toujours. Mais on voit que l'histoire l'a rattrapé...
Emma de Zédo : Comment a réagi la communauté internationale à l'assassinat d'Aslan Maskhadov ?
Sophie Shihab : C'est cela le plus fantastique de l'histoire : c'est le silence de cette communauté internationale au moment où un assassinat vise un chef modéré d'une république en guerre. Ce silence est tragiquement symbolique du monde actuel, alors que nous savons bien, ne fût-ce que depuis l'assassinat de Massoud à la veille du 11-Septembre, ce qu'il en coûte de laisser tuer les modérés dans un conflit.
Tomtom : M. Maskhadov était-il réellement un terroriste ?
Sophie Shihab : Contrairement aux affirmations en ce sens de Moscou, Maskhadov n'était nullement un terroriste. A l'inverse, il dénonçait en paroles et par ses actes toutes les opérations visant des civils. Il a toujours dénoncé les actions menées par Chamil Bassaev, celle contre le Théâtre Nord-Ost à Moscou, comme la prise d'otages de Beslan cet automne. Maskhadov avait accepté, en échange de garanties de sécurité des plus fragiles, de se rendre à Mozdok, la grande base militaire russe de la région, pour tenter de négocier avec les ravisseurs, tenter de sauver les enfants, alors qu'il courait un risque très réel, comme on le voit maintenant, d'être gardé prisonnier, voire d'être tué, par les Russes.
Emma de Zédo : Maskhadov était pourtant modéré, non ? Pourquoi n'était-il pas un bon interlocuteur pour les Russes ?
Sophie Shihab : C'est bien parce qu'il était modéré qu'il n'était pas un bon interlocuteur pour le clan au pouvoir à Moscou. C'est lui qui a planifié la deuxième guerre comme une revanche contre les accords russo-tchétchènes signés dans les années 1996-1997 par Maskhadov et Boris Eltsine. Ces accords prévoyaient le refus de toute résolution par la guerre des différends russo-tchétchènes. Ils prévoyaient des négociations pour fixer le statut final de la Tchétchénie, qui était, pour la première fois, reconnue d'un commun accord comme sujet de droit international. Mais les généraux de Poutine ne les ont jamais acceptés et n'ont eu de cesse de préparer une guerre de revanche.
Jean : Mashkadov, élu président légalement, avait une certaine légitimité : il avait par conséquent un certain appui, notamment sur la scène internationale. Saïdoullaev, au contraire, est un inconnu qui a été nommé, même pas élu. Sa nomination va-t-elle changer quoi que ce soit, selon vous ?
Sophie Shihab : Aux dernières nouvelles, il n'a pas encore été nommé, il doit l'être par le Conseil de la résistance, qui doit avoir quelques problèmes à se réunir actuellement. Mais sa nomination est très probable, car ce serait la solution conforme à la Constitution de la République tchétchène d'Itchkérie, qui prévoit que c'est le vice-président qui assure l'intérim en cas de vacance de la présidence. Et c'est Maskhadov qui a nommé Abdoul Khalim Sadoulaev en 2002, en remplacement de Vakha Arsanov, qui avait pratiquement déserté. S'il est confirmé, ce serait une solution de compromis. Il aurait 37 ans, il a fait des études à Al-Azhar au Caire, et c'est une figure modérée bien que de culture religieuse. Entre les deux guerres, il dirigeait les Jamaat (groupes musulmans, NDLR) de la localité d'Argoun, qui étaient les seuls, à cette époque, refusant toute action militaire, à ne pas participer à la guérilla militaire contre la présidence de Maskhadov. Mais attendons que le Conseil le confirme.
Montlusson : La volonté de M. Poutine est-elle donc de radicaliser la situation afin de mener à une guerre "totale" ?
