ISLAM ET TERRORISME

Editorial
Le Monde

Selon toute vraisemblance, c'est bien un attentat-suicide qui a ravagé, le 11 avril, la synagogue de la Ghriba, sur l'île de Djerba, en Tunisie. Quinze personnes ont été tuées en ce lieu de paix et de sérénité. On ne sait trop encore quelle piste les enquêteurs entendent privilégier. On imagine un geste que son auteur a voulu rattacher au drame que vivent les Palestiniens. A moins qu'il ne faille chercher du côté des réseaux Al-Qaida. Les deux pistes ne s'excluent pas. Faute de mieux, on rangera la tragédie de la Ghriba dans la catégorie de ces attentats-suicides commis par un kamikaze. L'expression est malheureuse puisqu'elle renvoie à des Japonais qui, durant la seconde guerre mondiale, s'en prenaient, eux, à des cibles exclusivement militaires.
L'"arme" n'est pas nouvelle. Les indépendantistes tamouls l'utilisent au Sri Lanka. Elle n'en est pas moins ignoble, inacceptable, écœurante de folie et de lâcheté criminelles. Au nom de la solidarité avec les Palestiniens, de la défense de leur lutte nationale, les autorités de l'islam et les intellectuels du monde arabe devraient être les premiers à dénoncer les attentats-suicides. Pour le malheur des Palestiniens, c'est le contraire qui est en train de se passer. Au cours des seules dernières semaines, les plus hautes autorités musulmanes se sont refusées à condamner cette régression tribale : celle selon laquelle il serait légitime et noble d'aller trouver la mort en tuant le plus grand nombre possible de civils chez l'adversaire. Dans une salle à manger d'hôtel, une pizzeria, une boîte de nuit ou un bus.
A la mi-mars, réunis en Malaisie, à Kuala Lumpur, les 57 pays de l'Organisation de la conférence islamique ont eu l'occasion de dénoncer cette célébration de la mort que sont les attentats-suicides. Ils ne l'ont pas fait. A cette réunion, il ne s'est trouvé, pour condamner cette forme de terrorisme, que deux pays islamiques : la Malaisie et la Bosnie (eh oui, cette Bosnie que certains, à Paris, présentaient comme un cheval de Troie de l'islamisme en Europe...). L'écrasante majorité des autres a justifié, sinon célébré, les attentats-suicides contre des civils au nom de la lutte contre Israël.
Le discours est le même de la part d'une des voix les plus autorisées de l'islam, celle du cheikh de l'université Al-Azhar au Caire, Mohammed Tantawi. Le New York Times donnait récemment la traduction de l'un de ses prêches. Le cheikh déclarait que les "opérations martyrs" des Palestiniens étaient "la forme la plus haute de la guerre sainte". Le même journal citait le grand mufti d'Egypte, Ahmed Tayyeb, qui voyait dans la prolifération des attaques-suicides, "celles qui sèment l'horreur chez les ennemis d'Allah (...),la solution à la terreur israélienne".
Il y a de la corruption morale dans cette manière de lutter par procuration en exhortant des jeunes à se donner la mort au milieu d'autres jeunes. Et la cause palestinienne en est l'une des victimes, avec les passagers d'un bus ou les clients d'un restaurant un soir de Pâques...