Justice inachevée

Isabelle Wesselingh
Amnesty International

Journaliste à l’Agence France Presse, Isabelle Wesselingh retrace le long et douloureux travail d’enquête qui a mené au procès et à la condamnation du général Krstic. Dans un verdict historique, en avril dernier, la Cour a confirmé la qualification de génocide pour le massacre de Srebrenica.

« J’ai demandé au général Krstic pourquoi les tueries avaient eu lieu. Nous savions tous que les gens tués étaient des gens simples et je lui ai demandé quelle était la raison pour laquelle ils avaient été exécutés. Même si on tue des poulets, il doit y avoir une raison. » Cette question du commandant serbe de Bosnie, Dragan Obrenovic, un jour d’août 1995, alors qu’il doutait de l’honneur de sa mission à Srebrenica resta sans réponse, son supérieur, Radislav Krstic lui intimant de ne plus parler de « tout cela ». « Tout cela » : le massacre de plus de 7 500 hommes exécutés par des soldats serbes de Bosnie aux ordres de Ratko Mladic, leur chef durant la guerre. Des hommes « tués de manière délibérée et méthodique sur la seule base de leur identité », comme l’ont rappelé les juges de la chambre d’appel du Tribunal pénal international (TPIY) pour l’ex-Yougoslavie, le 19 avril 2004.

Dans ce jugement historique contre Radislav Krstic, les cinq magistrats - un Américain, un Allemand, un Italien, un Guyanais britannique et un Turc - répondent, près de neuf ans après les faits, à la question de Dragan Obrenovic sur les raisons du massacre : les dirigeants militaires des Serbes de Bosnie ont tué ces hommes car ils étaient d’une « ethnie » différente de la leur, bien que partageant le même pays et la même langue. Dans le projet nationaliste de certains Serbes de Bosnie emmenés par Radovan Karadzic et Ratko Mladic, les Musulmans ou les Croates de Bosnie n’avaient plus leur place sur les terres convoitées par les dirigeants serbes.

« En cherchant à éliminer une partie des Musulmans de Bosnie, les forces serbes ont commis un génocide » à Srebrenica, ont conclu les juges, condamnant Radislav Krstic à trente-cinq ans de réclusion. Pour la première fois, un tribunal international reconnaissait l’occurrence d’un génocide en Europe, le terme n’existant pas au moment des procès de Nuremberg. « Je remercie Dieu. Le tribunal a enfin confirmé ce que tout le monde savait : à Srebrenica il y a eu un génocide », déclarait peu après le verdict Kada Hotic, une des femmes de Srebrenica dont l’époux, le fils et les deux frères ont été tués dans le massacre.

Coup sévère au déni

Cette décision a également couronné un travail de titan accompli par une petite équipe pour établir les faits, identifier les responsables et collecter les preuves. « Nous savions que des milliers d’hommes étaient portés disparus mais établir ce qui s’était passé était un défi », rappelle Mark Harmon, procureur dans l’affaire Krstic. En 1995, lorsque l’enquête commence, le TPIY n’a que deux ans d’existence, aucun inculpé et peu de crédibilité. Les enquêteurs ont difficilement accès aux lieux du crime.

Ensuite, il faut localiser les charniers alors que les forces serbes de Bosnie ont caché le crime en déplaçant les milliers de corps vers des endroits difficiles d’accès. « Nous avons dû interviewer des victimes profondément traumatisées et lutter pour tenter de trouver les corps afin de prouver que ces personnes avaient bien été exécutées », raconte Mark Harmon. Un policier français, Jean-René Ruez « est le cœur et l’âme » de cette enquête qui demandera des « sacrifices personnels importants à nous tous », rappelle-t-il. Si dans une juridiction américaine, plus d’une centaine d’enquêteurs peuvent être mobilisés sur une affaire d’importance, ils sont dix maximum dans le dossier Srebrenica. La reddition d’un Croate de Bosnie enrôlé de force par les Serbes, Drazen Erdemovic, leur donne un coup de pouce en 1996. Forcé de participer à l’exécution de centaines d’hommes, il avoue, et indique des lieux d’exécution. Les enquêteurs déterrent des corps, des centaines, puis des milliers et collectent des preuves. Lors des audiences, les rares survivants des exécutions de masse, les femmes à qui on a enlevé leurs enfants témoignent. « C’était dur, très dur de parler avec ces victimes. Parfois, nous étions en larmes moi et mes collègues », se souvient Mark Harmon, qui exerce comme procureur depuis trente-deux ans. « On s’attend à ce que nous soyons stoïques mais vous ne pouvez pas être stoïque dans cette affaire. Le courage de ces gens a été une source d’inspiration », souligne ce Californien.