Sophie Shihab : La guerre totale, Poutine la mène depuis son arrivée au pouvoir dans le sillage de la relance de la guerre à l'été 1999. Il s'agissait alors pour les oligarques en pleine déconfiture à la suite des scandales qui avaient fini par atteindre la famille d'Eltsine, dont la réélection apparaissait totalement impossible, de sauver leur peau. Une fuite en exil d'Eltsine était même envisagée à l'époque. Un groupe aurait alors envisagé les mesures les plus extrêmes. La relance de la guerre en donnait l'occasion. C'est alors qu'eurent lieu les attentats à ce jour inexpliqués contre des immeubles d'habitation à Moscou et en Russie. La population était sous psychose. Les Tchétchènes furent bien sûr accusés. Et la promesse de Poutine de "buter les Tchétchènes juste dans les chiottes" lui assura la popularité nécessaire à sa réélection. La guerre totale qui a suivi est ce qui lui permet à ce jour de rester au pouvoir avec une limitation croissante de toutes les libertés, et l'anéantissement progressif des jeunes pousses de démocratie qui existaient.
Maxim : Si Aslan Maskhadov était modéré, pourquoi n'a-t-il pas pu empêcher l'invasion du Daghestan par les terroristes ni les prises d'otages ?
Sophie Shihab : C'est parce qu'il était modéré et qu'il répugnait à utiliser la violence pour réduire ses propres opposants. C'est aussi parce qu'il savait d'expérience que tout conflit ouvert entre Tchétchènes était le prétexte rêvé pour une intervention militaire de la Russie. Lors de l'invasion du Daghestan par Bassaev, il s'y était opposé, mais ses déclarations de l'époque, comme ses appels à une rencontre avec Eltsine ou à une réunion de tous les présidents du Nord-Caucase, étaient alors ignorés par les dirigeants russes ainsi que par les médias.
QUEL SERA DORÉNAVANT LE RÔLE DE CHAMIL BASSAEV ?
Alexandre : Que pouvez-vous dire que l'on ne sache pas des liens entre Maskhadov et Bassaev, le chef des islamistes radicaux en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Les deux hommes s'estimaient durant le premier conflit pour leurs capacités militaires. Mais les tensions avaient commencé dès l'opération lancée par Bassaev à Boudienovsk quand il se réfugia dans une maternité, prenant les patients en otage. Opération que Maskhadov n'avait pas soutenue, bien qu'elle ait in fine abouti au premier cessez-le-feu après des bombardements russes en Tchétchénie qui avaient fait des dizaines de milliers de morts. A la fin de la guerre, lors des premières élections libres et organisées par l'OSCE en Tchétchénie, Bassaev, qui promettait de continuer à en découdre avec la Russie, avait largement perdu face à Maskhadov qui, lui, promettait de consolider la paix avec Moscou. Leurs relations sont restées tendues par la suite, Maskhadov récusant les méthodes de plus en plus "terroristes" utilisées par Bassaev. Celui-ci avait beau jeu de dire que le monde ne parlait plus de la Tchétchénie qu'à la faveur des opérations sanglantes qu'il lançait.
Esther : Pensez-vous que les forces russes mettent autant de volonté à trouver Chamil Bassaev qu'elles en ont mises pour "liquider" Aslan Maskhadov ?
Sophie Shihab : On serait tenté de répondre non, mais reste la question de savoir si les forces russes ont tué Maskhadov suite à la pugnacité de leur traque ou s'il s'est agi d'un simple hasard. Une des versions de la mort de Maskhadov est qu'il aurait été découvert à l'occasion soit d'une opération de ratissage habituel, soit, plutôt, sur dénonciation. Il n'est pas impossible que ce soit son garde du corps qui l'ait tué pour éviter qu'il ne soit pris vivant. Les proches de Maskhadov racontent que ces derniers temps, quand il se déplaçait de village en village, il ne prenait avec lui que quatre ou cinq gardes, dont il choisissait l'un pour lui ordonner de le tuer plutôt que de le laisser tomber vivant aux mains des Russes. Car nul n'ignore en Tchétchénie le sort réservé aux prisonniers tchétchènes. Un ancien premier ministre de Maskhadov, ainsi que le président du Parlement tchétchène ont ainsi déjà été tués sous la torture.
Raskolnikov : Pensez-vous que Chamil Bassaev a dorénavant le leadership suffisant pour fédérer les différents groupes rebelles tchétchènes ?
