Justice and Human Rights

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de dire l'honneur et la joie que je ressens de figurer parmi les intervenants de ces deux journées de conférence, qui constitue, à n'en pas douter, une date historique dans la lutte pacifique en faveur de la Démocratie et les Droits de l'Hommes au en Birmanie, au Laos et au Vietnam.

Je m’appelle Mothana VILAYSITH, ancien capitaine de l'armée royale lao. Comme des dizaines de milliers de mes compatriotes, je suis un ancien "prisonnier" de ces camps de travaux forcés, qui apparurent au Laos après la prise de pouvoir des communistes en 1975.

J'ai été enfermé successivement dans une demi-douzaine de camps dans la province de Savannakhet, au Sud du Laos, dont plusieurs se situaient le long de la Route Numéro 9, emprunté sur une quinzaine de kilomètres par la Piste Ho Chi Minh durant la guerre.

Après plus de huit ans d'enfer dans ces Goulags Laotiens, j'ai réussi à m'évader. Mais des milliers de Lao ont trouvé une fin atroce dans ces camps de la mort, victimes d'exactions de toutes sortes, de tortures physiques et morales au quotidien, de privations, de violences, et d'exécutions sommaires. Sans procédure judiciaire, sans jugement, sans défense.

Figuraient parmi ces victimes Sa Majesté le Roi Sri SAVANG Vatthana, la Reine Khamphoui, le Prince Héritier Vong SAVANG, respectivement grands-parents et père du Prince Soulivong SAVANG, qui a fait l'honneur de participer à l'ouverture de nos travaux.

Ainsi, je veux tout d'abord affirmer avec force, du haut de cette tribune, que le gouvernement de la RDP Lao ment quand il dit que les camps n’existaient pas. Le gouvernement de la RDP Lao ment quand il dit que les camps n’existent plus. Car ces camps existent toujours.

En relatant ces quelques épisodes de mon calvaire, je voudrai faire connaître au monde les conditions inhumaines dans lesquelles vivent encore des centaines de prisonniers politiques, des hommes et des femmes, dont la seule faute est d'être en désaccord avec le Parti unique.

Il y a plus de 26 ans, à la saison des pluies de 1975, des milliers de Laotiens, des civils, des militaires, des policiers, des religieux, des agriculteurs commençaient à disparaître chaque jour et ne rentraient pas chez eux le soir. Bien des mois après, leurs familles commençaient à comprendre qu’ils ont été arrêtés et envoyés dans des camps de travaux forcés. Je faisais partie de ceux-là.

Arrêté en 1975 avec des centaines d’autres officiers et sous-officiers, nous avons été emmenés, les mains attachées derrière le dos, par camions entiers vers une destination inconnue. Débarqués en pleine forêt, nous découvrions avec stupeur que nous étions devenus des "prisonniers de guerre".

On nous obligeait à écrire que nous avions trahi la Patrie, que nous étions des alliés et complices des "impérialistes" américains, français et thai dans les bombardements du territoire lao. Puis, se servant de ces soi-disant "aveux", on nous informait solennellement que nous étions des ennemis de l’Etat communiste, que nous étions des sous-citoyens, ayant seulement le droit de respirer, ne devant jamais lever les yeux aux ciel. Ainsi, nous n’avions pas le droit d’être à moins de quatre mètres de nos gardiens. Nous devions impérativement nous agenouiller, baisser nos yeux et mettre nos deux mains sur la tête pour leur parler. Nous n’avions le droit ni de lire, ni d’écrire.

Les communistes se sont révélés experts dans la technique de délation, se servant des recettes bien connues. Ils dressaient les prisonniers les uns contre les autres. Ils cherchaient à diviser les prisonniers pour mieux les manipuler tout en leur faisant croire que ceux qui voulaient être libérés doivent coopérer avec les autorités en faisant des rapports sur les autres.

Nous devons travailler du lever au coucher du soleil, sous surveillance et sans repos. La soirée est laissée aux "séances de rééducation et d’autocritique" qui ne sont en fait qu'un "lavage de cerveau" et des occasions supplémentaires de tortures morales. Il est strictement interdit aux prisonniers de communiquer entre eux, sauf pour les besoins de la "rééducation".

Avec des moyens de fortune, nous devions abattre les arbres, construire notre prison, construire les maisons des chefs et des soldats communistes, entretenir et rendre praticable la route no 9, afin que les véhicules des troupes vietnamiens puissent l’utiliser en toutes saisons. Durant ce labeur, les gardiens nous rappelaient à longueur de journée que nous étions responsables des bombardements et que nous étions des "parias, mis au ban de la société"…

Pour les travaux des rizières, on nous obligeait à tirer les charrues et les herses à la place des buffles, alors que ces animaux étaient disponibles et déambulaient tranquillement dans les villages alentours. Une humiliation de plus pour bien montrer que, aux yeux du régime communiste, nous comptions moins que des animaux...

