Corée du Nord et cécité américaine

Philippe Pons
Le Monde

Analyse. Des trois membres (Irak, Iran, Corée du Nord) de l'"Axe du Mal" de George W. Bush, le dernier est monté en importance pour avoir cherché à développer secrètement des armes de destruction massive (ADM).

En effet, le programme nucléaire de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) est particulièrement préoccupant en raison des effets régionaux qu'il entraînera le jour où celle-ci se déclarera puissance nucléaire : il est de fait probable que la Corée du Sud et le Japon feront de même, en un tournemain, en raison de leur niveau technologique.

Deux ans après son déclenchement, la crise nucléaire avec Pyongyang est l'un des échecs les plus graves et durables de la diplomatie du président américain. Bien que l'attention soit concentrée sur l'Irak et l'Iran, ce fiasco devient embarrassant, comme en témoigne la réaction irritée du Département d'Etat à un article de Selig Harrison, président de Task Force on US-Korea Policy au Center for International Policy de Washington, dans le dernier numéro de la revue Foreign Affairs.

Pour cet expert des questions d'Asie du Nord-Est, "l'administration Bush a, sur la base de données fragmentaires, présenté le pire scénario possible comme une vérité incontournable (...) Elle a déformé les informations des services de renseignements sur la Corée du Nord (comme elle l'a fait en Irak) en exagérant gravement le danger d'un programme de fabrication secrète d'arme nucléaire à base d'uranium."

La gestion étatsunienne de la crise nord-coréenne a aggravé le risque de voir la RPDC se doter de l'arme nucléaire. Si la volonté de Washington est d'enrayer la prolifération, sa politique du "coup de poing sur la table" a eu un effet contraire : en Irak, les Américains ont vainement cherché des ADM ; en Corée du Nord, le régime se vante, sinon de les posséder, du moins d'être en train de s'en doter.

Arguant de preuves jamais publiées que Pyongyang entretiendrait un programme secret d'enrichissement d'uranium, Washington a provoqué, en octobre 2002, une crise qui a conduit à l'arrêt de ses livraisons de pétrole puis à celui de la construction, par un consortium international, de deux centrales à eau légère (plus difficilement détournable à des fins militaires) et enfin au retrait de la RPDC du traité de non-prolifération.

Selon Washington, en admettant l'existence d'un programme d'enrichissement (sa réponse n'a en réalité jamais été claire), Pyongyang a violé l'accord, signé en 1994 avec l'administration Clinton, sur le gel de son activité de retraitement en échange de compensations. Un accord considéré comme caduc par M. Bush dès son élection.

L'ACCORD DE PÉKIN ET DE SÉOUL

On peut accuser la RPDC de mauvaise foi, mais elle n'a pas violé cet accord, qui portait seulement sur le retraitement. A l'exception de déclarations d'A.Q. Khan, "père" de la bombe pakistanaise, sur la fourniture à Pyongyang d'équipements et de technologies d'enrichissement, on ignore si ce programme a été mis en œuvre.

Les Etats-Unis n'ont, en revanche, jamais pleinement honoré ce texte, qui prévoyait la levée des sanctions économiques et la création de bureaux de liaison dans les deux capitales.

Washington ne "tolère" pas que la RPDC possède l'arme nucléaire. Celle-ci rétorque que c'est son unique dissuasion en l'absence de garanties de sécurité des Etats-Unis. Une perception dont il faut tenir compte : "Le Nord se sent menacé alors que certains pays occidentaux misent sur l'effondrement du régime" a rappelé le président sud-coréen.

En deux ans, excepté les pourparlers à six (Etats-Unis, Corées, Japon, Chine et Russie) qui se sont enlisés, Washington n'a rien obtenu, sinon que le programme nucléaire nord-coréen a vraisemblablement progressé.

L'administration Bush se trouve devant un choix : chercher un compromis ou accentuer la pression par des sanctions et la menace d'une action militaire. Elle n'a cependant pas la même marge de manœuvre qu'en Irak : une attaque contre la RPDC serait impossible sans l'accord de Pékin et de Séoul, qui y sont hostiles. Un blocus économique nécessiterait aussi leur participation, loin d'être acquise.

En juin, le secrétaire d'Etat Colin Powell avait fait une timide allusion à ce que Pyongyang pourrait obtenir en renonçant à ses ambitions nucléaires. M. Bush saura-t-il tirer les conséquences de l'impasse d'une politique intransigeante et aveuglée par ses préjugés idéologiques ?

Les suites de l'invasion de l'Irak montrent chaque jour davantage les limites de l'outil militaire et de la méconnaissance du terrain des stratèges américains. Il en va de même en Corée du Nord. Ceux qui la connaissent ne sont pas écoutés à Washington, où les bévues se sont multipliées.

Au lendemain de la chute de l'URSS, les Etats-Unis avaient misé sur l'effondrement du régime et c'est avec l'arrière-pensée que l'accord de 1994 n'aurait jamais à être honoré que Bill Clinton l'avait signé. En 1998, les services de renseignements américains avaient clamé que la RPDC avait un nouveau site nucléaire sous-terrain : quand les experts l'ont finalement visité, ils n'ont rien trouvé. Le refus d'admettre que le régime "tient" toujours se conjugue à une ignorance de ses capacités réelles de nuisance.

A la veille de son voyage en Asie en octobre, Colin Powell a reconnu que les experts américains ne connaissaient pas le niveau d'avancement du programme nucléaire nord-coréen et qu'ils extrapolaient à partir d'estimations vieilles de plusieurs années.

UN UNILATÉRALISME AVEUGLE

Quand, en octobre 2003, la RPDC a annoncé avoir extrait du plutonium de 8 000 barres de combustible nucléaire, la CIA a en conclu qu'elle devait en avoir fait huit bombes...

Selon Donald Gregg, ancien ambassadeur américain à Séoul, la Corée du Nord "est la plus évidente faillite de l'espionnage américain". Il est donc difficile qu'une diplomatie reposant sur des présupposés aussi fragiles puisse déboucher sur autre chose qu'un unilatéralisme aveugle.

Face au triste palmarès de l'administration Bush, l'Union européenne se tient en retrait. Mais elle vient de laisser "enterrer" pour un an de plus le coûteux projet de construction des deux centrales à eau légère, dont elle assume une partie importante du coût et qui a déjà des années de retard, réduisant ses chances de jouer un rôle dans cette crise.

Dans ce contexte, il serait temps que l'Union européenne "prenne l'initiative au lieu de se contenter de suivre" estime Glyn Ford, député travailliste britannique au Parlement européen.