Sophie Shihab : Il semble tout à fait exclu qu'il puisse fédérer sous son autorité toute la résistance tchétchène. Il ne dirige que sa propre unité, formée de dizaines, voire de centaines de combattants particulièrement aguerris, comprenant des étrangers, anciens d'Afghanistan ou d'ailleurs, mais leur nombre ne représenterait guère plus de 10 % des forces de la résistance. Les autres obéissent à leur propre chef, et certains sont résolument opposés aux méthodes de Bassaev.
Alexandre : Quel est le poids du djihadisme en Tchétchénie (sachant que l'on peut être djihadiste sans être membre d'Al-Qaida) ?
Sophie Shihab : Le djihad en Tchétchénie est une vieille tradition qui remonte au moins au XVIIIe siècle. Sur place, cela s'appelle le "ghazzawat". Après dix ans de guerre atroce, il est peu étonnant que ces composants religieux se soient renforcés. Il ne faut pas s'étonner non plus si la nébuleuse d'Al-Qaida est tentée de s'y intéresser. Mais il est évident qu'il s'est toujours agi pour ceux qu'on appelle les gens d'Al-Qaida d'envoyer éventuellement des volontaires se battre en Tchétchénie, mais jamais d'en faire une base. Cela aurait d'ailleurs été totalement impossible vu les conditions du terrain et du combat. Après l'assassinat de Khattab, la majorité de ces volontaires étrangers ont d'ailleurs quitté la Tchétchénie. La résistance tchétchène reste avant tout une lutte de libération nationale, même si le groupe de Bassaev et les Jamaat adoptent un discours religieux.
Esther : Quelles sont les réactions de l'opinion publique russe après l'annonce de la mort de Maskhadov ? Cathare : Quelle est la réaction du peuple tchétchène à l'annonce de la mort de son président Maskhadov ?
Sophie Shihab : De Paris, je ne peux connaître que les réactions des médias russes, qui sont doubles : d'une part, les médias les plus pro-poutiniens ont souligné la grande victoire symbolique que cela aurait apportée au président, après ses nombreux récents déboires, mais aussitôt, ils ont fait état des doutes majoritaires en Russie sur la suite des événements. Rares sont ceux qui s'attendent à une quelconque accalmie en Tchétchénie. Quant aux réactions en Tchétchénie, les forces russes et prorusses ont immédiatement ordonné l'interdiction de toute manifestation de deuil. Les premières informations venant de Tchétchènes en exil qui téléphonent chez eux parlent d'un immense désespoir. Les gens pleurent une figure qui a toutes les chances de devenir le symbole incontesté de l'identité tchétchène en lutte séculaire pour sa liberté. Il semble que la grande majorité de la population l'a toujours considéré comme son représentant légitimement élu. Il est probable que les critiques à son égard, qui portaient surtout sur sa "modération" ou son irrésolution dans la lutte contre les manifestations de banditisme durant l'entre-deux-guerres, seront vite oubliées.
Max : Pourquoi les Russes ont-ils cette facilité à perpétuer la souffrance des autres peuples, sans que l'opinion publique russe se dresse pour défendre les droits de l'homme ?
Sophie Shihab : Les Russes, qui sortent de catastrophes en série (révolution, stalinisme et bouleversements de la dernière décennie avec la chute du système soviétique), ne sont plus capables que d'aspirer à la tranquillité. Ils ne veulent plus entendre parler de Tchétchénie. Quitte à enfouir en eux la mauvaise conscience diffuse qu'ils ressentent vis-à-vis des peuples que leurs dirigeants martyrisent. Les voix des opposants à la guerre sont aussi minoritaires que l'étaient en leur temps celles des dissidents opposés au régime communiste. Mais il ne faut pas sous-estimer le poids de groupes tels que Memorial, qui, dès que les circonstances leur laissent une fenêtre d'opportunité, récoltent l'assentiment assez large de la population. Cela s'est vu à la fin de la première guerre, quand une majorité de Russes se disaient favorables à une indépendance de la Tchétchénie.