Les procès de Radislav Krstic et de Drazen Erdemovic révèlent les détails de la tragédie. En mai 2003, avant la confirmation officielle du génocide, les plaidoyers de culpabilité de deux officiers serbes de Bosnie portent un coup sévère au déni des autorités serbes bosniennes [1]. Dans un rapport publié quelques mois auparavant, ces dernières évaluaient encore le nombre de morts de Srebrenica à 1 500 victimes pour la plupart militaires, grossière tentative révisionniste. Dragan Obrenovic, l’officier qui interrogea le général Krstic sur les raisons du massacre et Momir Nikolic, un autre officier parlent d’exécutions planifiées de civils. Ils admettent leur responsabilité pour crimes contre l’humanité.

« Ces aveux m’ont apporté un soulagement comme je n’en n’ai pas connu depuis la prise de Srebrenica. Ils m’ont apporté la reconnaissance que j’ai cherchée ces huit dernières années. Nous n’avons plus à prouver que nous avons été victimes », expliquait peu après Emir Suljagic [2], un des rares hommes survivant du massacre, journaliste pour l’hebdomadaire bosnien Dani. « Le Tribunal a apporté une contribution majeure à l’établissement des faits sur Srebrenica. Cela donne un peu moins de latitude aux révisionnistes potentiels » estime Mark Harmon.

En octobre 2004, après de fortes pressions internationales, l’entité des Serbes de Bosnie, la Republika Srpska (RS), a accepté de reconnaître l’ampleur du massacre. Le 10 novembre, le gouvernement bosno-serbe exprimait du bout des lèvres « ses regrets et excuses » aux victimes. « Cela ne se serait pas produit sans les procès du TPIY », affirme M. Harmon. La justice ne se limite cependant pas à une condamnation devant un tribunal. « La justice c’est aussi de voir les victimes soutenues socialement et psychologiquement, en particulier les enfants après une telle tragédie », estime le procureur américain. Un espoir encore loin d’être réalisé. De nombreuses femmes de Srebrenica vivent encore dans les camps de réfugiés de Tuzla. Cette année, certaines ont décidé de demander des compensations financières à la RS mais aussi aux Pays-Bas dont les Casques bleus, censés protéger l’enclave, ne firent rien pour empêcher le massacre. Des négociations sont en cours avec le gouvernement néerlandais, selon les plaignantes, qui réclament deux milliards d’euros. Une procédure a été lancée en France afin de demander des réparations à l’Onu.

Pour que justice soit faite, de nombreux responsables doivent encore être jugés par le TPIY ou la Chambre pour les crimes de guerre de Bosnie. Le 18 janvier, Vidoje Blagojevic et Dragan Jokic, deux officiers serbes de Bosnie, ont été condamnés à des peines de prison de respectivement dix-huit et neuf ans pour le massacre de Srebrenica. Quatre autres officiers bosno-serbes accusés de génocide échappent cependant toujours au Tribunal. Ils ne sont pas les seuls. Les deux principaux accusés pour le massacre, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, sont en fuite plus de huit ans après leur inculpation et ce en dépit de la présence de milliers de soldats de l’Otan entre 1995 et 2004 en Bosnie. Triste illustration du manque de volonté de la communauté internationale, relèvent plusieurs experts et diplomates, et signe d’une justice inachevée.

[1] L’adjectif bosnien désigne l’ensemble des habitants de la Bosnie-Herzégovine qu’ils soient serbes, croates ou musulmans. Ces derniers sont également désignés comme Bosniaques.

[2] Emir Suljagic sortira un livre en juin 2005 Postcards from the grave (Cartes postales d’une tombe)