Taïwan, l'angle mort de la vision chiraquienne de l'Asie




Il y a quelque chose d'émouvant dans les tentatives du Quai d'Orsay de rectifier le tir au lendemain de la visite d'Etat de Hu Jintao à Paris. La France n'a "pas vocation à s'immiscer dans les affaires de quiconque", a dit Dominique de Villepin. "Nous n'exprimons aucune critique à l'égard du processus démocratique à Taïwan ni à l'égard du principe même d'un référendum", a précisé un de ses porte-parole. Il faut craindre que tous ces efforts se révèlent vains.

La casuistique des diplomates professionnels, dont le métier est d'arrondir les angles, n'émoussera pas l'effet calamiteux de la sortie de Jacques Chirac contre la "grave erreur" et "l'initiative irresponsable" que constitue le projet d'un référendum à Taïwan sur les capacités de défense de l'île. Le Quai d'Orsay peut toujours arguer que la déclaration conjointe, signée par MM. Chirac et Hu, se contente de condamner en termes généraux "quelque initiative unilatérale que ce soit, y compris un référendum", qui viserait à "modifier le statu quo", à "accroître les tensions dans le détroit" et conduirait à "l'indépendance de Taïwan".

La généralité de la formule (la retournerait-on contre la Chine si d'aventure celle-ci prenait une "initiative unilatérale" rompant le "statu quo"?) ne changera rien à la lecture expressément antitaïwanaise qu'en a faite Jacques Chirac lors de ses interventions verbales. Une lecture "unilatérale", ne soufflant mot de la menace militaire permanente que Pékin fait peser sur Taïpeh, une lecture dépouillée de tout commentaire positif sur la vitalité de la démocratie taïwanaise. Il y a un grand impensé dans cette lecture-là : le renforcement continu, méthodique, de l'arsenal continental pointé vers l'île - le nombre de missiles étant passé de 200 en 1999 à 500 en 2003. L'accumulation inexorable de cette force de frappe ne constitue-t-elle pas à sa manière une "rupture unilatérale du statu quo" par le régime de Pékin ? La notion du "statu quo" dans le détroit de Formose est-elle étroitement institutionnelle ou plus globalement stratégique ? Si l'appel à la préservation du "statu quo" a un sens, ne devrait-il pas s'accompagner d'un appel concomitant à geler le rapport des forces militaire entre les deux rives ? Or la France ne le demande pas à la Chine.

On a beaucoup écrit sur le tropisme asiatique de Jacques Chirac. Le président français aime, paraît-il, l'Asie. Il se dit fasciné par la Chine, le Japon... Or il n'aime pas Taïwan. Depuis des années, les propos qu'il tient sur Taïwan - en privé en particulier - relèvent de l'agacement. Pour qui aime les identités bigarrées, l'île est pourtant un joyau d'anthropologie culturelle : outre son héritage aborigène, elle se nourrit d'une puissante tradition chinoise (une tradition infiniment plus riche et vivante que sur le continent, où elle fut persécutée avant d'être folklorisée aujourd'hui par la diplomatie pékinoise) et de l'apport japonais, le tout sur fond du bouillon de culture de l'Asie-Pacifique. Or le président français est totalement insensible à cette confluence pluriculturelle. Il n'a pas l'air d'être d'avantage intéressé par l'extraordinaire laboratoire politique qu'est devenu Taïwan, première expérience d'acclimatation de la démocratie en terre chinoise - un précédent qui mériterait un minimum de considération. Au plan culturel comme politique, Taïwan est l'angle mort de la vision chiraquienne de l'Asie. Cette cécité est pour tout dire incompréhensible.

A moins qu'elle ne s'explique par un "amour de l'Asie" très étroitement enchâssé dans la géopolitique. Est-ce là la clé de l'allergie antitaïwanaise du président français ? Car Taïwan est bel et bien une anomalie géopolitique. Voici une île - même pas un empire source de mythologies - jouissant d'une souveraineté de facto, et non de jure, causant des migraines récurrentes à des Etats occidentaux, comme la France, désireux de célébrer le retour de la Chine continentale dans la communauté des nations.

Il y a un véritable pari de Jacques Chirac sur la Chine. On lui a beaucoup reproché son "cynisme" de VRP bradant les droits de l'homme et la démocratie pour le futur TGV Pékin-Shanghaï (probablement acquis). Les préoccupations commerciales ont bien sûr dominé - du côté français en tout cas - la visite de Hu Jintao en France. Paris est très irrité d'être à la traîne des Allemands sur le marché chinois et veut rattraper son retard. Mais réduire l'approche chiraquienne de la Chine à un étroit mercantilisme est un contresens. Sa vision va au-delà. Elle est géopolitique.

MULTILATÉRALISME

Approfondissant la démarche qui fut la sienne quand il soutint activement le rapprochement euro-asiatique autour de l'ASEM, Jacques Chirac veut intégrer la Chine émergente dans le monde "multipolaire" qui lui est cher. Les turbulences transatlantiques ont conforté cette option vieille d'une dizaine d'années. Le président français veut enrôler désormais la Chine dans sa croisade en faveur du multilatéralisme. Et là, Taïwan gêne.

Or ce pari est risqué. Pour deux raisons essentielles. La première est qu'il y a beaucoup de naïveté à investir dans la prétendue conversion de Pékin dans le multilatéralisme. Paris projette sur Pékin une vision des relations internationales qui n'est pas la sienne. En dépit de sa rhétorique onusienne, la Chine reste un empire autocentré et arc-bouté sur le primat de son intérêt national. Les Français auraient dû s'en apercevoir lorsqu'ils n'ont reçu qu'un très timide soutien chinois dans la crise irakienne.

Deuxième risque : le dédain affiché par Jacques Chirac - et d'autres dirigeants occidentaux - à l'égard de la démocratie taïwanaise peut fort bien conforter sur l'île un indépendantisme désespéré. Il y a une réalité politique qu'on ne peut éluder à Taïwan : la maturation d'une "identité politique" distincte de la référence continentale que l'intégration économique entre les deux rives du détroit de Formose a échoué à désamorcer. Le président Chen Shui-bian, aujourd'hui stigmatisé comme un fauteur de troubles, n'a cessé durant les quatre ans de son mandat de contenir les radicaux de son camp. Loin de "réduire les tensions", comme le souhaite la déclaration conjointe sino-française, la répudiation des outils de la démocratie taïwanaise au nom de la coopération avec Pékin peut fort bien conforter les partisans locaux d'une rupture formelle. Jacques Chirac doit bien réfléchir à ce scénario de crise-là.