Jacques Dupuis, artisan du dialogue interreligieux Christian Laporte




Homme d'ouverture, cette grande pointure de la théologie n'est plus.

Le jésuite belge Jacques Dupuis qui a consacré toute sa vie à la réflexion sur le dialogue interreligieux s'est éteint le mardi 28 décembre à Rome des suites d'une attaque cérébrale. Avec lui disparaît un homme de convergences qui n'avait pas hésité à braver les instances romaines mais qui resta en même temps sincèrement fidèle à l'Eglise catholique. D'origine carolorégienne où il était né en 1923, il avait vécu le pluralisme religieux «sur le terrain» en Inde où il séjourna de 1948 à 1984 avant de terminer sa carrière à l'Université grégorienne de Rome. Il y dirigeait encore la revue «Gregoranium».

Homme d'action qui rapprocha l'hindouisme et le christianisme et, dans une certaine mesure, les pensées orientales et occidentales, le Père Dupuis mettait tous ses espoirs dans le dialogue interreligieux qui s'imposait à ses yeux parce que «tous sont créés par le même Dieu et appelés par Lui à participer à sa propre vie. Tous ont donc la même origine et la même destinée en Dieu. Tous sont, en outre, sauvés par Jésus-Christ».

Ce jésuite, spécialiste de la dogmatique, n'hésitait pas à appeler l'actuel Pape à la rescousse pour justifier son raisonnement. Jacques Dupuis estimait que les non-chrétiens pouvaient eux aussi rencontrer Dieu sans qu'il faille nécessairement les convertir. Il fallait donc relativiser sa Vérité absolue... Cette vision particulièrement ouverte ne plaisait pas nécessairement à tous au Vatican et la publication en 1997 de «Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux» allait lui valoir quelques ennuis à Rome. Bigre, le théologien belge y avait définitivement réglé son sort au terrible adage d'un disciple de saint Augustin, «Hors de l'Eglise, pas de salut»... Pour Jacques Dupuis, si, «cette affirmation ne peut se maintenir à l'échelle d'une planète si diversifiée. De plus, cela ne peut correspondre à l'idée d'un Dieu miséricordieux qui ne veut pas la mort du pécheur. Alors?»

Il fallait, il faudrait donc que «l'Eglise se fasse moins prétentieuse, plus pauvre, non par calcul mais parce qu'une voie plus inductive, c'est-à-dire intérieure et non dogmatique peut tracer des ouvertures vers une rencontre de l'autre en qui Dieu est aussi présent à sa manière». Une vision qui impliquait aussi une autre approche du travail missionnaire... Là encore, le Père Dupuis citait Jean-Paul II qui a écrit que l'attitude missionnaire doit toujours commencer par une attitude de profonde estime face à ce qu'il y a en tout homme, dans ce que lui-même au fond de son esprit a élaboré.

Jacques Dupuis citait également le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux qui considéra que «c'est dans la pratique sincère de leur religion et en suivant la direction de leur conscience que les membres des autres religions répondent positivement à l'appel de Dieu et reçoivent le salut en Jésus-Christ même s'ils ne le reconnaissent pas comme Sauveur».

Une approche prudente donc qui n'empêchait pas Dupuis de lancer un appel à un dialogue qui ne consisterait ni en une mise entre parenthèses de la foi ni dans un syncrétisme mais dans l'accueil des différences sans renoncer pour autant à ses convictions personnelles.

A l'instar de nombre de ses glorieux prédécesseurs, le Père Dupuis devrait entrer dans l'histoire de l'Eglise pour avoir eu raison trop tôt...