Dualité

Antoine Gaudemar
Liberation

Pourquoi l'émoi autour de la mort de Jean Paul II dépasse-t-il si largement le seul monde catholique ? D'abord, parce que, après avoir été le souffrant pontife surmédiatisé pendant plus de vingt ans, le pape, en refusant tout acharnement thérapeutique, a choisi de mourir dignement et simplement, sur le lieu même de son pouvoir. Ensuite, parce qu'il aura été beaucoup plus que le chef de l'Eglise. En un quart de siècle de règne, il s'était imposé comme aucun de ses prédécesseurs, devenant un véritable homme d'Etat, dont on peut dresser le bilan en termes autant politiques que doctrinaires. Pape de fer et «pope star» tout à la fois, Karol Wojtyla a alterné changement et conservatisme, engagement dans le monde réel et défense réactionnaire du dogme. Par son discours de liberté et de justice sociale, il a accéléré la chute du rideau de fer en Europe, mais n'a pas soutenu en Amérique latine les théologiens de la libération. En faisant solennellement repentance de la Shoah, il a été un grand réconciliateur des juifs et des catholiques, sans pour autant faire avancer le dialogue entre religions. En revanche, par sa condamnation répétée de l'homosexualité, de la contraception et de l'avortement, celui qui aimait l'adulation des foules de jeunes restera comme l'incarnation d'un père sévère, hostile à tout relâchement des moeurs, peu sensible aux revendications féministes, obstinément aveugle aux ravages du sida, au grand dam du monde entier, y compris de ses propres fidèles. Ce même dogmatisme, qui l'empêcha de relancer les vocations dans l'Eglise par l'ordination des femmes ou le mariage des prêtres, l'enferme dans l'image d'un prélat recroquevillé dans une seule volonté de restauration, et pas de rénovation. En plein retour du religieux, dont l'Eglise catholique semble la seule à ne pas vraiment profiter, cet immobilisme restera peut-être, au regard de sa propre paroisse, comme son péché capital.