IMAD, CONDAMNÉ À MORT


Barbe courte, chevelure rase et grisonnante, Imad Mahdi Al-Saadi paraît dix ans de plus que ses 38 années. Son visage et son corps frêle portent les stigmates des tortures endurées en quinze ans de détention.

"On peut dire que c'est l'amour qui m'a perdu. J'ai été arrêté le 1er juin 1987 à 9 heures du matin dans mon échoppe de pièces automobiles d'Al-Khademiya, à Bagdad. Un type est venu sous prétexte de me vendre de la peinture. Deux complices m'attendaient dans sa voiture. Ils m'ont fait renifler un gaz. J'ai repris connaissance le soir, au centre de détention de sécurité Al-Hakemiyah. On m'a rasé la tête, déshabillé, donné le n° 534 et la cellule 37. La première séance d'interrogatoire a eu lieu en pleine nuit, de 1 heure à 5 heures du matin. J'étais nu sauf un bandeau sur les yeux. On m'accusait d'entretenir des liens avec Mirzadah Abou Fatima qui s'occupait alors de la section des intérêts iraniens à Bagdad. L'Irak était encore en guerre avec l'Iran à l'époque. J'ai d'abord tout nié. Ils étaient quatre ou cinq dans la pièce.

L'interrogateur en chef que les autres appelaient Haji As'had m'a dit : "Je vais te donner 16 gifles à droite, 16 autres à gauche et tu vas les compter une à une à haute voix." Je pleurais, j'avais 21 ans, vous comprenez. Mais j'ai tenu. Après cinq heures de "repos" en cellule, ils m'ont ramené. Cette fois, ils ont sorti les grands moyens. Décharges électriques sur les parties génitales, coups de poing et de bâton. Ils m'ont arraché une dizaine de dents à la tenaille et cassé le nez. Puis Haji As'had m'a dit : "Tu vas retourner en cellule quelques heures pour reposer ton nez et ensuite on te ramènera ici pour le recasser dans l'autre sens." Le lendemain, j'ai avoué. Pas à cause de la torture mais parce qu'ils connaissaient le nom de la jeune fille que j'aimais, Rukaya. Ils ont menacé de la faire venir et de la violer à tour de rôle en ma présence. En plus, ils avaient un enregistrement d'une de mes conversations téléphoniques avec l'Iranien. Comment ? Simple. Le frère de Rukaya avait appris que je fréquentais clandestinement sa sœur. Elle avait 15 ans et nous sommes chiites, vous comprenez. Bref, comme il était lui-même agent des services de sécurité, il a fait placer mon téléphone sur écoute et il a tout découvert par hasard. Je disais tout à Rukaya, mais je sais qu'elle ne m'a pas trahi. Nous nous aimions vraiment. Pour moi, l'ayatollah Khomeiny reste le plus grand de nos imams, et Saddam avait tort de lui faire la guerre. Bref, j'ai avoué que je transportais parfois des fonds que me donnait l'agent iranien pour financer notre Hawza (le grand séminaire chiite de Nadjaf). Après une année de cellule en sous-sol sans jamais sortir au soleil, j'ai été jugé sans avocat, en quinze minutes, par le magistrat Muslim Al-Toubouri.

En vertu des articles 159 (espionnage) et 156 qui réprimaient l'adhésion au parti chiite Al-Daawa (interdit sous Saddam Hussein), j'ai été condamné à la pendaison. Chaque jour, pendant six ans, j'ai attendu qu'on vienne me chercher. J'ai vu partir des dizaines de mes compagnons de cellule. L'attente était une torture permanente. Finalement, le 17 septembre 1995, je suis repassé devant un juge, il s'appelait Ajil Al-Ajili. Il m'a dit : "On ne t'a pas pendu parce que ton interrogateur a écrit dans son rapport que tu étais jeune, illettré et que tu ignorais la loi. Tu as de la chance, ta sentence est commuée en détention à vie." J'ai pleuré de joie. On m'a alors transféré dans la section des "étrangers" de la grande prison d'Abou Ghraib. On nous battait parfois, mais le régime était moins sévère. J'ai pu faire passer un mot à ma famille qui me croyait mort depuis longtemps. Ma belle Rukaya m'a écrit. Elle me disait d'être patient, qu'elle m'attendrait toute la vie, qu'elle se sentait coupable de mon sort, que tout cela était de sa faute. Je l'ai rassurée, je lui ai dit que je l'aimais.

