"Chirac ne doit pas oublier le Tibet." Interview du dalaï-lama


- Le Point : Vous avez eu des problèmes de santé. Comment vous portez-vous aujourd'hui ?

- Le dalaï-lama : J'ai eu une infection aux poumons, mais les docteurs me disent que c'est maintenant guéri.

- Que pensez-vous de la visite de Jacques Chirac en Chine ?

- [long silence]... Je ne veux pas embarrasser le président Chirac...

- Pensez-vous qu'il va parler des droits des Tibétains au gouvernement chinois ?

- Je ne sais pas... Si le gouvernement français veut faire du commerce, cela ne me pose pas de problèmes... L'économie est capitale [il rit], mais est-ce plus important que le respect des droits humains par les Chinois ? Si Chirac va en Chine sans mentionner le droit des Tibétains, c'est injuste. Mais la réalité économique est là... Ce n'est pas juste. Le bonheur des peuples ne peut reposer que sur le respect des droits humains.

- Comment comptez-vous faire pression sur le président français ?

- Il y a, paraît-il, 5 millions de Français qui s'intéressent au bouddhisme tibétain. Le gouvernement français, qui est un gouvernement élu, se doit de respecter l'opinion des Français quant au Tibet.

- Connaissez-vous le président ?

- Quand Chirac était maire de Paris, nous nous rencontrions souvent, il me donnait des conseils et moi je lui prodiguais les miens [le dalaï-lama part d'un fou rire qui lui secoue tout le corps]... Mais, depuis qu'il est président, il est devenu distant [long silence]... Je ne crois pas qu'il nous a oubliés, mais, s'il l'a fait, c'est le devoir des médias de lui rappeler le sort des Tibétains.

- Pourquoi le Tibet est-il si important ?

- Le Tibet est un problème d'ordre moral, car le sort du Tibet est lié à la paix en Asie. Vous savez que j'ai proposé au Parlement européen de Strasbourg un Tibet démilitarisé et dénucléarisé, qui pourrait faire tampon entre les deux géants d'Asie, l'Inde et la Chine, qui sont depuis leur indépendance en position de confrontation. Une zone de paix ne veut pas simplement dire une absence d'armes, mais aussi qu'il n'y ait pas la moindre trace de haine et de violence mentale dans ceux qui la peuplent. Vous savez sans doute aussi que les Chinois ont placé sur le plateau du Tibet un grand nombre d'ogives nucléaires, car la couverture nuageuse qui, la plupart du temps, coiffe le Tibet rend la photographie satellitaire difficile. Nous savons également qu'ils stockent leurs déchets nucléaires dans des grottes au nord du Tibet, car de nombreux animaux y donnent naissance à des bébés difformes. Enfin, le Tibet possède une énorme importance écologique, car la plupart des grands fleuves d'Asie, tels le Brahmapoutre, le Yang-tsé, le Mékong, l'Indus ou le Sutlej, naissent au Tibet. Ils ont été pollués par les Chinois et nous voudrions leur rendre leur pureté, car ils sont sacrés pour les Tibétains.

- Mais les Chinois n'ont-ils pas assoupli leur mainmise sur le Tibet ?

- Non, non. Il y a persécution religieuse au Tibet depuis vingt ans et, pour moi, la liberté religieuse au Tibet est fondamentale, car cette spiritualité (le bouddhisme tibétain) joue aujourd'hui un rôle important dans le monde, y compris pour les Français qui s'y intéressent.

- Les Chinois vous traitent toujours de séparatiste. Qu'avez-vous à répondre ?

- La spiritualité n'est pas séparatisme. Vous savez, il y a déjà longtemps que j'ai dit que, si le gouvernement chinois nous permettait de rentrer chez nous, nous laisserions aux Chinois la gestion des affaires étrangères, de la police, de l'armée et que nous ne garderions que la culture, les affaires religieuses et l'éducation... On ne peut pas faire mieux, ce serait vraiment une autonomie limitée pour le Tibet, mais ils continuent à me rejeter et à considérer l'identité tibétaine comme une menace... En plus, ils encouragent la population Han à s'installer au Tibet et aujourd'hui il y a un Tibétain au Tibet pour trois Chinois. Ils encouragent aussi la prostitution à Lhassa et l'occidentalisation à outrance... ll faut rappeler au gouvernement français les violations des droits de l'homme au Tibet... J'ai entendu dire que le gouvernement français fait pression pour que l'embargo sur les ventes d'armes aux Chinois soit levé. Je crois que si la France vend des armes à la Chine, ce serait un peu comme si elle vendait son âme. La Chine a un karma négatif. Dans la philosophie bouddhiste, vendre des armes qui servent à tuer les autres, c'est comme si on tuait soi-même - et on doit en payer le karma. Mais j'ai déjà dit tout cela au président Chirac et je suis sûr qu'il n'a pas oublié !

