Entre UE et Russie, quels défis pour la Géorgie ?


Le Monde

L'intégralité du débat avec Salomé Zourabichvili, ministre des affaires étrangères géorgienne.

Quijote : Que sait-on aujourd'hui du décès de votre premier ministre ? S'agit-il réellement d'une intoxication au gaz ?

Salomé Zourabichvili : Effectivement, toutes les indications recueillies sur ce qui s'est passé confirment qu'il s'agit bien d'un empoisonnement au gaz, comme cela a été le cas pour 160 autres citoyens géorgiens au cours des deux dernières années. C'est donc un accident très fréquent. Cela étant, il y a eu aussi une campagne qui a commencé dans la presse russe et qui a fait état de la thèse d'un assassinat politique. Cette rumeur, véhiculée par la presse russe, a sans doute pour objet de provoquer une certaine déstabilisation politique. De son côté, le président géorgien a indiqué que rien ne changerait dans les orientations politiques du pays. Il vient de nommer le nouveau premier ministre, qui est l'ancien ministre des finances et un ami politique du défunt premier ministre. La continuité politique intérieure est donc également assurée.

Dato : Dans quelle mesure le décès de votre premier ministre va-t-il influer sur votre politique intérieure et extérieure ?

Salomé Zourabichvili : Sur la politique extérieure, les trois grandes orientations ont été définies depuis la "révolution des roses" qui sont, d'une part, le rapprochement avec l'UE, le rapprochement avec l'OTAN, le partenariat avec les Etats-Unis et la normalisation avec la Russie, orientations qui n'ont pas d'alternative. Elles restent donc aujourd'hui, plus que jamais, l'orientation du nouveau gouvernement géorgien. S'agissant de la politique intérieure, les grandes tendances de la lutte contre la corruption, de la réforme de l'Etat, du processus de privatisation dont la dernière tranche venait d'être lancée, et sur lesquelles le futur premier ministre a joué un rôle essentiel, vont certainement rester au nombre des priorités du gouvernement géorgien. Comme par le passé, la tâche la plus difficile reste celle de la normalisation des relations avec la Russie qui, elle, ne dépend pas des modifications de personnes à la tête du gouvernement géorgien. Il s'agit de savoir si Moscou, surtout après la crise ukrainienne, fera finalement le choix de se réconcilier avec la réalité, de renoncer à ses ambitions impériales, et d'accepter avec ses nouveaux voisins d'établir une relation de normalité et de confiance, voire un jour d'amitié.

SE RÉCONCILIER AVEC LA RUSSIE

Delfine : Le plus grand défi de la Géorgie actuellement, n'est-ce pas de se réconcilier avec son voisin russe avant de songer à l'Europe ?

Salomé Zourabichvili : Absolument. Je ne crois pas qu'il y ait une séquence entre les deux priorités. Comme je l'ai déjà mentionné, il s'agit de deux impératifs de la politique géorgienne entre lesquels il n'y a pas de choix, de préséance de l'un sur l'autre. La Géorgie doit se rapprocher de l'Europe parce que sa population se considère comme européenne, et qu'elle a un profond sentiment d'appartenance à la culture européenne. Mais la Géorgie doit aussi vivre aux côtés de la Russie parce que la géographie lui dicte sa loi et donc elle doit trouver avec la Russie des relations stabilisées. Pour cela, toutefois, il ne suffit pas que la Géorgie le veuille, il faut encore que la Russie fasse le choix du XXIe siècle, celui de renoncer aux instruments de domination ou de pression, aux bases militaires comme au jeu de déstabilisation, et soit prête à s'engager dans une véritable négociation. La partie géorgienne a à plusieurs reprises fait part de sa disponibilité pour de telles négociations, mais jusqu'à présent, la réponse russe se fait attendre. De même, le rôle de la Russie dans les conflits gelés sur les territoires de la Géorgie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud, est un rôle qui n'a rien de constructif et qui, pour le moment, reste en contradiction totale avec le principe affiché de respect de l'intégrité territoriale de la Géorgie, principe essentiel et fondamental pour les relations de bon voisinage entre deux Etats.

Cécile : Etes-vous d'accord avec M. Chirac lorsqu'il déclare que "la Russie est au premier rang des démocraties" ?

Salomé Zourabichvili : Je crois que c'est une définition très optimiste de la situation aujourd'hui en Russie. Vu en tout cas de la Géorgie, la démocratie russe reste quelque chose de tout à fait inachevé et qui traverse même aujourd'hui une passe très difficile si l'on regarde la situation de la presse, de la justice, ou la représentation des partis politiques au Parlement. Il est très important, justement, pour l'avenir de la stabilité dans toutes les régions avoisinantes de la Russie, que cette tendance puisse être inversée, que les mouvements de réforme démocratique puissent, comme aujourd'hui en Ukraine, trouver demain leur place en Russie. L'intérêt de l'Europe et de la stabilité en Europe passe par une Russie qui applique les mêmes règles et joue le même jeu que les démocraties du reste du continent. Sans quoi, elle s'isolera toujours davantage et elle aura toujours tendance à chercher dans l'aventure une solution à ses problèmes intérieurs. Cela a été la tragédie de la Russie dans le passé et a empêché son développement normal.