Mais elle s'est mariée avec un autre en 1997. J'ai été libéré le 20 octobre 2002 dans le cadre de l'amnistie générale décrétée par Saddam. J'ai parlé à Rukaya au téléphone. Elle a quatre enfants maintenant. Je l'aime encore. Mais je ne peux pas aller la voir avec ce visage."

"ILS ONT TUÉ MON ENFANT !"

A 19 ans, photo à l'appui, Nadjah Farraj Mohammed était un bon gros garçon souriant. C'est aujourd'hui, dix-neuf ans après, un homme brisé, le dos voûté, les dents jaunes, le corps décharné. Au milieu du front, il porte la bosse caractéristique des très croyants de l'islam.

"J'ai été arrêté une première fois en 1979 pour avoir distribué des tracts en faveur de notre grand parti chiite Al-Daawa. Les interrogateurs du Baas voulaient connaître les noms de mes "complices". J'ai été régulièrement torturé pendant deux ans. Ils m'ont pendu par les poignets attachés dans le dos à un crochet du plafond pour me battre à tour de rôle à coups de bâton. Ils m'ont arraché les ongles des mains et des pieds un à un avec des tenailles en emportant chaque fois un gros bout de chair. Regardez mes doigts, regardez mes orteils. J'ai aussi sur la poitrine, dans le dos et, ici, sur les bras, les cicatrices des mégots brûlants qu'ils m'appliquaient partout. Je n'ai jamais avoué.

J'ai été condamné en 1980 à une peine de prison "indéterminée" par le juge Muslim Hadi Al-Joubouri dont j'ai appris plus tard la propre exécution. J'ai été envoyé à la prison d'Abou Ghraib, à l'est de Bagdad, où nous étions environ 3 000 détenus de toutes confessions. On y pendait régulièrement et on nous battait périodiquement. J'ai été libéré lors d'une amnistie en 1985 et arrêté une nouvelle fois après la guerre de 1991 parce que je manifestais contre Saddam avec d'autres chiites. On m'a encore torturé et renvoyé à Abou Ghraib d'où je suis sorti en 1995. Je suis allé vivre dans notre ville sainte, à Nadjaf. Le 29 mars 2003, en pleine guerre, alors que j'étais sorti, des baasistes sont venus sonner à ma porte. Mon plus jeune fils Hussein est allé ouvrir. Ils l'ont abattu d'une rafale, sous les yeux de sa mère. Il avait 6 ans."

LE MÉNAGE DES PENDUS

A 35 ans, Jamal Majid en paraît dix de plus, nez et dents cassés, des cicatrices plein le corps. Il fait partie de ces Irakiens qui n'ont pas cherché à s'opposer au régime, juste à survivre. Fils d'une ancienne "bonne famille" de Bagdad, il est devenu suspect en servant dans l'armée et a été conduit dans la prison réservée depuis 1991 aux membres du régime : Al-Radwaniya, la plus secrète à ce jour, située dans un complexe présidentiel au sud-ouest de Bagdad, bombardé et toujours occupé par l'armée américaine.

