IDEE N°15 : AVOIR LE COURAGE DE DIRE AUX GENS LA VERITE A PROPOS DE L’IMMIGRATION

Emma Bonino
La Règle du Jeu

Emma Bonino, Vice-Présidente du Sénat italien, ancien ministre du gouvernement Prodi, signe la quinzième idée de notre campagne pour faire baisser le Front National
La hausse de l’intolérance et d’une perception complètement déformée de la présence d’immigrés dans nos pays n’est pas une particularité exclusivement française ; c’est au contraire un phénomène qui a beaucoup gagné d’espace partout en Europe pendant la dernière décennie, un phénomène accompagné par la croissance de partis classés à l’extrême-droite de l’échiquier politique, qui ont fait de la diabolisation de l’immigration leur dada. Cette culture de la haine, du refus – et de la peur – de l’autre, fait émerger des partis comme le Front National en France, la Ligue du Nord en Italie ou le Jobbik en Hongrie. Ces partis n’ont rien à voir avec notre identité et encore moins avec les supposées racines juives et chrétiennes de notre continent, mais c’est plus précisément le levier avec lequel ces formations tentent d’aggraver les fractures sociales, toutes espérant pouvoir en tirer des avantages électoraux.
Souvent, l’information joue elle aussi un rôle important en amplifiant cette tendance. L’insécurité économique conjuguée à celle liée à la criminalité n’est pas suffisante à elle seule pour expliquer le niveau de préjugés et d’hostilité envers les immigrés, y compris ceux de deuxième génération. Cette réalité n’aurait jamais pu atteindre une telle ampleur sans la contribution active des médias. Avez-vous remarqué comme, spécialement en période de campagne électorale, les médias ne font que mettre l’accent sur les crimes commis par des immigrés tout en ignorant ceux qui sont commis au sein du même groupe ethnique? Dans de nombreux cas, les moyens d’information, notamment la presse écrite et l’audiovisuel, semblent devenir un instrument au service des partis xénophobes pour multiplier les anxiétés qui existent déjà et renforcer l’idée que les immigrés profitent du système.
Quand la patronne du FN vous raconte qu’il faudrait bien abolir le traité de Schengen pour endiguer le flot d’immigrés clandestins, réduire en cinq ans l’immigration légale de 200.000 à 10.000 entrées pour éviter aux français d’en payer le coût, supprimer le regroupement familial, interdire aux immigrés de manifester, et bien voilà ce qui s’appelle du populisme qui fait campagne à l’aide de slogans frauduleusement simplistes.
Le FN oublie que la France est un pays qui a su, au cours des années, faire de la diversité une occasion de croissance et de richesse, un pays qui est terre d’immigration à partir de la fin du XIXe siècle, et qui, en tant que terre des Droits de l’Homme, n’a jamais vécu la présence d’immigrés comme une menace.
De plus, sur le plan économique et notamment du côté du marché du travail, selon le estimations du Conseil de l’Union européen, d’ici 2050, en l’absence d’immigration et à taux d’activité constant, la population active de l’Union va diminuer de 68 millions de travailleurs environ. Cela signifie que pour combler le déficit de main d’œuvre nous aurons besoin de 100 millions d’immigrés (étant donné que tous les immigrés ne rejoignent pas la population active).
Au-delà de la nécessité d’opposer des arguments concrets aux propositions affligeantes du FN, le défi qui se pose à nous tous est de trouver le courage d’expliquer aux citoyens européens non seulement que l’immigration est une réalité, un phénomène destiné à rester avec nous et qui doit être réglementé, mais aussi de transférer au niveau communautaire la compétence en matière de gestion des flux migratoires. Comme le fait remarquer le rapport « Vivre ensemble, conjuguer diversité et liberté dans l’Europe du XXIe siècle », rédigé par un groupe d’éminentes personnalités du Conseil de l’Europe, l’Union européenne en tant que telle, ainsi que tous les États membres, doivent être mis en condition de se doter de stratégies et de politiques d’intégration efficaces.