Accueil ›
Divergences turques
Tweet
Economiques. L'Union européenne a cessé d'être un club fermé de pays riches. Après l'adhésion des dix derniers entrants, avec celle probable de la Bulgarie et de la Roumanie en 2007, le lancement des négociations avec la Turquie change fondamentalement la nature de l'Union. Les nouveaux entrants sont pauvres par rapport au reste de l'Europe, mais ils sont petits (à l'exception de la Pologne) et donc faciles à digérer. La Turquie, elle, est à la fois un pays pauvre et un grand pays : son revenu par habitant est moins d'un tiers de celui de la moyenne européenne, et sa population, actuellement de 72 millions (autant que les dix nouveaux entrants ensemble), va d'ici à quinze ans dépasser celle de l'Allemagne. Une question déterminante sur le plan économique et politique est de savoir comment ces disparités de revenu entre la Turquie et le reste de l'Europe vont évoluer avec le processus d'intégration.
La réponse dépend de la comparaison de deux mécanismes économiques contradictoires. D'un côté, les pays plus pauvres bénéficient de coûts de production, en particulier salariaux, plus faibles. Une fois la Turquie intégrée, il sera plus facile d'y produire, de réexporter vers les autres pays européens et donc d'y attirer les investissements. C'est le scénario optimiste de la convergence. De l'autre côté, de nombreux travaux ont montré que les entreprises veulent être proches des gros marchés, en particulier pour minimiser les coûts de transport. De ce point de vue, la situation de la Turquie est ambivalente. Si sa population de 72 millions compense en partie un faible revenu par habitant, la taille du marché turc reste cependant inférieure à celle de la Belgique et sa position périphérique en fait une base d'exportation beaucoup moins favorable. Cela peut faire craindre une concentration des principales activités économiques dans le coeur de l'Europe au détriment de la périphérie. C'est le scénario pessimiste de la divergence.
L'expérience de l'intégration européenne peut nous aider à départager ces deux scénarios possibles. Lorsqu'au début des années 80, les négociations se sont ouvertes avec l'Espagne et le Portugal, l'inquiétude sur la capacité d'intégrer des pays moins riches était grande et avait suscité des réactions de rejet parfois violentes. A cette époque, le revenu espagnol par habitant représentait environ 70 % du revenu moyen en Europe. Cet écart a été pratiquement éliminé depuis. Plus généralement, le succès des élargissements successifs est indéniable. C'est peut-être même le succès le plus clair de l'Union européenne. Les fonds structurels alloués aux pays les plus pauvres ont certainement aidé à cette convergence, mais la plupart des études (hors celles de la Commission elle-même) leur donnent un rôle marginal dans le processus de convergence entre pays. L'intégration des marchés a joué, de manière assez classique, le rôle essentiel. L'Union européenne est bien un club de convergence, mais il s'agissait jusqu'à maintenant d'une convergence entre pays riches et pays un peu moins riches. Le défi dans le cas de la Turquie est qu'il s'agit d'un pays émergent dans sa partie géographiquement européenne, et en développement dans sa partie orientale.
Or, si les pays ont bien convergé grâce au processus d'intégration européenne, il n'en est cependant pas de même des régions à l'intérieur des pays. Dans la plupart des pays, les régions initialement les plus riches sont celles qui ont connu les taux de croissance les plus élevés parce que ce sont elles qui ont le plus bénéficié de l'intégration européenne. Les inégalités entre les pays ont réussi à diminuer mais pas celles entre régions à l'intérieur des pays. Les différences de coûts semblent donc avoir bénéficié aux pays relativement plus pauvres. Mais parce qu'elles sont plus faibles entre régions qu'entre pays, c'est en revanche l'effet de taille et de proximité des marchés riches qui a joué à l'intérieur des pays en défaveur des régions pauvres.
L'expérience de l'intégration européenne est donc celle d'une convergence globale et d'une divergence locale. Peut-on en tirer des enseignements pour la Turquie ? Sa position périphérique représente un obstacle majeur à un processus de convergence rapide. La préparation du processus d'adhésion devra mettre l'accent sur l'amélioration des infrastructures de transport vers les marchés du coeur de l'Europe. Surtout, les disparités à l'intérieur de la Turquie risquent de croître avec l'intégration européenne. Or celles-ci sont déjà plus importantes que dans n'importe quel autre pays européen : le revenu moyen de la région d'Istanbul est cinq fois celui de l'est de l'Anatolie. La partie géographiquement européenne de la Turquie devrait être la grande gagnante de l'accession à l'Union européenne et il n'est pas clair que ce soit le cas pour le reste du pays. Un des objectifs de l'intégration de la Turquie est de stabiliser politiquement le pays et indirectement la région. Le paradoxe est que ce raisonnement peut parfaitement s'inverser : le risque majeur est peut-être celui d'une fracture interne sur le plan économique qui ne manquerait pas d'avoir des répercussions politiques sur la stabilité du pays, et indirectement de la région.
Philippe Martin est professeur à Paris-I et chercheur au Ceras-CNRS.
