Au Pamir chinois, les musulmans sont attentifs aux échos assourdis de la crise afghane

Frédéric Bobin
Le Monde

TAXKORGAN (Xinjiang, Chine) de notre envoyé spécial. L'Afghanistan est là-bas. On le devine derrière les crêtes mauves des massifs du Pamir qui se découpent sur un ciel d'azur.
A vol d'oiseau, il faut compter une centaine de kilomètres. Taxkorgan est comme un poste-frontière, dernière oasis avant de buter sur les altitudes verrouillées par l'Armée populaire de libération (APL).

On y arrive de Kachgar, étape mythique de la Route de la soie, après avoir glissé le long d'un corridor de plateaux secs où divaguent chameaux et yaks et que surmontent des glaciers culminant à plus de 7 000 mètres. L'horizon est borné de flancs montagneux fripés par la fonte des neiges. Taxkorgan, c'est l'Ouest ultime de l'empire du Milieu, le sas de sortie donnant sur le Tadjikistan, l'Afghanistan et le Pakistan. Des renforts militaires y ont afflué ces dernières semaines. La frontière avec le Pamir afghan n'a jamais été franchement ouverte mais le régime chinois prend ses précautions en redonnant un tour au verrou. On ne sait jamais.

Ville garnison par nature, Taxkorgan se drape plus que de coutume de treillis léopard. Les unités de l'APL sont logées dans des bâtiments bordant la rue centrale. Façades carrelées et vitres bleu fumé : l'architecture type qui disgracie le reste du pays est venue le souiller jusqu'ici. Au fronton sont inscrits en lettres rouges des slogans appelant à "garder la frontière stable" et à lutter contre "le séparatisme". Chacun a visiblement reçu pour instruction d'ouvrir grandes ses oreilles. Dans les éboulis de la "cité de pierres", palais en ruine surplombant le mince filet d'une rivière au tapis herbeux moucheté de sel, un soldat veille.

L'air de rien, il s'approche du gardien des lieux qui explique au visiteur que là-bas, sur la colline d'en face, le Kouomintang installa jadis ses quartiers dans une bâtisse d'argile qui fut un consulat russe. Le "grand jeu" déchaîna, ici aussi, ses âpres manœuvres. Pourtant, le péril du jour est encore loin. Taxkorgan est sur ses gardes mais sans trahir une grande nervosité. Les bidasses trompent l'ennui en jouant au basket. Et le chef de la garnison trouve le temps de s'exhiber à un mariage tadjik dans la basse ville aux masures en torchis et aux venelles défoncées.

LES COUSINS DU PAKISTAN

Taxkorgan, c'est le cœur du pays tadjik chinois. Les liens sont intimes avec les cousins du nord du Pakistan où l'on accède par la route du Karakorum ("la chaîne noire"). La frontière avec le "pays des Purs" est toujours ouverte, comme en témoigne le passage régulier de marchands pakistanais qui filent sur Kachgar. "Il n'y a aucun problème, ça passe comme d'habitude", lance l'un d'entre eux avant de s'engouffrer dans un taxi. Artisanat pakistanais contre textile et électronique chinois : le commerce reste florissant. Les Tadjiks de Taxkorgan jugent toutefois plus sage de rester à domicile. Solidarité ethnique oblige, ils sont de cœur avec le front antitalibans de l'Alliance du Nord, dominée par les Tadjiks afghans, et préfèrent pour cette raison ne pas trop s'aventurer au Pakistan par les temps qui courent. "Je devais aller à Islamabad, mais des amis m'ont déconseillé d'y aller en ce moment", avoue Rahim, un intellectuel. Les habitants de Taxkorgan n'ont pourtant que peu de contacts avec les Tadjiks du Pamir afghan. Plus d'un demi-siècle de fermeture, ou de quasi-fermeture, de la frontière a distendu les liens.

Enclave dans une province du Xinjiang dominée par les Ouïgours, cette petite minorité tadjike ne pose pas de gros problèmes d'insoumission au pouvoir central. Les habitants peuvent se plaindre, notamment devant la difficulté d'accéder à l'éducation, mais ils incriminent rarement le centre impérial. "Le gouvernement de Pékin édicte plutôt de bonnes politiques pour nous, explique un habitant. Mais elles sont détournées par le pouvoir local."

L'inquiétude pour Pékin, c'est plutôt les Ouïgours, minoritaires à Taxkorgan mais majoritaires à Kachgar et particulièrement récalcitrants dans les villages pauvres aux marges du désert du Takla-Makan. Soumis à une implacable pression policière, ces Ouïgours s'imposent une discrétion maximale. Ils se confient difficilement dans les lieux publics de peur que traînent des mouchards aux oreilles indiscrètes. Ils peuvent à la limite exprimer des récriminations sociales et économiques, notamment en raison des inégalités qui se creusent avec les Hans de plus en plus nombreux dans la province, mais ils restent très prudents sur les questions politiques du séparatisme et de l'islamisme. A Taxkorgan, les Tadjiks qui les fréquentent affirment néanmoins avoir entendu certains Ouïgours exprimer de la sympathie à l'égard des talibans.

LES EXTRÉMISTES OUÏGOURS

Les Hans, eux, ne s'embarrassent pas de tant de retenue. Ils admettent crûment le fossé qui les sépare des Ouïgours. "Il est clair qu'ils nous détestent", reconnaît Xiao Zhou. Fonctionnaire tiré à quatre épingles, Xiao Zhou coule des jours heureux en cette marche de l'empire où son maigre diplôme lui vaut une position de notable. "J'ai un avenir brillant ici", se réjouit-il en ajustant sa cravate. Il rêve d'épouser une "jolie Tadjike". A l'en croire, "les Tadjiks sont amicaux à l'égard des Hans". Quant aux Ouïgours, le jugement est vite expédié. "Ils nous volent quand ils peuvent. Et aussi, ils sont violents. Dès qu'ils sont saouls, ils sortent les couteaux. Il y a quelques années, ils plaçaient même des bombes devant les commissariats de police."En jetant champignons et feuilles de salade dans sa fondue sichuanaise, Xiao Zhou s'emporte contre le "terrorisme" des extrémistes ouïgours, ce qui ne l'empêche nullement d'avouer qu'il a ressenti de la "joie" devant le spectacle des avions kamikazes s'encastrant dans les tours de New York. Bien sûr, il est "désolé pour les victimes", mais "ça donnera une leçon aux Américains qui sont trop arrogants". Xiao Zhou n'a pas l'air de subodorer qu'il puisse, lui l'archétype du colon de l'intérieur, apparaître également "arrogant"à d'autres qui n'ont pas le luxe de s'exprimer aussi librement. Quand il sort en titubant du restaurant, la rue centrale est vide et noire. Seuls les phares des 4 × 4 Mitsubishi de l'armée, grimés léopard, trouent l'obscurité. Taxkorgan dort. On ne voit plus les crêtes du Pamir afghan.