Claude : Le mouvement des mères de soldats russes est-il susceptible de faire évoluer la situation en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Ce sont bien sûr des mouvements tels que celui des mères de soldats qui peuvent mobiliser la population. Mais leur problème, semblable à celui de toutes les formations d'opposition en Russie, est qu'ils sont trop souvent l'objet de manipulation par divers oligarques, tel Boris Berezovski, qui finance divers groupes russes et tchétchènes dans le but de faire avancer ses propres intérêts.
Florent : La semaine prochaine, Vladimir Poutine vient à Paris rencontrer MM. Chirac, Schröder et Zapatero. Pensez-vous que cette rencontre aura une quelconque retombée positive sur la situation en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : On peut toujours espérer un miracle... On pourrait peut-être suggérer à ces dirigeants, même s'ils persistent à répondre aux désirs de flatterie de M. Poutine, de lui demander de rendre le corps de Maskhadov à sa famille en exil, et peut-être même de libérer la douzaine de proches du président qui ont été arrêtés cet hiver en Tchétchénie et restent détenus en otage pour la seule raison de leur parenté. Ce serait le minimum d'observation du droit humanitaire qui pourrait lui être demandé.
"UN REFUS ÉPIDERMIQUE D'ENTENDRE LE SIMPLE MOT DE TCHÉTCHÉNIE"
Marc : Peut-on espérer une intervention de l'ONU pour stabiliser le conflit, et ainsi freiner les manquements manifestement répétés aux droits de l'homme ?
Sophie Shihab : Il n'y a malheureusement pas autre chose à espérer. Il est de plus en plus clair que seule une intervention extérieure est désormais capable de stopper la violence en Tchétchénie. Il faut pour cela écouter quelqu'un comme le ministre des affaires étrangères de Maskhadov, Ilyas Akhmadov, qui a proposé il y a plus d'un an déjà un plan de résolution du conflit qui reporte la question de l'indépendance au profit d'un désengagement contrôlé d'une manière ou d'une autre par une force neutre internationale.
New Mexico : Qu'est-ce qui explique l'acharnement de Poutine sur cette république qui compte à peine plus d'un million habitants ? Que perdrait-il en acceptant l'indépendance de la Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Ce qui est certain, c'est que la Russie, elle, non seulement ne perdra rien à une indépendance de la Tchétchénie, qui n'a ni pétrole ni autre ressource en regard de ce dont disposent ses 150 millions d'habitants. La Russie aurait au contraire tout à y gagner, à commencer par la possibilité de reprendre le chemin de la démocratie perdu avec le début de la guerre en Tchétchénie, alors que Poutine, lui, n'a d'autre légitimité que celle d'avoir promis d'assouvir les pires instincts des généraux russes. C'est peut-être la peur de voir la paix en Tchétchénie faire la lumière sur les conditions de son arrivée au pouvoir qui provoque son refus épidermique d'entendre le simple mot "Tchétchénie".
Chat modéré par Martine Jacot et Guillaume Pélissier-Combescure
Guigui : D'après vous, pourquoi les forces russes ne sont-elles pas parvenues à éliminer Maskhadov plus tôt ?
Sophie Shihab : C'est la question que tout le monde se posait. Certains arguaient de cela pour dire que les Russes ne traquaient pas vraiment Maskhadov, qu'en fait ils le protégeaient. Certains disaient même qu'il était réfugié à l'étranger. Mais sa mort en Tchétchénie montre que tout cela était faux. En réalité, ses proches s'évertuaient à dire régulièrement les embuscades auxquelles il échappait plusieurs fois par an. Un de ses frères a été tué à ses côtés. Plusieurs de ses gardes du corps ont été tués. Si bien que chacun s'est presque habitué à l'idée qu'il pourrait continuer ainsi toujours. Mais on voit que l'histoire l'a rattrapé...
Emma de Zédo : Comment a réagi la communauté internationale à l'assassinat d'Aslan Maskhadov ?