Lioudmila : Comment voyez-vous la défiance croissante de la Russie à l'égard des institutions européennes (OSCE, Conseil de l'Europe), et quelles peuvent en être, selon vous, les conséquences pour la Géorgie ?

Salomé Zourabichvili : Cette défiance résulte justement de la frilosité de la Russie et l'amène à accroître son isolement. La Russie, au lieu d'établir avec ces institutions des relations de coopération et de confiance qui lui donneraient une influence nouvelle et une crédibilité renouvelée, a au contraire tendance à se replier sur elle-même et à mettre en doute le rôle et la légitimité de ces institutions. Pour la Géorgie, cette tendance est très préoccupante, car cela veut dire que, au lieu que les problèmes soient réglés dans un cadre multilatéral, comme par exemple le problème des frontières dans le cadre de l'OSCE ou le problème des conflits dans le cadre de l'OSCE ou de l'ONU, la Russie semble vouloir privilégier un cadre strictement bilatéral dans lequel la Géorgie ne peut que se sentir dans une situation d'infériorité ,et qui n'est donc pas propice à établir le contexte de confiance qui est indispensable, compte tenu des éléments historiques, à la normalisation des relations de ces deux pays. Ce qui est vrai pour la Géorgie l'est également pour tous les anciens voisins de la Russie qui, eux aussi, se sentent plus à l'aise dans les cadres multilatéraux qui seuls peuvent leur permettre de se retrouver avec la Russie dans une relation de coopération, et non dans une relation de confrontation.

M.Gbahode : Quel regard avez-vous sur l'élection de M. Iouchtchenko en Ukraine? Considérez-vous cette élection comme un espoir pour les anciens pays de l'Union soviétique de se tourner vers l'Occident ?

Salomé Zourabichvili : Oui, absolument. Il faut d'abord savoir que l'élection du président urkrainien a été soutenue depuis très longtemps par le président géorgien. Les deux hommes se connaissent de longue date, sont des amis personnels, et le président géorgien considérait dès le début du processus en Ukraine qu'il s'agissait là d'une très grande chance pour l'Ukraine, pour l'ensemble de la région post-soviétique, comme pour l'Europe. Il considère qu'avec l'émancipation de l'Ukraine et sa révolution démocratique, il s'agit là pour la Russie d'un facteur d'un très grand poids qui ne peut qu'obliger celle-ci à réviser sa vision du monde qui l'entoure et à réviser sa propre vision d'elle-même. Ce qui est ressenti par les élites russes comme la perte d'un morceau d'empire peut être l'élément déclenchant de la véritable révolution de mentalité qui devra se produire un jour en Russie, et qui devra faire émerger un jour une véritable démocratie russe. La dynamique est là, reste à savoir combien de temps cette évolution ou cette révolution devra prendre.

ABKHAZIE ET OSSÉTIE

Anton : Pourquoi l'Abkhazie, la Tchétchénie, l'Ossétie ou la Transnistrie n'auraient-elles pas droit à l'indépendance? L'autodétermination des peuples ne reste-t-elle pas un droit sacré et démocratique ?

Salomé Zourabichvili : Absolument. L'autodétermination des peuples reste un droit sacré. Il faut savoir de quoi on parle, et par exemple savoir qu'en Abkhazie vivaient 300 000 Géorgiens et 70 000 Abkhazes avant le conflit, qu'après le conflit, les 300 000 Géorgiens ont dû quitter le territoire de la Géorgie, et que sur les 70 000 Abkhazes il n'en reste aujourd'hui que 45 000, et 50 000 Arméniens et Russes qui sont installés sur ce territoire. Donc poser la question de l'autodétermination, en Abkhazie en tout cas, c'est demander au profit de qui elle doit se faire : des 300 000 Géorgiens qui ont été évincés de leurs habitations, des 45 000 Abkhazes ou des autres populations ? Posant la question, on voit très bien que la seule solution ne peut être qu'une solution qui permette à chacun de cohabiter, de bénéficier de la protection et de la défense de l'ensemble des droits culturels, linguistiques, ethniques, mais sans que cela se fasse aux dépens d'aucune des composantes de la population de la région d'Abkhazie. L'Ossétie du Sud est un cas différent, puisque le conflit n'a pas été de la même ampleur. Aujourd'hui encore y cohabitent des populations d'origine géorgienne et d'origine ossète du Sud. Donc l'idée, là aussi, d'une autodétermination n'a pas beaucoup de sens, puisqu'elle se ferait forcément aux dépens d'une partie. Là aussi, la seule solution possible est celle d'un statut d'autonomie qui assure les mêmes droits à l'ensemble des citoyens de la région d'Ossétie du Sud, qu'ils soient d'origine géorgienne ou d'origine ossète. C'est ce statut d'autonomie très large que le président géorgien vient de proposer devant le Conseil de l'Europe à Strasbourg, comme un premier geste de réconciliation qui demande maintenant à être discuté plus avant entre les populations concernées. S'agissant de la Tchétchénie, la question est également posée dans les mêmes termes. La solution du conflit qui se poursuit ne peut être trouvée que dans une solution politique qui passe par la négociation entre la population tchétchène et les autorités russes, de façon à trouver un statut qui puisse assurer la protection des droits de chacun.

