Des enjeux au-delà d'Arlon

ROLAND PLANCHAR
La Libre Belgique

Ces enjeux et questions dépassent l'objectif normal d'un procès d'assises.
En cause, pour l'opinion : la crédibilité de la justice et de l'Etat eux-mêmes.
Mais il y a aussi les incertitudes encore présentes dans l'affaire.

ANALYSE

Au plan strictement factuel, l'affaire Dutroux est tout à fait hors normes mais relativement simple, centrée sur un abcès criminel assurément formé de Marc Dutroux, Michelle Martin et Michel Lelièvre ainsi, peut-être, que de Michel Nihoul. Quatre accusés, treize victimes dont cinq décédées, un dossier pléthorique, 470 témoins... De quoi former un procès exceptionnel de 10 semaines, 2756 jours après l'arrestation de Dutroux, devant des centaines de journalistes et dans une ville assiégée ?

Il faut, pour comprendre vraiment ce caractère colossal, ajouter un contexte que le droit voudrait voir refoulé hors du prétoire mais qui y est déjà entré, parce que Dutroux a opéré un revirement tardif en parlant «réseau». Il faut également, pour tout appréhender, ajouter les questions soulevées par certaines parties civiles, peu ou pas convaincues par la version qui s'est imposée au fil de l'enquête, celle d'un pervers relativement isolé. L'ensemble dessine quelques grands enjeux et interrogations qui dépassent, pour certains, l'objectif classique d'un procès d'assises - dire qui est coupable et de quoi.

1 Quel crédit pour le procès d'Arlon ? Les débats ne pourront accueillir les griefs formulés à l'emporte-pièce sur les plateaux de télévision, ni le rêve d'une justice parfaite et immanente à laquelle la Belgique aspirait au lendemain de la Marche blanche. Le verdict ne pourra pas davantage héberger les vieilles querelles, comme la mise en cause du gouvernement, de l'ancienne gendarmerie ou de la justice. Or, pourtant, l'opinion attend aussi des réponses à ces égards. C'est le noeud du problème: sans pouvoir déborder beaucoup sur le contexte de 1996, comme handicapé à cet égard parce qu'il ne doit juger que les accusés et sur les faits qu'on leur reproche, le procès peut toutefois, s'il est de grande qualité et si tous les éléments sont clairement exposés et discutés, apaiser le doute et restaurer la confiance. L'exposé du juge Jacques Langlois, qui pourra enfin tout expliquer et tout montrer de ce qu'il a vraiment découvert, sera déterminant.

2 Quelle image pour la Belgique? L'idée qu'un réseau de protections avait mis à mal l'appareil d'Etat avait fortement terni l'image de la Belgique à l'étranger. La présence massive de la presse internationale, à Arlon, montre qu'on attend, hors frontières, de voir où le pays en est...

3 Une réconciliation entre «croyants» et «non croyants» ? L'opinion publique reste divisée entre «croyants» et «non croyants» à la thèse du réseau protectionnel. Corollaire de tout ce qui précède: l'éventualité d'une «réconciliation» existe, si les débats expliquent vraiment tout sans devoir faire appel à cette thèse ou s'ils montrent qu'elle est essentielle.

4 Le rôle de la presse. Déchirée parfois jusqu'à la caricature dans ses appréciations sur l'affaire, la presse jouera un rôle particulièrement important, à Arlon. Le public n'aura pratiquement pas accès à la salle des assises et sera donc largement tributaire des médias, pour son information. Selon ce qu'elle en fera, la presse y gagnera ou perdra du crédit.

5 Michel Nihoul, la grande inconnue. Certaines questions factuelles importantes ne sont pas tranchées. La plus visible concerne le rôle de Michel Nihoul : poursuivi pour trafic de drogue, il l'est aussi pour l'enlèvement et la séquestration de Laetitia. Or la chambre du conseil avait estimé que c'était à tort et la chambre des mises en accusation avait dit, en prononçant sa libération en 1997, que les indices de culpabilité manquaient... avant pourtant de le renvoyer aux assises, en 2003. Même le procureur Bourlet avait requis contre lui différemment, selon les circonstances. Or son éventuelle culpabilité jalonnerait, aux yeux de certains, le chemin vers un éventuel réseau. Concrètement, Nihoul est desservi par le fait qu'il a téléphoné 32 fois à Dutroux entre les 5 et 14 août 1996 (Laetitia ayant été enlevée le 9) ainsi que par les accusations de Martin et Lelièvre. Mais rien de véritablement concret ne semble peser sur lui, à ce sujet.

6 Qui a enlevé Julie et Melissa? Et quand sont-elles mortes? Deux grandes questions ne sont pas résolues. Qui les a enlevées? Dutroux prétend que ses complices Weinstein et Lelièvre ont fait le coup à son insu. Michelle Martin, en revanche, assure que Dutroux lui a lui-même avoué être directement impliqué. D'autres hypothèses ont de surcroît été évoquées, côté parties civiles. Le procès devrait lever cette incertitude. Quand les fillettes sont-elles mortes ? Dutroux prétend, d'accord avec Martin cette fois, que c'est en mars 1996, après l'absence du premier pour cause d'emprisonnement. Mais cela leur permet à tous deux de minimiser leur responsabilité dans le cas où ils auraient volontairement et plus tôt laissé mourir de soif et de faim Julie et Melissa (on ne peut oublier que Eefje est décédée de la même manière).

7 Y avait-il un réseau? Le meilleur témoin, Sabine Dardenne, dit avec constance et détails qu'elle n'a vu que Dutroux et aucun «client», pendant sa longue séquestration. Mais les déclarations de Martin et Lelièvre sont contradictoires. Dutroux donne des versions changeantes. Peut-être évoquera-t-on aussi le projet que certains lui prêtent d'avoir voulu construire un réseau avec un tenancier de bar de Blankenberge ?

8 Sabine et Laetitia seront-elles présentes au procès? Une incertitude pèse sur la présence de Sabine et Laetitia (la première dispose à ce stade de la volonté nécessaire mais craint les débordements de la presse; la seconde préfère ne pas venir sauf si le courage lui en vient) ainsi que sur celle des parents Lejeune et Russo. Ils ont dit qu'ils ne comptaient pas se rendre à Arlon, mais sous réserve.

9 Que risquent les accusés? Pour Dutroux: la perpétuité. Pour Martin et Lelièvre: 30 ans de réclusion. Nihoul: 20 ans, s'il est dit coupable pour l'enlèvement de Laetitia, 5 ans maximum (mais peut-être beaucoup moins) pour le trafic de drogue.