"Mon père était un des nationalistes arabes pro-nassériens, que les baasistes ont persécutés dès 1968. Un jour, dans un restaurant, il a frappé le grand chef de la sécurité, Nazem Eqzar. Il a dû fuir. Un an plus tard, en 1970, ma mère a pu le rejoindre avec moi en Egypte. En 1978, après une amnistie en Irak, nous sommes rentrés pleins d'espoir, avec mon frère et ma sœur nés en exil. Mais nos passeports ont été confisqués, notre maison ne nous a pas été rendue, mon père a été mis à l'index, et ma mère, une Turque, coupée de sa famille. J'ai été embauché dans la police des frontières, en dissimulant le fait que ma mère n'est pas d'origine irakienne. Et je remplissais tous les mois des enquêtes assurant que personne dans ma famille n'avait eu de problèmes avec le pouvoir. En 1987, j'ai été transféré dans la Garde nationale, décimée régulièrement et qu'il fallait reconstituer.

C'est seulement huit ans après que j'ai été arrêté, parce que la sécurité de la Garde nationale spéciale, qui contrôlait la Garde nationale, m'avait accusé d'avoir "caché des informations". Le 15 janvier 1995, on m'a emmené à Al-Radwaniya, la prison secrète où, dit-on, des détenus disparaissaient dans des cuves d'acide ou servaient aux expériences d'armes biologiques. Moi, j'ai passé quatre mois assis en boule dans une cellule cubique de 1 mètre de côté, avec deux petits orifices. Par l'un, on passait un verre d'eau, un petit pain et une louche de riz par jour, l'autre était un canal d'égout. J'en étais extrait deux fois par jour, matin et soir, pour les interrogatoires. J'ai eu tous les ongles arrachés, les dents et le nez cassés, voyez mes cicatrices sur les oreilles, le ventre, le bras... Ils frappaient avec des câbles, faisaient des coupures au rasoir quand on était suspendu. Je devais avouer, mais je ne pouvais donner aucune information, je n'étais pas un espion...

Au bout de quatre mois, j'étais aveugle, je ne bougeais plus. On m'a mis alors dans une pièce de 60 détenus, ils m'ont aidé. J'y ai passé deux ans. On m'a ensuite pris pour nettoyer dehors. J'ai vu les cages où on mettait des détenus avec des dobermans, j'ai vu trois fois Oudaï, le fils de Saddam. Il venait toutes les deux semaines à Al-Radwaniya avec ses amis, pour voir les torturés. Et le chef de la prison, Al-Ghalloubi, dont la moitié de l'Irak au moins connaît le nom, qui filmait les séances de torture. Puis, le tribunal spécial de la prison m'a condamné à six ans de détention. En 1997, j'ai été transféré à la prison d'Al-Ghurayeb, en même temps que cent membres de la famille de Muhammad Al-Muzlim, qui préparait une révolte mais a été tué par Saddam en 1996 ou 1997. Ses parents ont été arrêtés lors des funérailles de cet officier à Al-Ramadi.

A Al-Ghurayeb, ville-prison surpeuplée, il fallait payer les gardiens 100 000 dinars pour avoir une place couchée. Il y avait les poux, les maladies, on faisait entrer de l'huile de vidange pour soigner les plaies. Moi, je travaillais : je nettoyais la fosse qui s'ouvrait sous les pendus dans la pièce des exécutions - le sang, les excréments... Elles avaient lieu tous les lundis matin, en deux équipes : douze pendus à partir de 6 heures, puis douze encore à 8 heures. Ils amenaient aussi des détenus pour regarder les pendaisons, accroupis au fond de la pièce....

Les corps étaient ensuite mis dans des glacières, pour ceux des parents qui apprenaient l'exécution par chance, lors d'une visite dans les cinq jours suivants. Sinon, les corps étaient jetés au cimetière d'Al-Karkh, à côté. Je suis sorti à l'expiration de ma peine, en octobre 2000.

Maintenant, j'ai un emploi comme garde au club de chasse de Chalabi, on me promet 100 dollars par mois. Peut-être pourrais-je enfin me marier... !"

Propos recueillis par Patrice Claude et Sophie Shihab