Dans le Xinjiang chinois, les Ouïgours vivent mal la tutelle de Pékin

Frédéric Bobin
Le Monde

REPORTAGE "Nous ne pouvons pas nous faire entendre: toute la hiérarchie est composée de Hans"

KASHGAR (Xinjiang, Chine) de notre envoyé spécial

Le train de Kashgar file entre les mamelons pierreux voilés d'orange par une lumière de fin d'après-midi. En cette bordure nord du désert de Taklamakan, le décor n'est que roche et terre sèche. De temps à autre, on aperçoit les villes nouvelles, verrues de béton et d'aluminium, que le régime de Pékin a plantées là, en cette terre musulmane turcophone transformée en "Far West" chinois. Le train file et, dans la cabine, une passagère en uniforme cousu d'insignes se confie. Adili est une policière autochtone qui rentre chez elle. Scène inhabituelle: elle se plaint. C'est la Ouïgoure qui s'exprime et non la garante de l'ordre chinois aux confins occidentaux de l'empire. "Nos salaires sont payés avec deux ou trois mois de retard tandis que les chefs, eux, passent leur temps à banqueter. Nous n'avons pas la possibilité de nous faire entendre car toute la hiérarchie est composée de Hans."

Entre dans le compartiment un autre policier, Han celui-là. Il vient contrôler les papiers d'identité. Il n'est pas très farouche, avec sa frange généreuse qui lui mange le front, et semble tout juste sorti des classes. Jovial, il s'asseoit et engage la conversation, interroge l'étranger sur les attentats aux Etats-Unis. Quand on lui répond en évoquant les victimes innocentes, il s'esclaffe: "Mais vous parlez comme le porte-parole du gouvernement chinois !" Lui avoue qu'il a éprouvé une secrète "joie".

Complainte contre dédain

Tandis que, dehors, la nuit tombe sur les collines de rocaille, l'ambiance devient grinçante dans le compartiment. Les deux policiers, le Han et la Ouïgoure, sont assis l'un en face de l'autre, mais ne s'adressent pas la parole. Fanfaron, le jeune policier ose un conseil à l'étranger, chuchote à son oreille: "A Kashgar, faites attention sur la place de la mosquée. Les Ouïgours sont des voleurs." Il surveille du coin de l'œil sa consœur qui n'a pas entendu, ou le feint.

Ce huis-clos du compartiment du train Urumqi-Kashgar, c'est un peu un microclimat du Xinjiang. Complainte contre dédain. Une traversée de la province "nouvelle marche" - traduction du nom "Xinjiang" - ramène immanquablement à l'aigreur de cette relation. Où qu'on aille, on bute sur le ressentiment de la communauté ouïgoure à l'égard des Chinois Hans affluant chaque année plus nombreux - ils ne sont officiellement que 37 % de la population provinciale mais en réalité constituent peut-être déjà la majorité - et accusés de faire main basse sur les ressources et les emplois locaux. C'est un cercle vicieux. Soucieux de désamorcer la revendication identitaire, voire séparatiste, le gouvernement de Pékin s'est lancé, dans les années 1990, dans une stratégie volontariste de développement local (routes, voies ferrées, villes nouvelles...) accompagnée de vagues d'arrivées de véritables "colons de l'intérieur" à l'instar de ce qui se produit au Tibet (et est aujourd'hui achevé en Mongolie intérieure).

La Tyrannie du coton

C'est que le Xinjiang occupe une position vitale pour Pékin: réserves d'hydrocarbures et, au-delà, plate-forme de projection vers une Route de la soie que la Chine cherche à revivifier pour s'ouvrir une profondeur stratégique en Asie centrale. Mais cette marche forcée vers le désenclavement ne fait qu'accuser le malaise d'Ouïgours s'estimant victimes de discriminations économiques et sociales face aux nouveaux migrants.

Dans un village entre Aksu et Kashgar, pauvre hameau de torchis, une famille ouïgoure reçoit dans une pièce aux murs recouverts de tapis pourpres. On sert du vin et des noix. La conversation vire vite au réquisitoire. Chacun y va de sa récrimination. Une dame raconte comment elle n'a jamais réussi à retrouver du travail après avoir été licenciée. "Je ne parle pas assez bien le mandarin, dit-elle, mais les Hans, eux, n'ont pas ce problème." Une autre explique que les jeunes sans emploi sombrent dans la drogue à grande échelle: son propre gendre vient d'en mourir. De nombreux enfants ouïgours sont obligés d'abandonner l'école car leurs familles ne peuvent plus payer les frais de scolarité.

Mais ce qui pèse le plus à ce petit groupe de villageois, c'est la tyrannie du coton. "Le gouvernement nous oblige à planter du coton sous peine d'amendes", se plaint l'un d'entre eux. Problème: le coton se vend mal, les prix chutent et parfois les centrales d'achat cessent toute commande. Les paysans se retrouvent avec des ballots de coton invendus après avoir sacrifié leurs champs de blé. "Ça ne va pas du tout, s'emporte un vieux à barbiche. Autant émigrer !" Un sexagénaire aux cheveux blancs soigneusement lissés en arrière, ancien responsable du Parti communiste, tire un amer bilan de son parcours politique : "Cela ne nous a pas rapporté grand-chose de suivre Mao comme on l'a fait à notre époque."

Prolixes quand il s'agit de dénoncer les discriminations économiques et sociales, ces Ouïgours préfèrent néanmoins rester prudents sur les questions politiques du séparatisme et de l'islamisme. "On préfère ne pas en parler, explique une villageoise. Le gouvernement met en prison des gens pour cela." Tout juste admettent-ils qu'une minorité de leurs compatriotes peuvent être "influencés par les talibans", notamment par le biais de mollahs pakistanais de passage. Eux s'affichent laïques et modérés. Ils se disent "attristés" par les attentats aux Etats-Unis. Ici, on n'est guère sensible aux avertissements de Pékin contre le "péril" yankee; l'image de l'Amérique est plutôt positive au sein d'une population allergique au joug chinois.