- Vous venez de parler d'un karma négatif pour la Chine. Pouvez-vous expliquer en quelques mots au Français moyen ce qu'est le karma ?

- Toute action commise porte ses conséquences... aujourd'hui et demain, dans cette vie ou dans une autre. Sinon, comment accepter cette terre de douleurs où tant d'innocents semblent souffrir injustement ? Ce concept est valable pour un individu aussi bien que pour un groupe ou une nation. Les souffrances que le peuple tibétain, par exemple, subit aujourd'hui aux mains des Chinois sont dues à un mauvais karma, de mauvaises actions commises au cours de vies précédentes, tel le féodalisme qui a longtemps régné chez nous. Comprenez bien que différentes personnes peuvent commettre un mauvais karma à différentes époques dans différents endroits et sous des nationalités différentes. Et un jour, parce que c'est leur destinée, elles se retrouvent toutes ensemble, à la même époque, au même endroit, sous la même nationalité, afin de repayer ensemble leur karma. De la même manière, le karma noir que les Chinois ont commis contre nous en tuant tant des nôtres devra être expié par eux tôt ou tard, dans cette vie, ou dans une autre, individuellement et collectivement, en Chine ou ailleurs.

- On sait cependant que les Chinois attendent tranquillement que vous mouriez. Qui est votre successeur ?

- Je n'en ai pas. J'ai déjà dit que je me battrai jusqu'à mon dernier souffle pour la liberté du Tibet, mais que lorsque je mourrai je veux faire autre chose dans ma prochaine vie. L'institution du dalaï-lama disparaîtra avec moi [voir encadré]. J'ai institué la démocratie dans notre système, vous savez qu'aujourd'hui le gouvernement tibétain en exil a un Premier ministre qui est élu. C'est cela le futur du Tibet : la démocratie.

- Que pensez-vous de l'interdiction du port de signes religieux, tel le voile islamique, dans les écoles publiques françaises ?

- La France, même si elle possède des minorités religieuses, est un pays majoritairement chrétien, qui se doit d'avoir des lois chrétiennes. Si vous prenez des pays comme l'Arabie saoudite ou le Pakistan, par exemple, qui sont des pays majoritairement musulmans avec des minorités chrétiennes, les chrétiens là-bas se doivent de suivre les lois de la majorité musulmane. Les musulmans en France devraient d'abord se sentir français et ensuite musulmans; pas le contraire.

- Avez-vous un dernier message pour le président Chirac ?

- Comme je vous l'ai déjà dit, j'ai souvent parlé à Jacques Chirac du Tibet, et il n'est nul besoin que je répète mon message. Chirac est mon ami, un ami du Tibet, et je suis sûr qu'il ne nous oubliera pas ! Dites-lui seulement bonjour de ma part !

SUCCESSION ET RÉINCARNATION

Lorsque le dalaï-lama meurt, on attend trois ans avant d'envoyer une équipe de moines spécialisés chercher sa réincarnation... Car les Tibétains sont persuadés que l'âme du dalaï-lama ainsi que des grands lamas, tels le panchen-lama ou le karmapa, se réincarne de vie en vie, et qu'il est possible de la reconnaître à différents signes : certains, tel le treizième dalaï-lama, laissent avant de mourir quelques indices - souvent sous forme de poème - qui permettent de circonscrire leur réincarnation. Puis, lorsque les enfants sont localisés - il y a plusieurs candidats à la succession -, on leur fait passer une série de tests : ils doivent en particulier reconnaître des objets familiers leur ayant appartenu dans leur réincarnation précédente.

La dernière réincarnation fut celle du dixième panchen-lama mort en 1989 : vingt jeunes garçons qui répondaient aux critères furent sélectionnés au Tibet, puis amenés à Dharamsala ; et, début 1995, après quantité de tests et de divinations, le dalaï-lama déclara que l'un d'entre eux, Gedhun Choeki Nyima, était « sans conteste la réincarnation du panchen-lama ».

L'enfant fut renvoyé au Tibet pour faire son éducation... où il fut arrêté avec toute sa famille et déporté en Chine. Il n'est jamais réapparu ! Les Chinois avaient, eux aussi, choisi « leur » panchen-lama : Gyaincain Norbu, qui fut rapidement, lui aussi, emmené en Chine, mais pour y être endoctriné.

F.G.