EXCISION: L'EGYPTE VEUT "BRISER LE MUR DU SILENCE"


LE CAIRE, 12 juin - L'Egypte a lancé en 2003, proclamée "année de la fille égyptienne", un ambitieux programme de lutte contre l'excision, officiellement interdite depuis 1997, mais qui reste un sujet tabou et touche une grande majorité d'Egyptiennes. Dans la foulée de ce programme, Le Caire accueille du 21 au 23 juin une conférence arabo-africaine, co-organisée par la Commission européenne et le Conseil national de l'enfance et de la maternité (NCCM), organisme gouvernemental présidé par la première dame d'Egypte, Suzanne Moubarak. "Il faut briser le mur du silence et créer un débat national (sur l'excision) pour empêcher sa transmission à la génération suivante", affirme Dina El-Naggar, responsable au Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), partenaire du projet. "Il y a énormément de confusion au niveau des individus qui n'en connaissent ni l'origine, ni les conséquences médicales, psychologiques ou sociales", ajoute-t-elle, précisant que l'excision n'est pratiquée, dans le monde arabe, qu'en Egypte, au Soudan et au Yémen, en raison de leurs liens avec le continent africain d'où cette pratique est importée, avec l'idée qu'elle protège la chasteté des filles. Le ministère de la Santé égyptien a interdit l'excision par décret en 1997, décision entérinée par le Conseil d'Etat sur la base des dispositions du Code pénal interdisant de "toucher au corps humain, sauf nécessité médicale", sans toutefois évoquer explicitement l'excision. Les contrevenants risquent jusqu'à trois ans de prison. Mais "il faut comprendre que les gens pratiquent l'excision par amour de leur enfant. Ils écoutent leur coeur, pas les lois", souligne Mme Naggar. Oum Ayman, femme de ménage originaire de Beni Soueif (sud) résidant au Caire, s'apprête à envoyer "au pays" Basma, sa fillette de neuf ans, pour y subir l'ablation du clitoris "parce que, explique-t-elle sans fausse honte, c'est comme ça que nous avons toujours vécu". Chahira, femme au foyer, la cinquantaine, raconte que "c'était tout un rituel, dans notre famille. Nous étions heureuses, mes cousines et moi, quand notre tour arrivait car cela prouvait que nous avions grandi". "Mais lorsque j'ai proposé de le faire à nos filles, mon mari, médecin, a refusé", dit-elle, avec regret. Le syndicat des médecins s'est clairement prononcé contre cette pratique, mais, selon Mme Naggar, "certains médecins n'hésitent pas à en faire leur gagne-pain, de telles opérations pouvant leur rapporter jusqu'à 20.000 livres égyptiennes (environ 2.870 euros) par mois". Le programme de lutte contre l'excision a été lancé en janvier dans six gouvernorats de Haute-Egypte, région méridionale conservatrice et défavorisée. "Nous voulons créer des +villages modèles+, avant d'élargir l'expérience aux autres gouvernorats", précise Mona Amine, coordinatrice du programme au NCCM. Douze ONG ont été choisies pour appliquer ce programme en coordination avec les autorités et associations locales. "Beaucoup de gens pensent que leur fille ne trouvera pas de mari si elle n'est pas excisée. C'est d'ailleurs parfois une exigence de la famille du fiancé", dit Mme Naggar. "Notre voulons créer un climat global d'opposition à l'excision, en organisant des cours d'alphabétisation pour les mères, des séances de sensibilisation et des débats publics", explique Magdi Helmi, directeur des programmes de santé à Caritas, l'une des ONG associées au programme. L'excision est pratiquée aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens, mais aucun texte ne recommande cette pratique dans ces deux religions. Selon la dernière étude gouvernementale, en 2000, 97% des Egyptiennes seraient excisées. Mais, selon M. Helmi, ces chiffres qui concernant uniquement des femmes mariées âgées de 15 à 49 ans dépassent la réalité. En outre, d'après l'étude, le nombre de femmes favorables à l'excision est passé de 82% en 1995 à 75% en 2000.