Explosion de fécondité ratée

Hervé Le Bras
Libération

Les projections de l'ONU sont fausses, la population des DOM-TOM ne va pas décupler dans les 300 prochaines années.

Rebonds. Les Nations unies viennent de réaliser une projection de la population des pays du monde jusqu'à l'an 2300. François Héran, directeur de l'Institut national d'études démographiques et membre du panel d'experts appelés par l'ONU à commenter ce calcul, explique l'intérêt de la démarche dans Libération du vendredi 7 janvier. En grossissant démesurément les effets des tendances présentes, cet exercice par l'absurde donne un sens à la recherche de l'équilibre démographique, estime-t-il. Les écarts entre pays peuvent en effet se creuser dans des proportions énormes en trois siècles.

Pour en donner un exemple, Héran compare l'évolution de la France métropolitaine à celle des départements et territoires d'outre-mer. Sur la base d'une fécondité initiale d'environ 1,9 enfant par femme en métropole et de 2,2 dans les DOM-TOM, trois siècles suffiraient à inverser le rapport numérique des deux populations : la métropole ne compterait plus que 21 millions d'habitants contre... 234 millions outre-mer !, affirme-t-il in extenso.

Cela paraît bien gros. Sans mobiliser les Nations unies, ni de puissants ordinateurs, il est facile de vérifier le calcul : pour assurer son remplacement, une génération doit arriver à environ 2,1 enfants par femme. Avec 1,9, la population d'une génération représente 1,9 divisé par 2,1, soit 90 % de la génération précédente. En trois siècles, à peu près dix générations se succèdent. Puisque chacune diminue de 10 % par rapport à la précédente, l'effectif de la dixième ne représentera plus que 35 % de celui de la première. C'est bien le résultat auquel parviennent les Nations unies pour la France métropolitaine : 35 % des 60 millions d'habitants actuels est égal à 21 millions.

On peut effectuer exactement le même calcul pour les DOM-TOM : leur fécondité de 2,2 divisée par le seuil de 2,1 donne 1,05, donc une augmentation de 5 % d'une génération à la suivante. A ce rythme, en 2300, après dix générations, l'effectif s'élèvera à 160 % de la première.

Comme les DOM-TOM comptent à peu près 2 millions d'habitants aujourd'hui, cela donnera en 2300, 160 % de deux millions, soit 3,2 millions de personnes. 3,2 millions et non pas... 234 millions comme le disent les Nations unies et Héran. L'argumentation catastrophiste n'est donc pas justifiée. Il n'y a pas inversion du rapport numérique entre la métropole et l'outre-mer. Pour parvenir à l'énorme chiffre de 234 millions, il faudrait que la fécondité soit de 3,4 enfants par femme, donc très supérieure à l'hypothèse des Nations unies et surtout au niveau actuel outre-mer. Avec la fécondité de 2,2 enfants des DOM-TOM, atteindre 234 millions d'habitants demanderait trois mille ans et non trois cents.

La différence entre une fécondité de 1,9 et une de 2,2 ne nous condamne pas à nous situer entre implosion et explosion, comme le dit Héran, mais au contraire, même si elle doit durer trois siècles, ne bouleverse guère la hiérarchie démographique. C'est cela la véritable nouveauté de la conjoncture démographique mondiale. Après un demi-siècle de folle envolée des ordres de grandeur et des écarts entre populations des pays du monde, une accalmie s'annonce.

Hervé Le Bras directeur du Laboratoire de démographie historique à l'Ehess/CNRS). Ouvrage à paraître en mars : Démographie, aux éditions Odile Jacob.