Ola : Des terroristes continuent-ils d'entrer en Tchétchénie par la frontière géorgienne ?

Salomé Zourabichvili : A l'heure actuelle, la frontière entre la Géorgie et la Russie qui côtoie la région de Tchétchénie est encore contrôlée par une mission d'observation de l'OSCE qui est présente depuis plusieurs années et qui a permis d'assurer ces fonctions d'observation afin qu'il n'y ait pas de transfert de terroristes, ni de la Géorgie vers la Russie, ni de la Russie vers la Géorgie. De l'avis de tous les observateurs internationaux, cette mission a parfaitement rempli son rôle et continue à être efficace et indispensable. De façon incompréhensible, pour le moins illogique, la Russie a mis son veto au renouvellement de cette mission, a choisi de laisser cette frontière sans observation internationale, et en même temps, a repris ses accusations contre de prétendus mouvements de terroristes. La Géorgie, pour se prémunir de ces accusations ou d'éventuelles tentations par la Russie d'une ingérence sur son territoire aux fins d'une opération antiterroriste, a demandé qu'une autre mission de présence internationale puisse être mise en place. La question est en discussion aujourd'hui au sein de l'Union européenne, qui envisage l'envoi d'une mission d'évaluation sur le terrain.

Anton : Mais quand et comment, selon vous, le problème abkhaze sera-t-il réglé ?

Salomé Zourabichvili : Je ne saurais dire quand, car l'évolution des événements dans cette région va parfois très vite, et parfois très lentement. Mais il est clair que la Russie, par les erreurs qu'elle a commises récemment dans le traitement de la question abkhaze, et par son ingérence dans le processus intérieur abkhaze, a provoqué des réactions négatives dans la population abkhaze et parmi les leaders de celle-ci. Ces erreurs politiques russes ouvrent un champ plus propice à la reprise de pourparlers entre Géorgiens et Abkhazes, et relancent la perspective de négociations sur ce que pourrait être le statut de l'Abkhazie dans la nouvelle Géorgie. Cette négociation, comme la négociation concernant l'Ossétie du Sud, aura besoin pour progresser du cadre facilitateur de la communauté internationale, qu'il s'agisse des Nations unies, de l'OSCE ou, de plus en plus, de l'Union européenne. En effet, la résolution de ces conflits et la stabilité qui en découlera sont des éléments de plus en plus importants dans une région qui est devenue le nouveau voisinage de l'Union européenne.

GÉORGIE ET UNION EUROPÉENNE

Delfine : Qu'attend concrètement la Géorgie de l'Union européenne?

Salomé Zourabichvili : La Géorgie attend beaucoup de choses très concrètes de l'UE. Elle est en train de préparer les sujets qui figureront dans le plan d'action qu'elle devra présenter à l'UE dans le cadre de la politique de nouveau voisinage. Dans ce cadre, la Géorgie considère que l'UE doit s'engager plus activement dans les questions qui touchent à la sécurité des frontières dans cette région, la stabilisation de la frontière. Et une gestion coopérative de la frontière qui engagerait la Géorgie, la Russie et l'Union européenne peut permettre de circonscrire beaucoup des problèmes qui sont posés, c'est-à-dire les problèmes de terrorisme, les problèmes liés aux conflits, ceux liés au trafic de stupéfiants, ou d'autres trafics. En outre, la Géorgie entend régler également avec l'Union européenne, et par une voie contractuelle, les problèmes de migration, de visas et, en général, de circulation des personnes. C'est également l'un des éléments principaux d'une politique de voisinage. Enfin, la Géorgie attend de l'Union européenne qu'elle joue un rôle plus actif dans la politique des transports énergétiques et de transit qui est un des axes principaux du développement économique de l'ensemble de la région du Caucase du Sud. L'objectif de la Géorgie, à terme, est d'adhérer à l'UE. Comme je l'ai dit, les Géorgiens se considèrent non seulement comme des Européens, mais quelque part comme les premiers Européens, et ont le sentiment d'un droit légitime à voir reconnaître leur identité européenne. La rapidité des réformes menées sur le plan des institutions, sur le plan économique, et dans le secteur-clé de l'éducation sont autant de raisons pour lesquelles la Géorgie considère que les délais qui sont aujourd'hui considérés comme devant dépasser la dizaine d'années seront probablement pour elle plus courts que ce qui est généralement escompté. Elle considère également que le facteur ukrainien sera un fort accélérateur de ce rapprochement européen. Je pense que la Géorgie sera intégrée à l'UE dans moins d'une dizaine d'années.

Chat modéré par Constance Baudry et Guillaume Pélissier-Combescure