Ukraine: premiers pas risqués de Iouchtchenko

Annette Bernier
Libération

Le futur président va tenter d'apaiser sa relation avec Moscou et de lutter contre la corruption.

Kiev correspondance. Victor Iouchtchenko n'a pas attendu la proclamation officielle de sa victoire, désormais inévitable malgré les protestations du camp perdant, pour ébaucher les grandes lignes de sa présidence. Le leader de la révolution orange a multiplié les déclarations rassurantes à l'égard du voisin russe, qui avait misé sur son rival malheureux, le Premier ministre démissionnaire Victor Ianoukovitch. En même temps, il a été très clair sur sa priorité : voir son pays de 48 millions d'habitants, voisin de l'Union européenne depuis l'élargissement de mai dernier, en devenir membre un jour.

Vers Moscou. Iouchtchenko a annoncé qu'il effectuerait sa première visite officielle à Moscou. Mais il a aussi remis en question la création d'une union économique avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, un projet cher au président Vladimir Poutine. Sur un autre dossier sensible avec Moscou, celui des relations de l'Ukraine avec l'Otan, il est resté très discret. «La question d'une adhésion à l'Otan soulève l'opposition de Moscou, dont la flotte est toujours ancrée en Crimée, mais aussi celle du complexe militaro-industriel ukrainien, très lié à la Russie», souligne l'expert indépendant Olexandre Derhatchev.

Les plus grands défis de Iouchtchenko, cependant, seront internes. Le président sortant Léonid Koutchma laisse un pays miné par la corruption, à l'économie dominée par de puissants clans politico-financiers qui ont fait fortune grâce à des privatisations opaques. Iouchtchenko avait promis de revoir «certaines privatisations illégales», dont celle de la première aciérie ukrainienne, Krivorijstal, achetée l'été dernier à bas prix par le gendre de Koutchma, Victor Pintchouk, et par l'«oligarque» de Donetsk (est), Rinat Akhmetov. Toutefois, peu après sa victoire, il a fait marche arrière, estimant qu'une telle mesure pourrait «semer le chaos». Il a néanmoins prévenu les hommes d'affaires qu'ils devraient désormais «jouer selon les nouvelles règles», au moment où sa proche alliée, Ioulia Timochenko, rencontrait à Donetsk Rinat Akhmetov, le «patron» du puissant clan de cette région minière.

«Chasse aux sorcières». Victime début septembre d'un empoisonnement à la dioxine qui l'a laissé quasi défiguré, le futur président a promis qu'il n'y aurait pas de «chasse aux sorcières», tout en assurant que «tous étaient égaux devant la loi» et que le meurtre du journaliste d'opposition Gueorgui Gongadze, retrouvé décapité en 2000, serait élucidé. Koutchma avait été accusé par l'opposition d'avoir commandité ce meurtre. Il ne bénéficie officiellement d'aucune immunité après son départ mais, selon des sources proches de la présidence, un accord aurait été conclu en coulisses avec Iouchtchenko.

Une fois aux commandes du pays, ce qui pourrait intervenir vers la fin de la semaine prochaine, le chef de la coalition Notre Ukraine sera engagé dans une course contre la montre pour asseoir son pouvoir. Le 1er septembre 2005, ou au plus tard le 1er janvier 2006, la réforme constitutionnelle doit entrer en vigueur, qui réduit considérablement les pouvoirs présidentiels au profit du Parlement et du Premier ministre. Iouchtchenko a laissé entendre que ces modifications à la Constitution pourraient être «révisées». Cela a provoqué la colère de son allié socialiste Olexandre Moroz, le chef du PS, dont le soutien lui est capital dans un Parlement dominé par les partis pro-Koutchma. Il lui faudra enfin former une majorité parlementaire, ce qui sera loin d'être facile étant donné la disparité de ses alliés, en prévision des législatives de mars 2006 qui s'annoncent houleuses.