«La crise ukrainienne a porté un coup sérieux à Poutine»

Véronique Soulé
Libération

Hryhoriy Nemyria, expert, analyse l'impact de la «révolution orange».

A quelques jours de la présidentielle en Ukraine, qui aura lieu dimanche, Hryhoriy Nemyria, directeur du Centre pour les études européennes et internationales à Kiev, analyse l'impact dans le monde de la «révolution orange».

Peut-on dire que l'Ukraine a choisi l'Europe ?

Oui. L'adhésion à l'Union européenne va devenir un objectif stratégique. Victor Iouchtchenko aura deux axes en politique étrangère : l'intégration à l'UE et le partenariat stratégique avec la Russie.

Dans quelle mesure l'Union sera-t-elle à la hauteur du défi ukrainien ?

Dans de nombreux pays, on considère que l'Ukraine est trop grande, trop pauvre et trop soviétique. Il y a aussi la grande prudence occidentale à l'égard de la Russie, trop proche pour être négligée, trop grande pour être intégrée, trop riche en gaz et en pétrole, et trop nucléaire pour être irritée. L'argument du soviétisme a sauté mais l'Ukraine reste trop grande et pauvre. L'UE vient d'accueillir dix nouveaux membres, la Roumanie et la Bulgarie vont bientôt la rejoindre, la Turquie et la Croatie entament les négociations. L'Ukraine va se retrouver dans la queue pour entrer dans l'UE... Ce sera difficile. En même temps l'UE a le devoir de répondre aux changements démocratiques : l'Ukraine a envoyé un signal, à l'Union maintenant d'en renvoyer un.

N'est-ce pas un peu tard ?

La capacité d'absorption de l'UE semble saturée. Mais les Européens nous l'ont souvent dit : l'Europe, ce sont aussi des valeurs, et les changements en Ukraine ont été faits au nom de ces valeurs. Je vois trois scénarios possibles. Tout en rendant hommage aux changements, l'UE se contente de proposer le statu quo. Cela compliquerait la tâche de Iouchtchenko : ses opposants répètent que «l'UE ne veut pas de nous», qu'il vaut donc mieux se tourner vers la Russie. Dans le deuxième scénario, moins probable, l'Ukraine obtiendrait ce qu'elle veut : la perspective d'une adhésion. Troisième scénario : dans le cadre de la «politique européenne de voisinage», on pourrait réserver un traitement particulier à l'Ukraine.

La médiation européenne a-t-elle joué un rôle important ?

Elle a été vraiment positive. Il y avait jusque-là l'idée que l'Ukraine était au centre d'un jeu entre les Etats-Unis et la Russie. La venue de Javier Solana (le haut représentant de l'UE pour la politique étrangère) a corrigé cette perception erronée. Ensuite la médiation elle-même, avec ses tables rondes pouvoir-opposition et une place laissée à la Russie, a permis d'empêcher une solution de force, voire un bain de sang. A cet égard l'UE a été un softpower efficace. Il y a aussi tous les observateurs européens qui ont montré aux Ukrainiens que l'Europe se souciait de nos élections.

Y a-t-il eu une confrontation Occident-Russie ?

Plutôt des tensions. Au coeur du problème, il y a la volonté de la Russie de retrouver son statut de grande puissance et de restaurer son contrôle sur «l'étranger proche». Or l'Ukraine est clé dans cet «étranger proche», pas seulement à cause du stationnement de la flotte de la mer Noire en Crimée, de sa proximité culturelle, des 11 millions de Russes ethniques y vivant, de son rôle de transit pour le gaz et le pétrole russe vers l'Ouest. Contrôler l'Ukraine était une part vitale de la légitimité de Poutine en Russie même, surtout après la «révolution des roses» en Géorgie. La crise ukrainienne lui a porté un coup sérieux. Les Russes peuvent lui demander : qui a perdu l'Ukraine ?

Comment expliquer de telles erreurs ?

Il a sous-estimé la réaction de l'Ouest et les changements intervenus en Ukraine. Il pensait que la Russie était trop importante pour l'Ouest : elle fait partie de la coalition antiterroriste et fournit de plus en plus d'énergie à l'Europe. L'Ouest, selon lui, réagirait mollement et en ordre dispersé. Moscou jouerait alors son jeu habituel : les Etats-Unis contre l'Europe et, au sein de l'UE, les uns contre les autres. Poutine a également sous-estimé la maturité de la société civile ukrainienne et de ses institutions, comme la Cour suprême ou le Parlement.

Quel rôle ont joué les Etats-Unis ?

Avant les élections, les visiteurs de haut rang se sont succédé à Kiev : le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, Henry Kissinger, Richard Holbrooke, Zbigniew Brzezinski, etc. Ils disaient tous la même chose : ce scrutin est important, nous veillerons à ce qu'il soit libre et transparent. Ensuite le soutien américain aux ONG locales a augmenté. Mais il faut ajouter ici les fonds, souvent oubliés, alloués par l'Union européenne. Aussi pratique soit-elle, la théorie du complot avec la CIA derrière la «révolution orange» ne tient pas.