Paresse et conformisme de l¹alter-mondialisme




Tout système, comme chacun sait, a besoin d'opposition et de contre-pouvoirs pour s'épanouir. Le capitalisme n'échappe évidemment pas à la règle : si aucune opposition sérieuse ne menace son développement, il tourne fou et se pervertit en une grossière caricature de lui-même : disparition, dans les campagnes, de l'école, du boulanger, de l'agence postale ; institutions à prétention collective, comme les écoles, les maisons communales ou les centres d'aide sociale, croupissant dans une insalubrité déplorable, quand banques, centres boursiers et casinos sont rutilants ; hérédité accrue des inégalités sociales, effritement du lien social, sous-paiement des travailleurs sociaux...

L'antipathie d¹un capitalisme « sans entraves » n'est plus à prouver, c'est un lieu commun de la relever ; reste que ce système ne prétend pas être séduisant mais efficace, et qu'il ne vise qu¹à créer des richesses par le biais des libertés individuelles, ce en quoi - reconnaissons-lui ce mérite - il réussit fort bien. A refuser cette évidence et à exiger du capitalisme des qualités à laquelle il ne prétend pas (en demandant, par exemple, de le « rendre plus humain » ou de « moraliser les lois du marché »), ses opposants déclarés brassent du vent : drapés dans des postures de moralistes, réduits à un discours d'évidences et de lieux communs, ils pervertissent une lutte salutaire (contre les inégalités, contre la civilisation de l'argent roi) en un divertissement folklorique pour médias en panne d¹inspiration. Le capitalisme est transformable, évidemment (la Sécurité sociale et ses bienfaits en sont la preuve), mais sur base d'arguments économiques et non moraux. Refusant cette vérité, José Bové est à peu près aussi dangereux pour le capitalisme que Mickey Mouse, et le rassemblement alter-mondialiste du Larzac ressembla davantage, malgré toute la sympathie instinctive qu'il

put inspirer, à un gentillet troupeau bien-pensant et péremptoire, qu'à un mouvement social authentiquement subversif. Aucune perspective, aucune résolution, aucun mot d'ordre : tel fut son aboutissement. Or, il ne suffit pas de clamer que le monde n'est pas une marchandise pour être un dangereux ennemi du capitalisme, et il ne suffit pas, comme José Bové, d'allumer sa pipe devant trois caméras et de déclamer quelques lieux communs d'une mine inspirée, pour mériter le titre de défenseur des opprimés. « Il faut moraliser les échanges internationaux », « il est indispensable de replacer l'humain au coeur du système », « il est vital de cesser de tout sacrifier à la spéculation financière » : quelques phrases de pur bon sens, que même le plus rétrograde des citoyens pourrait faire siennes. Car ce discours, sous l'apparence de l'audace et de l'innovation, ne fait que reprendre la pensée socialiste dans sa forme la plus épurée et la moins contestable : il s'apparente davantage au message des premiers chrétiens (solidarité, partage, attention à l'autre) qu'à celui des révolutionnaires de 1789 ou de 1917. Derrière son apparente radicalité, un conformisme, un classicisme total.

Il est évident que les excès grandissants d'un capitalisme de plus en plus auto-référentiel sont révoltants, et que des contre-pouvoirs sont nécessaires. Mais dans ce cas, pourquoi les alter-mondialistes ne prétendent-ils pas instituer des contre-pouvoirs, et se tiennent-ils soigneusement à l'écart des institutions décisionnaires ? Pourquoi, par exemple, ne se présentent-ils jamais à des élections démocratiques ? Si l'argument, pour refuser cet engagement, consiste à pointer l'incapacité de la politique à incarner le changement, dans ce cas il faudrait, en toute logique, renoncer à accabler les hommes politiques, ce qui est loin d'être le cas : dans les grand-messes alter-mondialistes, les élus du peuple sont, collectivement et en toute nuance, traités de tous les noms à cause de leur « soumission aveugle » à l'« ultra-libéralisme triomphant ». Or, entre le « tous vendus au néolibéralisme » et le « tous pourris », un même sens de la nuance, une même litanie poujadiste et stérile : on admettra en effet qu'il est curieux d'en appeler à un « sursaut de la politique » tout en refusant de se présenter aux élections.

José Bové, tête pensante du mouvement du Larzac, dit se tenir à l'écart de l'arène politique pour défendre la « stricte indépendance du mouvement syndical par rapport à l¹action politique ». La bonne blague ! Chacun sait que depuis des années, ses prises de position ne sont que politiques, et qu'elles ne sont en rien celles d'un leader syndical depuis longtemps.

On comprend évidemment notre homme : il est facile de décerner de bons et de mauvais points sans aucune légitimité démocratique, sans jamais se mettre en danger en allant au-devant de l'électeur. Se poser en prophète épris de pureté et en appeler à la bonne volonté de ses disciples, tout en refusant de prendre le risque de périr sur la croix... belle audace.

Cette volonté de se tenir à l'écart des institutions démocratiques est un classique de la philosophie radicale ; l'Histoire nous prouve à l'envi la stérilité de la démarche. Lors de l'instauration de la Sécurité sociale, les communistes se joignirent aux patrons les plus réactionnaires pour dénoncer cette « institution bourgeoise », qui allait acheter le silence des travailleurs par quelques avantages illusoires, et faire perdurer la lutte des classes d'une manière plus sournoise - et plus outrageante - encore.

Les communistes n'eurent alors de mots assez durs pour dénoncer les « traîtres » qui se rendaient complices de cette institution honnie. Pensez donc : à la place de se gargariser de belles paroles, certains syndicalistes eurent l'outrecuidance de s'asseoir à une table de négociation avec patrons et agents de l'Etat, pour tenter de promouvoir un système efficace de prévention des maux sociaux et de redistribution des richesses ! Si, aujourd¹hui, les retraités et les malades sont redevables à un combat passé, ce n'est certainement pas à celui des radicaux et des « purs », mais bien à celui des réformistes qui s'assirent et négocièrent. Evidence troublante : ce furent les « collaborateurs de classe » et les « agents du capitalisme » (comme on les appela alors) qui furent les promoteurs d'un système qui, aujourd¹hui encore, éloigne la majorité des citoyens du spectre de la misère.

Oserions-nous dès lors suggérer à José Bové d'avoir l'humilité de redescendre sur terre, et de mettre la main à la pâte ? Car des problèmes, il y en a, évidemment (réduction des budgets de la recherche et de l'enseignement, salaires indécents de certains grands patrons dont l'entreprise licencie, etc.) ; or, s'il s'obstine dans son refus buté, il fera preuve malgré lui de la supériorité du système qu'il entend mettre à bas. Car que l¹ordre marchand soit injuste, c'est incontestable (il l'est même scandaleusement) ; reste que les systèmes qui ne s'en réclament pas le sont tout autant, et que le capitalisme est le seul à accepter la critique, mieux : à se nourrir de la révolte et de la contestation. Ainsi, Bové croit affronter le système à bras-le-corps, mais c'est le système qui le crée en lui offrant une tribune médiatique quasi-permanente, plus permanente - un comble - que celle des élus du peuple. Oserions-nous parier que si - dans une autre vie ? - il lui arrivait d'être élu, et donc si sa légitimité n'était plus que médiatique, les médias perdraient leur indulgence à son égard ?

Question troublante qui, tant qu'elle ne recueillera pas de réponse concrète, amènera ce paradoxe : tant qu'il reculera devant ses responsabilités, José Bové demeurera le meilleur faire-valoir du système qu'il entend condamner.