Sophie Shihab : C'est cela le plus fantastique de l'histoire : c'est le silence de cette communauté internationale au moment où un assassinat vise un chef modéré d'une république en guerre. Ce silence est tragiquement symbolique du monde actuel, alors que nous savons bien, ne fût-ce que depuis l'assassinat de Massoud à la veille du 11-Septembre, ce qu'il en coûte de laisser tuer les modérés dans un conflit.
Tomtom : M. Maskhadov était-il réellement un terroriste ?
Sophie Shihab : Contrairement aux affirmations en ce sens de Moscou, Maskhadov n'était nullement un terroriste. A l'inverse, il dénonçait en paroles et par ses actes toutes les opérations visant des civils. Il a toujours dénoncé les actions menées par Chamil Bassaev, celle contre le Théâtre Nord-Ost à Moscou, comme la prise d'otages de Beslan cet automne. Maskhadov avait accepté, en échange de garanties de sécurité des plus fragiles, de se rendre à Mozdok, la grande base militaire russe de la région, pour tenter de négocier avec les ravisseurs, tenter de sauver les enfants, alors qu'il courait un risque très réel, comme on le voit maintenant, d'être gardé prisonnier, voire d'être tué, par les Russes.
Emma de Zédo : Maskhadov était pourtant modéré, non ? Pourquoi n'était-il pas un bon interlocuteur pour les Russes ?
Sophie Shihab : C'est bien parce qu'il était modéré qu'il n'était pas un bon interlocuteur pour le clan au pouvoir à Moscou. C'est lui qui a planifié la deuxième guerre comme une revanche contre les accords russo-tchétchènes signés dans les années 1996-1997 par Maskhadov et Boris Eltsine. Ces accords prévoyaient le refus de toute résolution par la guerre des différends russo-tchétchènes. Ils prévoyaient des négociations pour fixer le statut final de la Tchétchénie, qui était, pour la première fois, reconnue d'un commun accord comme sujet de droit international. Mais les généraux de Poutine ne les ont jamais acceptés et n'ont eu de cesse de préparer une guerre de revanche.
Jean : Mashkadov, élu président légalement, avait une certaine légitimité : il avait par conséquent un certain appui, notamment sur la scène internationale. Saïdoullaev, au contraire, est un inconnu qui a été nommé, même pas élu. Sa nomination va-t-elle changer quoi que ce soit, selon vous ?
Sophie Shihab : Aux dernières nouvelles, il n'a pas encore été nommé, il doit l'être par le Conseil de la résistance, qui doit avoir quelques problèmes à se réunir actuellement. Mais sa nomination est très probable, car ce serait la solution conforme à la Constitution de la République tchétchène d'Itchkérie, qui prévoit que c'est le vice-président qui assure l'intérim en cas de vacance de la présidence. Et c'est Maskhadov qui a nommé Abdoul Khalim Sadoulaev en 2002, en remplacement de Vakha Arsanov, qui avait pratiquement déserté. S'il est confirmé, ce serait une solution de compromis. Il aurait 37 ans, il a fait des études à Al-Azhar au Caire, et c'est une figure modérée bien que de culture religieuse. Entre les deux guerres, il dirigeait les Jamaat (groupes musulmans, NDLR) de la localité d'Argoun, qui étaient les seuls, à cette époque, refusant toute action militaire, à ne pas participer à la guérilla militaire contre la présidence de Maskhadov. Mais attendons que le Conseil le confirme.
Montlusson : La volonté de M. Poutine est-elle donc de radicaliser la situation afin de mener à une guerre "totale" ?
Sophie Shihab : La guerre totale, Poutine la mène depuis son arrivée au pouvoir dans le sillage de la relance de la guerre à l'été 1999. Il s'agissait alors pour les oligarques en pleine déconfiture à la suite des scandales qui avaient fini par atteindre la famille d'Eltsine, dont la réélection apparaissait totalement impossible, de sauver leur peau. Une fuite en exil d'Eltsine était même envisagée à l'époque. Un groupe aurait alors envisagé les mesures les plus extrêmes. La relance de la guerre en donnait l'occasion. C'est alors qu'eurent lieu les attentats à ce jour inexpliqués contre des immeubles d'habitation à Moscou et en Russie. La population était sous psychose. Les Tchétchènes furent bien sûr accusés. Et la promesse de Poutine de "buter les Tchétchènes juste dans les chiottes" lui assura la popularité nécessaire à sa réélection. La guerre totale qui a suivi est ce qui lui permet à ce jour de rester au pouvoir avec une limitation croissante de toutes les libertés, et l'anéantissement progressif des jeunes pousses de démocratie qui existaient.
