AU CONGO, LE PROBLEME DES REBELLES HUTUS DOIT ETRE REGLE

Emma Bonino
Libération

Députée au Parlement européen, ancienne commissaire européenne, et membre de l'International Crisis Group.

L'existence permanente en république démocratique du Congo (RDC) de 8 000 à 10 000 rebelles hutus liés au génocide de 1994 dans leur pays d'origine, le Rwanda, est aujourd'hui la source principale d'instabilité dans la région.
Bien que trop faibles pour mettre en danger le gouvernement rwandais et bien que la plupart de ses membres ne soient pas eux-mêmes des génocidaires, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) donnent à Kigali une justification constante pour ses menaces d'invasion en RDC. Elles demeurent pareillement un outil potentiel que les intransigeants de Kinshasa pourraient utiliser pour saboter le processus de paix déjà fragile.
Le 31 mars 2005 à Rome, les représentants des FDLR ont annoncé que le mouvement était disposé à cesser son action militaire contre le Rwanda et à retourner au pays. Cette déclaration, issue de négociations avec des représentants du président congolais Kabila commandités par la Communauté de Sant'Egidio , a marqué une ouverture inespérée et la possibilité d'en finir une fois pour toutes avec l'un des obstacles principaux à la paix dans la région des Grands Lacs.
Dans cette même déclaration, les FDLR ont dénoncé le génocide rwandais et accepté de se soumettre aux instruments de la justice internationale. Plus concrètement dans le but de transformer leur combat militaire en lutte politique, les FDLR ont déclaré que si elles étaient assurées de «mesures d'accompagnement», elles se démobiliseraient, rapatrieraient leurs troupes au Rwanda et pousseraient également tous les réfugiés rwandais à rentrer au pays.
Les écueils seront toutefois difficiles à aplanir. Le gouvernement rwandais, qui n'était pas présent lors de la réunion de Rome, a toujours refusé d'entrer en négociations politiques avec un groupe qu'il considère, non sans raison, comme criminel. De leur côté, les chefs des FDLR, peu enclins à retourner dans un pays où les uns se verraient emprisonnés et les autres perdraient biens et statuts, n'ont dans le passé envisagé ce retour que sur des conditions peu réalistes : la possibilité pour leur mouvement d'initier un dialogue interrwandais entre le parti au pouvoir à Kigali, le Front patriote rwandais (RPF), et l'opposition en exil.
La déclaration de Rome revêt tous les attraits d'une offre positive. Mais la référence à des «mesures d'accompagnement» non déterminées suggère que les conditions qui fâchent avancent à couvert. Il reste toutefois dans l'intérêt de toutes les parties de saisir toute occasion permettant un désarmement pacifique des FDLR. Sans cela, la seule option sera militaire. Mais la nouvelle armée congolaise n'est pas encore prête à mener à bien une opération de ce genre, qui aboutirait probablement à de nouveaux déplacements de civils. Laisser la situation pourrir n'est cependant pas une option : cela pourrait aboutir à une crise plus grande encore par l'éclatement de combats généralisés dans la région.
La communauté internationale doit se mobiliser pour faire pression. On peut s'étonner, en effet que, au lendemain de l'annonce par la Banque mondiale et le FMI de l'annulation de 1,4 milliard de dollars de la dette du Rwanda, le président rwandais s'empresse de menacer d'envoyer à nouveau ses troupes au Congo.
Les bailleurs de fonds ne doivent plus accepter ce genre d'affront : avec un montant annuel d'aide de plus d'un milliard de dollars ce qui correspond à 53 % du budget national du Congo et presque à la moitié de celui du Rwanda, les donateurs ont une influence considérable. Et pourtant, en dépit des provocations répétées, ils continuent d'apporter leur aide à Kigali sans placer de conditions significatives.
Le gouvernement rwandais n'a pas de meilleure solution à l'heure actuelle que de saisir au vol la balle lancée par la déclaration de Rome. Il devrait s'efforcer d'établir un contact fiable avec les commandants militaires modérés des FDLR en les amenant par des incitations concrètes, voire pécuniaires, à retourner au pays. De son côté, le gouvernement intérimaire de Kinshasa, qui hésite encore sur la bonne marche à suivre, doit contraindre les FDLR de tenir leurs promesses. Le but pour Kigali et Kinshasa devrait converger vers une marginalisation des intransigeants des FDLR.
Quelle que soit la tournure des événements, la nouvelle armée congolaise doit impérativement s'avérer prête à une éventuelle offensive militaire contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda au cas où celles-ci devaient ne pas tenir les promesses de la déclaration de Rome. Un effort de préparation militaire sérieux des Congolais aura le double avantage de retirer à Kigali toute excuse d'intervention au Congo ainsi que de rappeler aux FDLR les conséquences possibles d'un recul sur les promesses faites à Rome.