Le cas de la Somalie


Le cas de la Somalie

SOMMAIRE: Mohamed Aden Sheikh, chirurgien somalien ayant fait ses études et sa spécialisation en Italie, a été l'un des principaux dirigeants politiques de son pays au cours des années soixante-dix, lorsque le régime de Siad Barre tenta, au nom du "socialisme scientifique", la transformation radicale de la société pastorale somalienne. De 1970 à 1973, pendant qu'il était ministre de la santé, une vaste campagne de vaccination de masse fut organisée et le choléra disparut de la Somalie. Il occupa ensuite le Ministère de l'information où il oeuvra pour l'alphabétisation de son peuple.
Emprisonné pour des raisons politiques pour la première fois en 1975, il est arrêté à nouveau par le dictateur en 1982, accusé de conspiration. Il est incarcéré pendant six ans à la prison spéciale de Labatan Girow, sans procès ni chef d'accusation précis. Mohamed Aden est remis en liberté en 1989 grâce, entre autres, à une vaste campagne d'information internationale et à l'action politique pointue menée par un groupe de militants radicaux. Au cours du IVe Congrès italien du Parti radical qui a eu lieu à Rome, en janvier dernier, Mohamed Aden s'est inscrit au Parti radical transnational. Voici ce qu'il a déclaré à Radio Radicale.
(LE PARTI NOUVEAU - N. 6 - MARS 1992)


Radio Radicale - "La guerre civile en Somalie a déjà provoqué 40000 morts. Pourquoi la Somalie n'intéresse-t-elle plus les médias?".
Aden Sheik - "En réalité, le chiffre de 40000 morts ne tient compte que du Sud et de la zone de Mogadiscio. Au Nord, je crois qu'il y en a eu au moins 30000 avant même la chute de Siad Barre. La Somalie n'intéresse pas l'opinion pour de multiples raisons; la chute de Siad Barre et la reconquête du pouvoir par des factions tribales-militaires ont eu lieu en même temps que la guerre du Golfe, la chute des régimes à l'Est et la crise yougoslave."
R.R. - "Il y a quelques jours, un accord de paix a été conclu par l'Onu. A Mogadiscio, encore divisée en deux, on continue à mourir. Existe-t-il des marges de manoeuvre pour une médiation entre les deux factions rivales, celle du président Al Mahdi et celle du général Mohamed Farah Aidid, qui se réfèrent tous deux au Congrès somalien uni?"
Aden Sheik - "Avant tout, Mogadiscio n'est pas toute la Somalie. Puis, comme cela a lieu à chaque guerre civile -incivile, dans ce cas-ci, parce que ce sont de pauvres gens qui meurent, des sans-défense qui n'ont aucun pouvoir contractuel, des faibles de tous clans- il s'agira de voir quand les factions en auront assez de combattre. Déjà en janvier dernier, j'ai souhaité l'intervention de l'ONU, sous forme d'un contingent limité de casques bleus, pour agir comme force de séparation et pour donner aux Somaliens un moment de trève, de réflexion et de réconciliation. Cette proposition n'a pas été bien reçue par beaucoup de Somaliens qui pensent être en mesure d'imposer certaines dominations. Mais je crois qu'ils se rendent compte aujourd'hui qu'ils se sont trompés."
R.R. - "Pourquoi l'OUA (l'Organisation pour l'Unité africaine), qui a agi comme médiateur dans la crise du Liberia, ne parvient-elle pas à intervenir en Somalie?"
Aden Sheik - "Je pense que l'OUA n'a jamais résolu aucun problème africain. L'intervention au Liberia a été réalisée par un groupe de pays d'Afrique occidentale qui ont décidé d'intervenir dans la crise libérienne en envoyant une force d'interposition. L'OUA n'a aucune force propre, tout comme n'en ont pas les pays d'Afrique orientale."
R.R. - "Les antécédents ne permettraient-ils pas une intervention directe de l'Ethiopie dans cette crise?"
Aden Sheik - "Sans doute. Mais l'Ethiopie d'aujourd'hui n'est plus celle d'hier. Aujourd'hui, l'Ethiopie est gouvernée par des hommes qui ont combattu à la fois l'impérialisme de Haïle Selassie et la dictature sanguinaire de Mengistu; ces hommes se trouvent donc dans la nécessité d'accepter l'autonomie et l'autodétermination de toutes ces régions. Ce sont des dirigeants qui méditent sur une évolution à plus grande échelle de toute la Corne d'Afrique."
R.R. - "Tu faisais une analogie entre la Somalie et la Croatie. Marco Pannella a enquêté pour la formation de brigades nonviolentes également en Somalie, afin de mettre un terme au conflit. Est-ce que tu penses que cette solution alternative soit jouable?"
Aden Sheik - "Je crois qu'une intervention est de toute façon nécessaire. Mais il me semble qu'une intervention comme celle qu'ont réalisée Pannella et d'autres camarades en Croatie est très difficile et très incertaine en ce moment. Je suggèrerais plutôt une commission d'amis et de camarades qui se rendrait dans les pays voisins de la Somalie -par exemple, le Kenya et Djibouti- pour recueillir les premiers éléments d'un discours pour la compréhension entre Somaliens et vérifier ce qui se passe vraiment en Somalie."
R.R. - "Lors de ton intervention au Congrès, tu as rappelé l'initiative du Parti radical en faveur de ta libération; peux-tu nous rappeler cette action?"
Aden Sheik - "Lorsqu'une personne est isolée pendant des années et que dans sa solitude, il pense que les autres, à l'extérieur, parlent, écoutent de la musique, mangent, vivent une vie normale et n'ont absolument aucune idée de ce qui se passe à l'intérieur; dans ces murs, on est désespéré. Ce qui m'a soutenu, moi et de nombreux autres, a été le fait qu'à l'extérieur, il y avait des amis qui pensaient à nous."
R.R. - "Pourquoi t'es-tu inscrit au Parti radical?"
Aden Sheik - "Parce que la Parti radical est un parti qui a dépassé les Partis. Sa vision gandhienne m'a fasciné parce que la thématique qu'elle propose est universelle. C'est le début d'une compréhension plus générale, au-delà du rôle de camisole de force joué par les frontières. Le parti ne te lie pas les mains: le fait que quelqu'un s'inscrive au Parti radical ne l'empêche pas de parler ou de dialoguer avec d'autres formations et forces politiques. Sa perspective universelle est également importante car elle impose à tous de reconsidérer une certaine vision de l'homme et du concept de solidarité."