Maxim : Si Aslan Maskhadov était modéré, pourquoi n'a-t-il pas pu empêcher l'invasion du Daghestan par les terroristes ni les prises d'otages ?
Sophie Shihab : C'est parce qu'il était modéré et qu'il répugnait à utiliser la violence pour réduire ses propres opposants. C'est aussi parce qu'il savait d'expérience que tout conflit ouvert entre Tchétchènes était le prétexte rêvé pour une intervention militaire de la Russie. Lors de l'invasion du Daghestan par Bassaev, il s'y était opposé, mais ses déclarations de l'époque, comme ses appels à une rencontre avec Eltsine ou à une réunion de tous les présidents du Nord-Caucase, étaient alors ignorés par les dirigeants russes ainsi que par les médias.
QUEL SERA DORÉNAVANT LE RÔLE DE CHAMIL BASSAEV ?
Alexandre : Que pouvez-vous dire que l'on ne sache pas des liens entre Maskhadov et Bassaev, le chef des islamistes radicaux en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Les deux hommes s'estimaient durant le premier conflit pour leurs capacités militaires. Mais les tensions avaient commencé dès l'opération lancée par Bassaev à Boudienovsk quand il se réfugia dans une maternité, prenant les patients en otage. Opération que Maskhadov n'avait pas soutenue, bien qu'elle ait in fine abouti au premier cessez-le-feu après des bombardements russes en Tchétchénie qui avaient fait des dizaines de milliers de morts. A la fin de la guerre, lors des premières élections libres et organisées par l'OSCE en Tchétchénie, Bassaev, qui promettait de continuer à en découdre avec la Russie, avait largement perdu face à Maskhadov qui, lui, promettait de consolider la paix avec Moscou. Leurs relations sont restées tendues par la suite, Maskhadov récusant les méthodes de plus en plus "terroristes" utilisées par Bassaev. Celui-ci avait beau jeu de dire que le monde ne parlait plus de la Tchétchénie qu'à la faveur des opérations sanglantes qu'il lançait.
Esther : Pensez-vous que les forces russes mettent autant de volonté à trouver Chamil Bassaev qu'elles en ont mises pour "liquider" Aslan Maskhadov ?
Sophie Shihab : On serait tenté de répondre non, mais reste la question de savoir si les forces russes ont tué Maskhadov suite à la pugnacité de leur traque ou s'il s'est agi d'un simple hasard. Une des versions de la mort de Maskhadov est qu'il aurait été découvert à l'occasion soit d'une opération de ratissage habituel, soit, plutôt, sur dénonciation. Il n'est pas impossible que ce soit son garde du corps qui l'ait tué pour éviter qu'il ne soit pris vivant. Les proches de Maskhadov racontent que ces derniers temps, quand il se déplaçait de village en village, il ne prenait avec lui que quatre ou cinq gardes, dont il choisissait l'un pour lui ordonner de le tuer plutôt que de le laisser tomber vivant aux mains des Russes. Car nul n'ignore en Tchétchénie le sort réservé aux prisonniers tchétchènes. Un ancien premier ministre de Maskhadov, ainsi que le président du Parlement tchétchène ont ainsi déjà été tués sous la torture.
Raskolnikov : Pensez-vous que Chamil Bassaev a dorénavant le leadership suffisant pour fédérer les différents groupes rebelles tchétchènes ?
Sophie Shihab : Il semble tout à fait exclu qu'il puisse fédérer sous son autorité toute la résistance tchétchène. Il ne dirige que sa propre unité, formée de dizaines, voire de centaines de combattants particulièrement aguerris, comprenant des étrangers, anciens d'Afghanistan ou d'ailleurs, mais leur nombre ne représenterait guère plus de 10 % des forces de la résistance. Les autres obéissent à leur propre chef, et certains sont résolument opposés aux méthodes de Bassaev.
