Cambodge: Trente années de marche arrière

Philippe Paquet
La Libre Belgique

Le 17 avril 1975, Pol Pot prenait le pouvoir. - Le génocide khmer rouge allait faire deux millions de morts et ruiner le pays. - Trente ans après, l'enfer n'a pas cédé la place au paradis: les riches sont plus riches et les pauvres plus pauvres.

Les Cambodgiens commémorent dimanche le trentième anniversaire de la prise du pouvoir par les Khmers rouges et le génocide qui allait en résulter. De multiples manifestations, au Cambodge mais surtout au sein de la diaspora cambodgienne à travers le monde (et notamment à Paris), retraceront le fil de ces tragiques événements et réexamineront le singulier aveuglement de nombreux "progressistes" occidentaux qui apportèrent leur caution d'"intellectuels" à ce sinistre régime inspiré par la Révolution culturelle chinoise(1).

Alors que les Cambodgiens dressent le bilan, ils sont confrontés à deux terribles constatations: trente ans après, leurs bourreaux attendent toujours un hypothétique procès; trente ans après, leur pays, non seulement n'a guère progressé socialement et économiquement, mais il a même dramatiquement régressé malgré trois milliards de dollars d'aide internationale versés depuis le processus de "démocratisation" enclenché sous les auspices de l'Onu en 1993.

Des morts et pas d’assassins

"On a deux millions de morts mais on n'a toujours pas d'assassins", résume Ong Thong Hoeung, auteur d'un remarquable témoignage sur la terreur sous Pol Pot, traduit en plusieurs languesngues(2). Un procès devrait bientôt s'ouvrir- la Belgique a annoncé vendredi qu’elle affecterait 150 000 euros à son financement en 2005- mais il sera confié à la justice cambodgienne, notoirement corrompue comme le reste de l'appareil d'Etat. "C'est mieux que rien", note M. Ong, résigné. "Les tortionnaires se font vieux et on n'a plus le temps d'attendre un procès idéal", celui que les défenseurs des droits de l'homme voulaient confier à un tribunal international.

Une vie tranquille

Au moins les Cambodgiens auront-il peut-être la consolation d'assister enfin à la condamnation de quelques responsables du génocide. Des anciens compagnons de Pol Pot (lui-même emporté par la maladie en 1998), seuls Ta Mok ("le boucher de Phom Penh") et Kang Kech Iev, alias "Duch" (le chef du centre de torture de Tuol Sleng), sont aujourd'hui en prison. Depuis une amnistie destinée à éradiquer la guérilla khmère rouge et à consolider le pouvoir du Premier ministre Hun Sen, les autres ténors du régime coulent des jours paisibles, soit dans leur ancien fief de Pailin, comme Nuon Chea (l'ex-numéro deux du régime) ou Khieu Samphan (l'ancien chef de l'Etat), soit dans la capitale, comme Ieng Sary (le ministre des Affaires étrangères de Pol Pot) qui y mène une vie tranquille de millionnaire.

Nul ne songerait bien sûr à contester que le Cambodge d'aujourd'hui vaille mieux que celui de Pol Pot. La comparaison n'en est pas moins totalement déplacée, prévient Ong Thong Hoeung. Depuis les élections du 23 mai 1993, le royaume est censé s'être converti à la démocratie. Or, ce qu'on a sous les yeux, c'est une dictature de fait dans laquelle l'ancienne nomenklatura communiste contrôle tous les leviers de l'économie. Il n'est pas jusqu'aux postes dans le gouvernement qui ne soient devenus des prébendes vendues selon un tarif officieux:100_000 dollars pour un portefeuille de secrétaire d'Etat...

Un pays "mal aidé"

"Le Cambodge a été mal aidé", déplore M. Ong. L'aide internationale n'a servi qu'à enrichir davantage les nantis, alors que les paysans n'ont trop souvent même plus de terres à cultiver. L'exploitation des pierres précieuses et du bois ont dévasté la riche nature cambodgienne, ne laissant parfois d'autre issue que la prostitution, un secteur contrôlé, comme une industrie du jeu elle-aussi en pleine expansion, par les anciens apparatchiks communistes convertis en barons capitalistes ou en chefs mafieux.

Un rapport de la Banque mondiale concluait, il y a un an, que la proportion de la population khmère sous le seuil de pauvreté était passé à 43 pc, contre 38 pc en 1992! La mortalité infantile a pareillement augmenté de 115 à 138 pour mille. La moitié de la population active est au chômage et les investissements étrangers ont chuté en cinq ans de 220 à 50 millions de dollars. On en arriverait à comprendre les anciens dignitaires khmers rouges quand ils affirment, la main sur le coeur, qu'il y a d'autres priorités que leur traduction en justice.

(1) Voir le témoignage de Georges Dallemagne dans nos pages "Débats". (2) "J'ai cru aux Khmers rouges", Paris, Editions Buchet-Chastel.