Encore et encore ...

Michel Bouffioux
Journal du Mardi

Les mensonges d'un procureur général

Invité par le ministre de la Justice à s'expliquer sur ses déclarations mensongères à la BBC, relatives à l'affaire Regina Louf (JDM n°85), le procureur général de Liège, Anne Thily, a formulé de nouvelles contrevérités ! A la Chambre des représentants, Marc Verwilghen a annoncé qu'il ne se contenterait pas de ces réponses «insuffisantes» et qu'il continuerait à chercher «plus de clarté dans cette affaire».

Le JDM du 29 octobre dévoilait les rushes d'une interview accordée par le procureur général de Liège, Anne Thily, à la journaliste de la BBC, Olenka Frenkiel. Cet entretien qui n'a pas encore été diffusé par la chaîne de télévision britannique portait notamment sur les dossiers connexes de l'affaire Dutroux. A cette occasion, Mme Thily n'avait pas hésité à se livrer à un certain nombre d'attaques dénigrantes et mensongères contre une victime - Regina Louf - et contre des enquêteurs de l'ex-Antenne Neufchâteau de la BSR de Bruxelles, principalement M. De Baets qui fut l'interrogateur de «Xl».

Au lendemain de la publication de ces informations, le porte-parole de Marc Verwilghen avait annoncé que des explications seraient demandées à MmeThily. En outre, le 6 novembre, une question parlementaire était adressée par le député indépendant, Vincent Decroly, au ministre de la justice (1). M. Decroly soulignait notamment que «les allégations de Madame Thily contre Madame Regina Louf relèvent tantôt de la contre-vérité pure et simple, tantôt de l'attaque en règle contre la teneur du témoignage, mais aussi contre la personne d'une victime dont nul ne conteste qu'elle a subi lesplus graves sévices sexuels». Relevant également les mises en cause infondées par le PG de Liège quant à la probité des enquêteurs de l'équipe De Baets, le parlementaire rappelait qu'«une enquête disciplinaire fouillée sur M. De Baets et son collègue M. Bille, puis une instruction pénale en bonne et due forme n'ont, après plusieurs mois d'investigation, débouché que sur des nonlieux caractérisés».

Dès lors, M. Decroly posait trois questions au ministre de la justice: «Peut-on accepter que la vérité judiciaire soit à ce point contredite par l'une des plus hautes autorités du pouvoir judiciaire ? Peut-on admettre qu'unepersonnalité judiciaire dont la responsabilité couvre un tiers du territoire national tienne des propos à ce point éloignés de la vérité ? Dans l'hypothèse où la réponse à ces deuxpremières questions serait le caractère inacceptable et inadmissible des propos tenus, le ministre peut-il indiquer la suite qu'il entend réserver au comportement adopté par ce haut magistrat ?».

Le 27 novembre, l'interpellation de M. Decroly était enfin mise à l'ordre du jour de la commission de la Justice de la Chambre. D'emblée, le ministre de la Justice exprimait son inquiétude: «Cette interpellation touche une série de dossiers qui, depuis trop longtemps, troublent l'opinion publique. Deplus je ne crains pas d'avouer que j'ai été profondément choqué à la lecture de l'article publié dans Le journal du Mardi du 29 octobre dernier et des déclarations que Mme le procureurgénéral,AnneThily aurait communiquées aux reporters».

Il expliquait ensuite les raisons d'une attente de plus de trois semaines avant que ce point ne puisse être débattu au Parlement: «Dès réception de votre interpellation, le mardi G novembre dernier, j'ai demandé des explications à Mme Thily (..).Dans un premier rapport qu'elle m'a adressé, Mme leprocureurgénéral ne donnait aucune explication ( ..).Afin depouvoir vous répondre de manière motivée, j'ai insisté et demandé à Mme le procureur général de plus amples explications; celles-ci me sont parvenues le 14 novembre dernier».

Enquête disciplinaire?

Des explications convaincantes ? Nullement, estimait le ministre devant les députés: «J'ai reçu ces réponses, mais celles-ci ne sufisentpas; je vais donc voir de quelle façon je peux avoirplus de clarté dans cette affaire». Même réaction de l'auteur de l'interpellation, M. Decroly: «Je vais déposer une motion de recommandation qui prie le ministre de la justice de prendre des dispositions d'ouverture d'un dossier disciplinaire à l'encontre de Mme Thily».