Alexandre : Quel est le poids du djihadisme en Tchétchénie (sachant que l'on peut être djihadiste sans être membre d'Al-Qaida) ?
Sophie Shihab : Le djihad en Tchétchénie est une vieille tradition qui remonte au moins au XVIIIe siècle. Sur place, cela s'appelle le "ghazzawat". Après dix ans de guerre atroce, il est peu étonnant que ces composants religieux se soient renforcés. Il ne faut pas s'étonner non plus si la nébuleuse d'Al-Qaida est tentée de s'y intéresser. Mais il est évident qu'il s'est toujours agi pour ceux qu'on appelle les gens d'Al-Qaida d'envoyer éventuellement des volontaires se battre en Tchétchénie, mais jamais d'en faire une base. Cela aurait d'ailleurs été totalement impossible vu les conditions du terrain et du combat. Après l'assassinat de Khattab, la majorité de ces volontaires étrangers ont d'ailleurs quitté la Tchétchénie. La résistance tchétchène reste avant tout une lutte de libération nationale, même si le groupe de Bassaev et les Jamaat adoptent un discours religieux.
Esther : Quelles sont les réactions de l'opinion publique russe après l'annonce de la mort de Maskhadov ? Cathare : Quelle est la réaction du peuple tchétchène à l'annonce de la mort de son président Maskhadov ?
Sophie Shihab : De Paris, je ne peux connaître que les réactions des médias russes, qui sont doubles : d'une part, les médias les plus pro-poutiniens ont souligné la grande victoire symbolique que cela aurait apportée au président, après ses nombreux récents déboires, mais aussitôt, ils ont fait état des doutes majoritaires en Russie sur la suite des événements. Rares sont ceux qui s'attendent à une quelconque accalmie en Tchétchénie. Quant aux réactions en Tchétchénie, les forces russes et prorusses ont immédiatement ordonné l'interdiction de toute manifestation de deuil. Les premières informations venant de Tchétchènes en exil qui téléphonent chez eux parlent d'un immense désespoir. Les gens pleurent une figure qui a toutes les chances de devenir le symbole incontesté de l'identité tchétchène en lutte séculaire pour sa liberté. Il semble que la grande majorité de la population l'a toujours considéré comme son représentant légitimement élu. Il est probable que les critiques à son égard, qui portaient surtout sur sa "modération" ou son irrésolution dans la lutte contre les manifestations de banditisme durant l'entre-deux-guerres, seront vite oubliées.
Max : Pourquoi les Russes ont-ils cette facilité à perpétuer la souffrance des autres peuples, sans que l'opinion publique russe se dresse pour défendre les droits de l'homme ?
Sophie Shihab : Les Russes, qui sortent de catastrophes en série (révolution, stalinisme et bouleversements de la dernière décennie avec la chute du système soviétique), ne sont plus capables que d'aspirer à la tranquillité. Ils ne veulent plus entendre parler de Tchétchénie. Quitte à enfouir en eux la mauvaise conscience diffuse qu'ils ressentent vis-à-vis des peuples que leurs dirigeants martyrisent. Les voix des opposants à la guerre sont aussi minoritaires que l'étaient en leur temps celles des dissidents opposés au régime communiste. Mais il ne faut pas sous-estimer le poids de groupes tels que Memorial, qui, dès que les circonstances leur laissent une fenêtre d'opportunité, récoltent l'assentiment assez large de la population. Cela s'est vu à la fin de la première guerre, quand une majorité de Russes se disaient favorables à une indépendance de la Tchétchénie.
Claude : Le mouvement des mères de soldats russes est-il susceptible de faire évoluer la situation en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Ce sont bien sûr des mouvements tels que celui des mères de soldats qui peuvent mobiliser la population. Mais leur problème, semblable à celui de toutes les formations d'opposition en Russie, est qu'ils sont trop souvent l'objet de manipulation par divers oligarques, tel Boris Berezovski, qui finance divers groupes russes et tchétchènes dans le but de faire avancer ses propres intérêts.