La réponse dépend de la comparaison de deux mécanismes économiques contradictoires. D'un côté, les pays plus pauvres bénéficient de coûts de production, en particulier salariaux, plus faibles. Une fois la Turquie intégrée, il sera plus facile d'y produire, de réexporter vers les autres pays européens et donc d'y attirer les investissements. C'est le scénario optimiste de la convergence. De l'autre côté, de nombreux travaux ont montré que les entreprises veulent être proches des gros marchés, en particulier pour minimiser les coûts de transport. De ce point de vue, la situation de la Turquie est ambivalente. Si sa population de 72 millions compense en partie un faible revenu par habitant, la taille du marché turc reste cependant inférieure à celle de la Belgique et sa position périphérique en fait une base d'exportation beaucoup moins favorable. Cela peut faire craindre une concentration des principales activités économiques dans le coeur de l'Europe au détriment de la périphérie. C'est le scénario pessimiste de la divergence.
L'expérience de l'intégration européenne peut nous aider à départager ces deux scénarios possibles. Lorsqu'au début des années 80, les négociations se sont ouvertes avec l'Espagne et le Portugal, l'inquiétude sur la capacité d'intégrer des pays moins riches était grande et avait suscité des réactions de rejet parfois violentes. A cette époque, le revenu espagnol par habitant représentait environ 70 % du revenu moyen en Europe. Cet écart a été pratiquement éliminé depuis. Plus généralement, le succès des élargissements successifs est indéniable. C'est peut-être même le succès le plus clair de l'Union européenne. Les fonds structurels alloués aux pays les plus pauvres ont certainement aidé à cette convergence, mais la plupart des études (hors celles de la Commission elle-même) leur donnent un rôle marginal dans le processus de convergence entre pays. L'intégration des marchés a joué, de manière assez classique, le rôle essentiel. L'Union européenne est bien un club de convergence, mais il s'agissait jusqu'à maintenant d'une convergence entre pays riches et pays un peu moins riches. Le défi dans le cas de la Turquie est qu'il s'agit d'un pays émergent dans sa partie géographiquement européenne, et en développement dans sa partie orientale.
Or, si les pays ont bien convergé grâce au processus d'intégration européenne, il n'en est cependant pas de même des régions à l'intérieur des pays. Dans la plupart des pays, les régions initialement les plus riches sont celles qui ont connu les taux de croissance les plus élevés parce que ce sont elles qui ont le plus bénéficié de l'intégration européenne. Les inégalités entre les pays ont réussi à diminuer mais pas celles entre régions à l'intérieur des pays. Les différences de coûts semblent donc avoir bénéficié aux pays relativement plus pauvres. Mais parce qu'elles sont plus faibles entre régions qu'entre pays, c'est en revanche l'effet de taille et de proximité des marchés riches qui a joué à l'intérieur des pays en défaveur des régions pauvres.
L'expérience de l'intégration européenne est donc celle d'une convergence globale et d'une divergence locale. Peut-on en tirer des enseignements pour la Turquie ? Sa position périphérique représente un obstacle majeur à un processus de convergence rapide. La préparation du processus d'adhésion devra mettre l'accent sur l'amélioration des infrastructures de transport vers les marchés du coeur de l'Europe. Surtout, les disparités à l'intérieur de la Turquie risquent de croître avec l'intégration européenne. Or celles-ci sont déjà plus importantes que dans n'importe quel autre pays européen : le revenu moyen de la région d'Istanbul est cinq fois celui de l'est de l'Anatolie. La partie géographiquement européenne de la Turquie devrait être la grande gagnante de l'accession à l'Union européenne et il n'est pas clair que ce soit le cas pour le reste du pays. Un des objectifs de l'intégration de la Turquie est de stabiliser politiquement le pays et indirectement la région. Le paradoxe est que ce raisonnement peut parfaitement s'inverser : le risque majeur est peut-être celui d'une fracture interne sur le plan économique qui ne manquerait pas d'avoir des répercussions politiques sur la stabilité du pays, et indirectement de la région.
Philippe Martin est professeur à Paris-I et chercheur au Ceras-CNRS.
Inscriptions et contributions 2013
| Giuseppe R. Roma | 590 € |
| Salvatore P. Capistrello | 200 € |
| Giancarlo B. Torino | 30 € |
| Marco B. Merano | 20 € |
| Davide B. Prato | 50 € |
| Giuseppe P. Grottammare | 50 € |
| Maurizio T. Roma | 1.000 € |
| Rosa A. Firenze | 590 € |
| Giuliano G. Sondrio | 590 € |
| Sergio Pasquale R. Cremona | 500 € |
| Total | 326.746 € |
Inscriptions et contributions (online) 2013
Communiqués de presse
Revue de presse
23/03/2005
Le Monde
Marie Jégo
Ankara ne fait plus d'efforts pour réformer depuis l'ouverture des négociations avec l'UE
Documenti
05/05/2000
QUESTIONS (EP) Turquie.
Question parlementaire posée par Olivier Dupuis (TDI) à la Commission et réponse donnée par M. Verheugen au nom de la Commission