Pour démontrer le caractère incomplet et mensonger des «explications» données par Mme Thily au ministre de la Justice, il suffit de les comparer avec ce qu'elle disait à la BBC. Interpellée par la journaliste britannique sur la mise à l'écart des enquêteurs De Baets et Bille, MmeThily n'hésitait pas à lancer des accusations gratuites sur une collusion entre ce M.De Baets et Mme Louf. On renverra au JDM n°85 pour retrouver l'intégralité des déclarations du PG de Liège. En substance, MmeThily affirmait que l'enquêteur De Baets avait manipulé les auditions de Regina Louf et, laissant entendre qu'elle se fondait sur une enquête disciplinaire de la gendarmerie, elle affirmait que M. De Baets connaissait le témoin «X1» avant même le début de l'enquête!

Dans son explication au ministre de la justice, Mme Thily se contente d'écrire à ce propos qu': «Il existait bel et bien des risques de pollution'd'information des dossiers X, du fait de contacts rapprochés qu'entretient un des témoins X avec un enquêteur qui s'occupait d'autres volets de ces dossiers». Si un reproche a été formulé en ce sens à l'égard d'un enquêteur, celui-ci n'a jamais travaillé dans le dossier Regina Louf ; de plus l'enquêteur en question n'était pas Patrick De Baets. Par conséquent, Mme Thily répond à côté de la question qui lui est posée. Parce qu'il n'y a, en fait, pas de réponse: ses allégations étaient purement et simplement mensongères. On rappellera en outre, et il s'agit bien sûr d'une circonstance aggravante, que Mme Thily tenait ces propos à la BBC en date du 16 janvier 2002, soit deux ans après que des enquêtes disciplinaire et pénale - dont les résultats étaient officiellement connus du Parquet général de Liège - avaient démontré le caractère totalement injustifié de toutes les accusations formulées précédemment contre les enquêteurs écartés de Neufchâteau.

Interrogée à propos de Mme Louf par la journaliste Olenka Frenkiel, le PG de Liège s'était aussi perdue dans de cruelles considérations: «Toutes les déclarations qu'elle a faites, en tous les cas, se sont révélées fausses. (..) Il n y a rien qui correspond dans les déclarations de «XI » avec les constats. Il n y a rien qui correspond. Rien ! (..) Elle mentait ou alors elle affabulait... C'est une malade... c'est un des deux, je ne saispas.»A propos du dossier de la «Champignonnière», le PG de Liège croyait même bon de préciser: «Elle n'a jamais été dans cet endroit. (...) La description qu'elle fait de la 'Champignonnière' est complètement fausse (..) Tout ce qu'elle a décrit, il a été démontré que ça ne tenait pas ( ..)» Elle arrivait enfin à cette conclusion sans appel: «Le dossier est là, je ne vais pas m'étendre sur le dossier Louf. . Il est classé, il est classé».

Dans le JDM n°85, nous faisions le commentaire suivant et il n'y a rien à en retirer: «Ces propos du PG de Liège ne correspondent pas à la réalité ( ..). Primo, le dossier 109 qui contient les déclarations initiales de Regina Louf et d'autres «X» n'est pas classé. Son original se trouve d'ailleurs depuisprès de deux ans au... Parquet général de Liège. Secundo, il estfaux d'affirmer que `la description qu'elle fait de la Champignonnière est complètement fausse'. Selon les conclusions de l'équipe de relecture, les gendarmes qui travaillaient à charge de De Baets, douze points au moins étaient exacts dans la description donnée par «XI» des bâtiments de la Champignonnière. Tertio, des membres de la famille V. qui possédaient autrefois la Champignonnière ont confirmé que la description de l'endroit donné par XI était tout à fait conforme à l'ancienne topographie des lieux... Quarto, il y a aussi cette décision récente d'un tribunal bruxellois, à propos de l'affaire de la Champignonnière (voirJDM n°84) jugeant qu' `aucune conclusion définitive ne peutêtre tirée (...) qu'il n'est pas formellement démontré que l'intégralité du témoignage (de Regina Louf) soit faux'» .

