Abdelkader Tigha lâché par la France

Arnaud Dubus
Liberation

Détenu à Bangkok depuis 2000, l'ex-cadre des services joue son va-tout.

En quittant l'Algérie, Tigha s'est dit «prêt à aider la France contre le terrorisme en échange d'une protection et d'un asile politique en Europe». En vain. Bangkok (Thaïlande) de notre correspondant

«J'ai été trahi par le gouvernement français.» A travers le grillage de sa cellule du Centre de détention de l'immigration de Bangkok, où s'entassent 150 autres détenus, Abdelkader Tigha raconte l'odyssée qui l'a mené d'Algérie à cette prison de Bangkok où il croupit depuis deux ans. Jusqu'à sa fuite, en 1999, Tigha est un cadre du Département du renseignement et de sécurité (DRS), l'ex-sécurité militaire algérienne. Pendant les années les plus noires de la «sale guerre», il est chef de brigade au Centre territorial de recherche et d'investigation (CTRI) de Blida, de 1993 à 1997. Cette ville, siège de la plus importante région militaire d'Algérie, est devenue aussi un fief islamiste après le début des affrontements ayant suivi l'annulation des législatives de 1991 remportées par les islamistes. Le CTRI est chargé «d'identifier, de localiser et d'évaluer le degré d'implication» des sympathisants présumés des GIA. Une partie du travail de Tigha consiste à superviser l'infiltration de ces groupes par des agents «retournés» par son service.

Muté à Alger. Fin 1996, il est chargé d'établir un rapport d'enquête sur la disparition de deux professeurs proches des GIA. Le rapport, qui implique la police judiciaire militaire, déplaît à ses supérieurs. Muté à Alger, Tigha doit restituer son arme de service. Il apprend qu'on l'accuse d'accointances avec les islamistes. Le message est clair : mieux vaut quitter le pays. En décembre 1999, il parvient à passer en Tunisie puis en Libye avant de débarquer à Damas où transitent nombre d'Algériens, notamment de déserteurs, car la Syrie n'exige pas de visa des ressortissants arabes. Conscient que le faux visa pour la France qu'il a en poche ne lui assurera aucune protection, il décide de contacter les autorités françaises à Damas. Un homme se présentant comme «chargé des questions politiques» le reçoit à l'ambassade. Tigha se dit «prêt à aider la France contre le terrorisme en échange d'une protection et d'un asile politique en Europe».

Quelques jours après, l'homme de l'ambassade lui indique qu'il est «risqué pour les agents français de venir l'interroger en Syrie». Chypre est envisagé. Ce sera finalement la Thaïlande, «pays touristique où on peut passer inaperçu». Tigha achète un billet aller-retour sur Emirates Airlines payé par son interlocuteur. En janvier 2000, il arrive à Bangkok. «J'ai d'abord été logé près de l'ambassade de France au Newrotel, puis au Centre Point Appartment, un complexe de luxe au-dessus d'un centre commercial», raconte Tigha. Il y est inscrit sous son nom, mais avec une fausse adresse à Rome. Dix jours après, arrive une équipe de trois agents de la DGSE, dont nous tairons pseudonymes et descriptions. Les papiers de Tigha sont photographiés. Le debriefing commence, enregistré sur minidisque. Tigha voit ses interlocuteurs trois fois. Les réseaux du DRS et des GIA en Europe les intéressent en priorité, ainsi que certaines affaires concernant la France et l'Algérie. A commencer par les moines de Tibehirine.

C'est là que le ton monte. Les Français veulent des détails. Pour Tigha, c'est la dernière et meilleure carte. Il insiste pour avoir des garanties sur son asile politique. Eux rétorquent que c'est impossible en France car «cela créerait des problèmes avec Alger». «Je leur ai dit que je pouvais aller n'importe où, en Allemagne ou ailleurs... L'un d'entre eux, un jeune, m'a lancé : "Si tu as tué, personne ne voudra t'accepter, pas même Amnesty." Je lui ai répondu : "Tu n'es qu'un jeune, tu ne connais rien."» Le chef du groupe sort alors sur le balcon pour téléphoner de son portable. «En revenant, il m'a dit : "Tu nous donnes les infos, on te donne une grosse somme et tu te débrouilles."» Abdelkader Tigha se fâche. «On arrête tout !» Il dit aujourd'hui : «Je m'étais trompé de porte. Je me sens trahi par la France.» Trois mois plus tard, lorsque son visa expire, Tigha est arrêté par la police thaïlandaise. Au Centre de détention de l'immigration de Bangkok, où il est emprisonné depuis, sont regroupés les étrangers en infraction, en majorité africains, birmans ou cambodgiens. Dans la cellule de Tigha, pièce grillagée de 200 m2 environ, ils sont cent cinquante allongés à même le sol dans une atmosphère fétide brassée par les pales d'un lourd ventilateur de métal. Tous les yeux sont braqués sur une télévision fixée en haut du grillage. La détention ne devrait pas dépasser quelques semaines. On peut y rester des années. Certains craquent. Pendant notre entretien avec Tigha, un Européen hirsute hurle des insultes : il est là, dit-on, depuis dix ans. Un seul médecin s'occupe de ces milliers de prisonniers qui, une fois leur peine accomplie, n'ont qu'un moyen de quitter la Thaïlande pour un pays tiers : le feu vert du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU. Faute de quoi, le détenu ne peut partir que pour une seule destination : son pays d'origine.

«Raison d'Etat». Ce que refuse évidemment Tigha. Son cas tombe dans un vide juridique sur lequel le HCR travaille depuis un an : en vertu d'une «clause d'exclusion», le statut de réfugié est refusé à ceux qui pourraient être impliqués dans des crimes contre l'humanité. Tigha nie fermement : «Je ne donnais que les adresses des gens à interroger. Je n'étais chargé ni des interrogatoires, ni des exécutions.» Le statut lui a été refusé à deux reprises. S'il est extradé vers l'Algérie, il risque à l'évidence la mort ou la torture. De son côté, la France n'a pas voulu considérer sa demande. «Elle a peur d'Alger. Il y a une relation très étroite entre les deux "services"», affirme Tigha. Sur le plan du droit, l'attitude française est contestée par l'avocat Patrick Baudoin, ancien président de la FIDH : «L'asile doit être accordé à toute personne susceptible d'être persécutée dans son pays. Tel est le cas d'Abdelkader Tigha. Il faut être aveugle ou hypocrite pour récuser cette évidence. La France se déshonorerait en refusant, par lâcheté ou raison d'Etat, de lui accorder l'asile.»

A Kuala Lumpur, l'ambassade d'Algérie, elle, ne lâche pas Tigha des yeux. Elle a demandé aux autorités thaïlandaises d'être informée en permanence sur ses éventuels déplacements. En attendant, Abdelkader Tigha, 34 ans, attend dans sa cellule. «Je n'ai plus peur de rien, sauf de Dieu.».