EUROMED: LES PAYS N'ONT PAS TOUS LA MEME CAPACITE D'ABSORPION




Entretien avec Emma Bonino,députée européenne


Emma Bonino, députée européenne et fondatrice de l’Association italienne «No Peace Without Justice», a beaucoup enrichi le débat lors du colloque international sur le pluralisme politique et les processus électoraux, qui s’est tenu à Rabat au début du mois d’octobre. Ses avis sur la démocratie et le rôle des associations ont été appréciés. Elle a balayé d’un revers de la main les préjugés sur le monde arabe et les mythes sur l’islam et son incompatibilité avec les processus démocratiques. Bonino veut que les acteurs non gouvernementaux, comme elle préfère les appeler, deviennent un partenaire des Etats dans la construction démocratique. Une des principales recommandations qui seront présentées lors du Forum pour l’avenir de Bahreïn en novembre prochain.

Les partis politiques et le gouvernement ne portent pas les associations dans leur cœur. Leur relation est plutôt concurrentielle…

C’est un thème très commun puisqu’il est souvent la résultante d’une crise des partis politiques. Ces derniers ont laissé un vide d’approche, qui est aujourd’hui rempli par les associations sur des thématiques parfois oubliées par la politique traditionnelle. Le mouvement politique des verts en Europe n’a-t-il pas démarré avec des groupes et des organisations non gouvernementales? Dans certains pays, ce sont les droits civils ou les droits de l’homme qui prennent de l’importance. Chez d’autres, le vide laissé par les gouvernements ou les partis touche à des thèmes comme la transparence en matière de gestion de la chose publique. Mais je ne vois pas la présence des associations comme concurrentielle dans le mauvais sens du terme. Elle est bénéfique, à condition que la société civile se rende compte de l’importance du vote. Le processus politique et électoral doit être aussi sa grande préoccupation. Par exemple en Italie, les partis politiques ont tendance à se renfermer sur eux-mêmes et à ne pas s’occuper de certains thèmes très importants pour les électeurs. Les associations peuvent jouer ce rôle de rapprochement.

Ce sont le Yémen, la Turquie et l’Italie qui ont coorganisé le colloque de Rabat. Ne voyez-vous pas qu’il s’agit là d’un cocktail surprenant?

Je trouve que ce mélange est très important pour répondre au mythe farfelu qui dit que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie. En Europe, il existe encore beaucoup de ces mythes. Mais il faut savoir que le premier grand colloque sur les processus politiques dans la région a commencé à Sanaâ, il y a deux ans. Heureusement que l’on ne peut pas tout décider selon un seul modèle émanant d’un bureau de Bruxelles. La vie est beaucoup plus inventive que cela. A partir de ce rapprochement et ce travail en commun, nous avons voulu que les grands thèmes du Forum pour l’avenir, comportent l’éducation, l’alphabétisation, la formation professionnelle qui sont gérés par d’autres pays notamment la Jordanie, l’Algérie, le Japon. En décembre 2004, le Yémen, la Turquie et l’Italie se sont retrouvés à Rabat pour discuter des droits de la femme. Le Maroc était alors bien placé pour accueillir un tel débat vu son évolution en matière de droits de la femme.

Concrètement, quelles sont les chances des associations de se faire entendre dans le prochain Forum de l’avenir, qui aura lieu en novembre à Bahreïn?

Suite aux rencontres de Venise où nous avons mis ensemble les acteurs non étatiques, la société civile doit avoir un mot à dire sur les processus électoraux. Il faut que les associations arrivent au Forum de l’avenir de novembre prochain avec des idées communes et cohérentes. Le colloque de Rabat est unique dans la mesure où il a permis aux associations de mieux connaître les points de vue des acteurs gouvernementaux. Ce qui essentiel, c’est que le débat entre les deux et la confrontation des idées se fassent avec des moyens non violents.

Pour que cet esprit se développe davantage, les Occidentaux doivent participer financièrement en soutenant les réformes politiques. Jusqu’ici, ils l’ont fait de manière marginale…

Nous arriverons à fin novembre prochain au Forum de l’avenir, qui coïncidera avec la 10e année du processus de Barcelone. Nos pays membres doivent faire attention au fait que les pays en développement n’ont pas tous la même capacité d’absorption. Au niveau régional, c’est important, mais il ne faut pas mettre tout le monde au même niveau. J’espère que l’Europe pourra jouer son rôle mieux qu’elle ne l’a fait durant les dix dernières années.

Qui dit Forum pour l’avenir, dit les Américains. Ils ont leur propre idée sur les réformes qui doivent avoir lieu dans la région…

Il y a beaucoup de démocrates dans le monde arabe qui sont demandeurs de liberté. Il est impératif d’arrêter de parler d’importer et d’exporter la démocratie, pour soutenir les démocrates qui œuvrent sur place. Je crois que même les Américains sont prêts à écouter cette nouvelle approche. Et l’on assiste aujourd’hui à un processus d’apprentissage des deux côtés. Ce n’est pas parce que les Américains sont derrière que les choses vont être dramatiques. De son côté, l’administration américaine doit prendre conscience et soutenir les chantiers de réforme qui bouillonnent dans la région. Par ailleurs, nous irons vers un monde beaucoup plus équilibré si les Européens assument certaines de leurs responsabilités.