Florent : La semaine prochaine, Vladimir Poutine vient à Paris rencontrer MM. Chirac, Schröder et Zapatero. Pensez-vous que cette rencontre aura une quelconque retombée positive sur la situation en Tchétchénie ?
Sophie Shihab : On peut toujours espérer un miracle... On pourrait peut-être suggérer à ces dirigeants, même s'ils persistent à répondre aux désirs de flatterie de M. Poutine, de lui demander de rendre le corps de Maskhadov à sa famille en exil, et peut-être même de libérer la douzaine de proches du président qui ont été arrêtés cet hiver en Tchétchénie et restent détenus en otage pour la seule raison de leur parenté. Ce serait le minimum d'observation du droit humanitaire qui pourrait lui être demandé.
"UN REFUS ÉPIDERMIQUE D'ENTENDRE LE SIMPLE MOT DE TCHÉTCHÉNIE"
Marc : Peut-on espérer une intervention de l'ONU pour stabiliser le conflit, et ainsi freiner les manquements manifestement répétés aux droits de l'homme ?
Sophie Shihab : Il n'y a malheureusement pas autre chose à espérer. Il est de plus en plus clair que seule une intervention extérieure est désormais capable de stopper la violence en Tchétchénie. Il faut pour cela écouter quelqu'un comme le ministre des affaires étrangères de Maskhadov, Ilyas Akhmadov, qui a proposé il y a plus d'un an déjà un plan de résolution du conflit qui reporte la question de l'indépendance au profit d'un désengagement contrôlé d'une manière ou d'une autre par une force neutre internationale.
New Mexico : Qu'est-ce qui explique l'acharnement de Poutine sur cette république qui compte à peine plus d'un million habitants ? Que perdrait-il en acceptant l'indépendance de la Tchétchénie ?
Sophie Shihab : Ce qui est certain, c'est que la Russie, elle, non seulement ne perdra rien à une indépendance de la Tchétchénie, qui n'a ni pétrole ni autre ressource en regard de ce dont disposent ses 150 millions d'habitants. La Russie aurait au contraire tout à y gagner, à commencer par la possibilité de reprendre le chemin de la démocratie perdu avec le début de la guerre en Tchétchénie, alors que Poutine, lui, n'a d'autre légitimité que celle d'avoir promis d'assouvir les pires instincts des généraux russes. C'est peut-être la peur de voir la paix en Tchétchénie faire la lumière sur les conditions de son arrivée au pouvoir qui provoque son refus épidermique d'entendre le simple mot "Tchétchénie".
Chat modéré par Martine Jacot et Guillaume Pélissier-Combescure
Gli iscritti e contribuenti 2012
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| DAVIDE L. MANTOVA | 200 euro |
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Gruppi radicali nel mondo
Communiqués de presse
09/12/2004
Tchétchénie
TCHETCHENIE CRIBLEE D’IMAGES: FESTIVAL DE FILMS-DEBATS A GRENOBLE DU 9 AU 11 DECEMBRE
04/12/2004
Tchétchénie
TCHETCHENIE OU LA DISPARITION PROGRAMMEE D’UN PEUPLE. RENCONTRE-DEBAT A CONFLANS SAINTE-HONORINE AVEC HELENE BLANC, ERIC BLANCHOT ET OLIVIER DUPUIS
28/05/2004
Tchétchénie
TCHETCHENIE. « EUROPE POUR LA PAIX », LE DEBARQUEMENT AUTREMENT DIT : AU-DELA D'UNE COMMEMORATION : DEBAT AVEC OUMAR KHAMBIEV ET OLIVIER DUPUIS
Revue de presse
Documenti
24/02/2005
SPEECHES (EP) Tchétchénie
Tchétchénie: arrêts de la Cour Européenne des Droits de l'Homme
27/01/2005
REPORTS Tchétchénie
Déclaration sur les récentes violations des droits de l'homme en République tchétchène
03/11/2004
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Tchétchénie: chronique d'une mort annoncée ? Manifestation le 6 novembre à Paris










