Del Ponte: «Il m'avait promis Mladic»

Jean-Arnault Dérens
La Libre Belgique

Le procureur du TPI, Carla del Ponte, affirme que l'ancien Premier ministre serbe, assassiné, avait promis de lui livrer le général Mladic. Elle évoque aussi le procès Milosevic, la loi du silence au Kosovo et l'espoir croate. Interview exclusive.


Carla del Ponte, le procureur du Tribunal pénal international (TPI) de La Haye, a accordé cette interview exclusive à «La Libre Belgique».

Quelles sont désormais les échéances du Tribunal?
Nous devons avoir fini nos enquêtes et lancé toutes nos inculpations d'ici la fin de l'année 2004. D'après la Résolution 1503 du Conseil de sécurité, les procès de première instance doivent être achevés d'ici 2008, et les procédures d'appel d'ici 2010. Ceci dit, il va de soi que nous ne pouvons pas mettre un terme au travail du tribunal avant d'avoir arrêté Karadzic, Mladic et le général croate Gotovina...

Croyez-vous qu'ils pourront être prochainement arrêtés?
J'ai bon espoir. Regardez ce qui se passe en Croatie. Lorsque le HDZ a gagné les élections, en novembre dernier, beaucoup de gens ont crié au «retour des nationalistes», mais le nouveau Premier ministre Ivo Sanader a réaffirmé l'objectif de coopération avec le TPI. Je crois qu'il tiendra ses promesses...

Le général Gotovina serait toujours en Croatie?
D'après mes informations, il y était toujours au moins jusqu'en septembre dernier. Depuis, nous avons moins d'informations. Le problème est que Gotovina jouit toujours du soutien d'une partie de l'administration croate, tout comme le général Mladic dispose d'une base dans les milieux militaires de Serbie.

Que pensez-vous de la dernière tentative infructueuse des soldats internationaux de la SFOR d'arrêter Radovan Karadzic?
La SFOR dispose de ses moyens de renseignements et lance ses opérations selon son propre calendrier. J'ai appris la dernière opération par la radio, alors que je faisais du vélo à La Haye. Nous avons demandé à la SFOR de nous communiquer les documents qui ont été saisis.

Doit-on s'attendre à de nombreuses inculpations dans les mois à venir?
Il y aura des inculpations en 2004, et elles toucheront toutes les communautés et tous les pays. Nous n'avons plus d'inculpations concernant des personnalités de haut niveau en Serbie. Par contre, nous devons boucler des dossiers importants en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, au Kosovo, en Macédoine,...

Comment se passent les enquêtes au Kosovo?
Nous achevons deux enquêtes importantes, mais nous avons rencontré beaucoup de difficultés. Les Albanais ont très peur de témoigner. Dans des affaires qui ne sont pas jugées par le TPI, certains témoins ont d'ailleurs été assassinés. Nous souffrons aussi d'un manque de documentation écrite pour reconstituer la chaîne de commandement au sein de l'UCK. Peu de gens nous ont apporté le soutien que nous escomptions dans ces enquêtes.

Comment pensez-vous pouvoir tenir le calendrier serré qui est désormais le vôtre?
Nous comptons transférer de nombreuses affaires aux tribunaux locaux, comme le Tribunal spécial pour les crimes de guerre qui a été créé en octobre à Sarajevo. Il existe aussi des juridictions spéciales de ce type en Croatie et en Serbie.

Où en est le procès de Slobodan Milosevic?
L'accusation aura terminé son travail le 17 février. Ensuite, le procès marquera une pause de trois mois, pour permettre à l'accusé de préparer sa défense. Nous saurons alors quels témoins Slobodan Milosevic voudra faire venir à la barre.

Pourra-t-il faire témoigner Bill Clinton, Jacques Chirac ou les responsables de l'Otan?
La décision appartient aux juges. Si ces responsables politiques sont convoqués, le tribunal n'a pas de moyens de coercition pour les obliger à témoigner, mais je ne pense pas qu'ils refuseront de venir à La Haye.

Quelles sont vos relations avec les autorités serbes?
Nous attendons la formation du nouveau gouvernement. Pour l'instant, nous gérons les affaires courantes avec Belgrade. (...) Peu m'importe que le gouvernement soit de gauche ou de droite, mais il faut que les autorités acceptent l'importance de la collaboration avec le TPI.
Zoran Djindjic, le Premier assassiné en mars dernier, l'avait pleinement compris. C'était un homme tourné vers l'avenir. Deux semaines avant sa mort, il m'avait dit que la réforme de l'armée et de la police allait être achevée, et il m'avait promis que j'aurais Mladic au printemps. Son assassinat a tout remis en cause.

Le général Mladic est toujours en Serbie?
Certainement! Et il touche toujours sa retraite d'officier.

Que répondez-vous aux critiques qui sont formulées contre vous en Serbie?
Lors de notre rencontre en janvier 2001, Vojislav Kostunica, qui était à ce moment Président fédéral, m'avait expliqué que les Serbes ont toujours été des victimes, et qu'ils ne peuvent donc pas être coupables. Mais Kostunica est un homme du passé.

L'inculpation de quatre généraux serbes en octobre dernier n'a-t-elle pas favorisé la progression électorale de l'extrême droite?
Nous avions prévenu le gouvernement serbe de l'imminence de ces inculpations dès le début du mois d'avril, pour que les dirigeants de Belgrade aient le temps de se préparer. Au contraire, le général de police Sreten Lukic a reçu une promotion... Nous avons essayé de ménager le gouvernement démocratique, mais nous ne pouvons pas être tributaires des échéances politiques locales! Le TPI répond à deux obligations: remettre en cause l'impunité des puissants et établir la vérité des faits. Sans cela, jamais les sociétés balkaniques ne pourront véritablement tourner la page des guerres.