La diplomatie américaine en état de choc





NEW YORK de notre correspondante

La diplomatie américaine est en état de choc. Que les Etats-Unis soient impopulaires dans certains forums internationaux où s'activent Cuba, la Chine ou l'Iran n'est certes pas une découverte à Washington: c'est même, à l'occasion, une fierté. Mais que les "amis et alliés", suivant l'expression consacrée, laissent les Américains subir leur plus cuisante défaite à la Commission des droits de l'homme de l'ONU sans lever le petit doigt ni, surtout, exprimer le moindre regret provoque depuis plusieurs jours des réactions qui vont de la douleur mêlée d'incompréhension à l'indignation.

Soudain, la réalité est là, crue et nue : les Etats-Unis sont isolés. "Tout le monde nous déteste", raille le New York Times. "Pas même les Anglais ni les Australiens ne nous ont aidés!", s'est écrié Alexander Haig, l'ancien secrétaire d'Etat de Ronald Reagan appelé à la rescousse lors d'une émission politique sur NBC, qui constate "une grande animosité à l'encontre des Etats-Unis". "Evidemment, pendant la guerre froide, tout le monde était plein de gratitude parce qu'on tenait tête au communisme, a commenté, amer, sur NBC, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld. Mais l'Union soviétique a disparu... et la gratitude avec."

ÉTATS D'ÂME

Au cas où le camouflet n'aurait pas été assez clair, l'ONU a infligé une autre déconvenue à Washington: la perte de son siège à l'organe de contrôle international des stupéfiants, suivant le même mécanisme électoral que la Commission des droits de l'homme. Tout cela, a résumé le porte-parole du département d'Etat, Richard Boucher, "est profondément regrettable. Il se passe quelque chose. On est en droit de se poser la question de savoir si c'est lié à la manière dont nous nous comportons, ou aux positions que nous avons".

Au-delà du constat, assez difficile à expliquer à un électorat peu versé dans les procédures tortueuses des Nations unies, que les Etats-Unis ont été exclus d'une institution des droits de l'homme à laquelle siègent le Soudan et la Libye, c'est l'attitude des Européens qui suscite le plus d'états d'âme.
"Tout d'un coup, on découvre que nos amis et alliés ne sont plus en phase avec nous, a relevé le sénateur démocrate John Kerry. C'est notre manque d'honnêteté qui suscite la colère des gens contre nous aujourd'hui."

"ON LEUR A DIT NON"

Il y avait, dans le bloc de sièges attribués aux pays européens et occidentaux à la Commission des droits de l'homme, quatre candidats pour trois sièges : les Etats-Unis, la France, la Suède et l'Autriche, trois Etats membres de l'Union européenne. L'un des quatre était de trop. Lorsque les Etats-Unis ont suggéré à la Suède de retirer sa candidature pour leur laisser la place, ils se sont fait rabrouer. "La règle des Américains, c'est : la démocratie c'est bien, mais pour les autres, commente un diplomate européen. On leur a dit non."

Il y a quelques années, l'administration Clinton, après avoir perdu son siège à la commission du budget des Nations unies, avait réussi à persuader la Nouvelle-Zélande de lui céder le sien: cette fois-ci, ce n'est même pas la peine d'essayer. Arrivés en quatrième position avec 29 voix (sur 54 votants), les Etats-Unis ont perdu la place qu'ils occupaient sans discontinuer depuis 1947 à la Commission des droits de l'homme.

La défaite est d'autant plus amère que, selon le chef de la diplomatie américaine Colin Powell, les Américains pensaient avoir 43 voix assurées – ce qui veut dire que pas moins de 14 pays leur ont fait faux bond dans le secret des urnes – et que la France, elle, a remporté 52 voix. "Quand on nous trouve plus puants que les Français, c'est qu'il y a un problème", ironise la chronique au vitriol de Maureen Dowd dans le New York Times.

Condoleezza Rice, la conseillère de George W. Bush pour la sécurité nationale, crie à "l'outrage". Piquée au vif, la droite américaine réagit avec virulence, blâmant Colin Powell (dont la réaction a été très modérée) et l'incurie de ses diplomates pour n'avoir pas vu venir le coup bas, attribuant l'humiliation américaine à la complaisance des autres pays à l'égard des violations des droits de l'homme. Plus grave, l'image de l'ONU s'en trouve encore affaiblie aux Etats-Unis.

Mais la droite n'est pas la seule à critiquer l'attitude des Européens, pas plus que les démocrates n'ont sauté sur l'occasion pour accabler l'administration Bush. Dans un éditorial intitulé "Les leçons d'une défaite", le Washington Post critique "certains pays démocratiques qui préfèrent s'aplatir plutôt que de parler brutalement" et met dans le même sac la France et la Chine, dont les représentants à l'ONU ont tous deux vanté la pratique du "dialogue" dans le domaine des droits de l'homme. "Je ne suis pas sûr que réunir le plus grand nombre de voix, comme l'a fait la France, soit si glorieux que ça, souligne un ancien membre de l'administration Clinton. Cela peut tout aussi bien vouloir dire que la majorité des votants veut une commission des droits de l'homme qui les laissera tranquilles."

UNE LITANIE DE GRIEFS

Il suffit de poser la question aux Européens pour qu'une longue litanie de griefs jaillisse aussitôt sur l'"unilatéralisme" américain, depuis les dettes toujours impayées aux Nations unies jusqu'aux positions de Washington sur les mines antipersonnel, le réchauffement mondial, le Tribunal pénal international, les médicaments antisida, le bouclier antimissile, sans oublier la nomination dans les grandes capitales européennes d'ambassadeurs dont l'ignorance de l'Europe, des langues étrangères et de la diplomatie est censée être compensée par le montant des chèques signés pour la campagne de M. Bush.

La plupart de ces travers américains sont antérieurs à la présidence Bush, même si l'"humilité" promise par ce dernier en politique étrangère avant l'élection se fait toujours attendre.

Ces dernières semaines, il a suffi de l'absence d'un ambassadeur américain à l'ONU, pas encore présenté au Sénat, pour que le leadership américain prenne l'eau, révélant au passage un ciment bien poreux. Pour Anthony Blinken, ex-membre du National Security Council dans l'administration Clinton, "le message des amis et alliés semble être : cessez de nous tenir pour acquis. Dans le monde actuel, il ne faut pas confondre puissance et influence. Le président Bush mise tout sur la puissance, mais le monde a changé".