Incomplet

Les explications données par Mme Thily au ministre de la Justice sur cet aspect de ses déclarations à la BBC sont du même acabit que les précédentes, c'est-à-dire incomplètes et parfois carrément mensongères. Le seul point où le Procureur général de Liège ose maintenir intégralement son point de vue est celui de son appréciation de la santé mentale de Mme Louf. Ce n'est pas le plus beau des combats, mais enfin... Ainsi, Mme Thily juge nécessaire d'écrire au ministre de la justice que «le fait de qualifier Regina Louf de malade'réfere à un rapport d'expertise du professeur Igodt dans lequel il a été conclu que l'intéressée souffre d'un trouble dissociatif». Pourtant, si on se réfère aux déclarations du psychiatre en question, lequel a longuement examiné le témoin «Xl» avec quatre de ses confrères dans le cadre de l'enquête de Neufchâteau,l'appréciation de malade - sous-entendu, une folle - n'est pas approprié. Dans une émission diffusée récemment sur FR3 (*), M. Igodt disait en effet que «Nous avons établi un rapport d'expertise nuancé. On a voulu dire que Regina Louf n'était pas une mythomane, n'était pas une menteuse. C'est une personne qui a été traumatisée et qui en porte les traces. Elle n'est pas folle». En jouant sur les mots, Mme Thily ne fait donc que renforcer le caractère méchant de ses propos initiaux. Comme le rappelait M. Decroly au Parlement, «il n'estpas acceptable que, lorsqu'une victime se confie à des enquêteurs au sujet de ce qu'elle a subi, on trouve, au sommet de la hiérarchie judiciaire, quelqu'un pour non seulement la discréditer, mais la casserpsychologiquement. Or, c'est bien le ton que Mme Thily a employé».

Déni pur et simple

Devant la caméra de la BBC, «rien ne correspondait dans les déclarations de X1», «tout était faux», «elle mentait» etc. Dans la réponse arrachée par le ministre de la justice, Mme Thily affirme cette fois, plus prudemment, qu'«il a été conclu que bon nombre de déclarations de Regina Louf nepouvaientpas être démontréespardes vérifications qui s'en sont suivies, entre autres les lieux que Regina Louf a reconnus ne correspondentpas aux descriptions qu'elle a formulées dans ses déclarations écrites». Mme Louf n'est donc plus une menteuse et le PG se garde bien de répéter que «tout est faux»: simplement l'enquête - mise à l'arrêt dans les circonstances troubles déjà largement décrites dans les précédentes éditions du JDM n'a pas permis de confirmer un certain nombre de ces déclarations. Pour être complète sur ce point, Mme Thily aurait dû ajouter, qu'à défaut d'une enquête plus approfondie, bon nombre de déclarations de Mme Louf restent inexplicables si elle n'a vécu tout ou partie de ce dont elle témoigne. Quant à l'argument relatif aux lieux décrits par le témoin, non seulement, comme indiqué plus haut, des descriptions correspondent, mais encore des endroits désignés par «Xl», l'ont été aussi par d'autres témoins X.

Enfin, le dernier argument utilisé par Mme Thily dans sa réponse à M.Verwilghen est un déni pur et simple de la réalité. Marc Verwilghen expliquait aux parlementaires que: «D'après Mme Thily, aucune allusion n'a été faite à un classement de dossiers dans le cadre du dossier X, vu que ce dossier était en possession du Procureur général de Liège pour étude». Pour déterminer si nous avons inventé ce point ou si le PG de Liège ment, il suffit de regarder la VHS de la BBC. Lors de son interpellation, Vincent Decroly avait lancé à l'endroit de M.Verwilghen: «je tiendrai la cassette de cette émission - en tout cas des rushes de cette émission - à votre disposition». Selon nos informations, le ministre de la justice ne serait pas resté insensible à cette proposition...

(*) Témoin XI, Silence ! On tue des enfants, par Pascale Justice, avec MarieJeanne Van Heeswyck et William Heinzer.