Le matin, nous sortions défricher les terrains et les forêts la peur au ventre, car nous savions que certains exploseraient avec les bombes et les mines et ne rentreraient pas au camp. Quand des prisonniers étaient blessés par des explosions, il nous était absolument interdit de leur porter secours, sous peine d’être tués nous-mêmes. Alors, nos compagnons blessés sont laissés sans secours, agonissant à même le sol jusqu'à ce qu'ils meurent, vidés de leur sang.

Les saisons sèches étaient propices aux incendies de forêts. A chaque incendie proche de notre camp, les gardiens nous ordonnaient d’aller éteindre le feu. Nous n’avions pas d’eau. Nous devions combattre l'incendie avec des branchages.

A peine nourris d'une maigre ration de riz avarié -- alors que le bon riz des récoltes était destiné aux troupes vietnamiennes et servait de troc pour les responsables des camps --, jamais de viande, pas d'habits été comme hiver, n’ayant droit à aucun médicament. Physiquement et moralement diminués par ces traitements inhumains, des centaines de mes compagnons d'infortune mouraient de désespoir, d'épuisement ou de maladies.

Dans ces camps de la mort tout est passible de punition et de tortures. Cela va du vol d’un bol de riz à la tentative d’évasion, en passant par une attitude jugée irrespectueuse par les gardiens.

Une autre épisode était la ruse des autorités communistes pour faire venir les femmes et les enfants de certains prisonniers soi-disant "en visite". Au terme de leur séjour, les femmes et les enfants sont devenus eux aussi des prisonniers et de main-d'œuvre pour le régime. Un mensonge de plus, qui n'a fait qu'accroître la détresse des prisonniers.

Une autre initiative, dont s'était vanté le régime, était le mariage forcé entre les prisonniers et les prisonnières. Ce fut une expérience bien triste pour ces personnes, pour la plupart déjà mariées. Cet entreprise indigne constituait aussi une atteinte extrêmement grave à la culture, aux traditions et aux principes bouddhiques chers au peuple lao.

Au mois d'octobre 1978, accusé sans preuve de "tentative d'évasion", j’ai été arrêté et transféré dans un camp où le régime est encore beaucoup plus sévère. Ainsi, pendant 45 jours mes deux jambes étaient bloquées dans un carcan en bois, une main menottée à la planche qui servait de lit. Allongé jour et nuit, je mangeais sur place avec la seule main laissée libre, et devais faire mes besoins dans des tubes de bambous. Nous vivions dans des conditions épouvantables : humidité, chaleur, puanteur, assaillis jour et nuit par des moustiques.

Durant mes 54 mois dans ce camp de Keng Khane, où vivaient plus d'un millier de prisonniers, je vivais souvent les jambes attachées avec une lourde chaîne de cinq kilos, sans soins, sans nourriture, sans savoir pour quelles raisons, pour quelles fautes, et sans procès.

D’autres prisonniers subissaient les mêmes traitements. Dépendant des humeurs de mes gardiens, on nous détachait une fois par semaine, des fois une fois par mois, pour nous sortir nous laver et vider nos tubes de bambou. Pour le bain dans une rivière proche, on nous attachait, par groupe de six ou de dix, reliés les uns aux autres avec des anneaux au cou et aux pieds. Ainsi attachés, étant tous dans un état de faiblesse extrême, n’étant pas de la même taille, nous titubons et tombons durant tout le parcours vers la rivière.

Dans ce camp, il y avait au moins 150 femmes. Je revois encore les images de ces femmes souffrant dans leur chair, dans leur dignité, travaillant comme des hommes, vêtues de loques qui dissimulaient à peine leur corps couverts d’abcès et de maladies de peau.

Nous n’avons jamais été visités par la Croix Rouge. Jamais, aucune institution internationale ne s’était inquiétée sur notre sort. Jamais aucun pays dit démocratique n’a essayé de faire pression sur les dirigeants de la RDP Lao pour mettre fin à ces camps, qui existent toujours dans plusieurs endroits du Laos. Je tiens à répéter que ces camps existent toujours au Laos.

Enfin, le 13 mai 1983, je me suis évadé du camp avec quelques camarades. Avec l'aide des forces de résistance lao opérant dans le secteur, j'ai pu rejoindre la Thailande. Le 14 juin 1984, je débarquais enfin en France, où m'attendaient ma femme et mes deux enfants.

Voilà Mesdames, Messieurs, le témoignage que j'ai l'honneur d'apporter dans le cadre de ce colloque, ici, dans l'enceinte du Parlement Européen. C'est le témoignage d'un rescapé des Goulags laotiens où des milliers de mes compatriotes ont trouvé la mort. Des Laotiens qui -- par leur désir de Liberté, de Démocratie et de Réconciliation nationale -- ont été les victimes de la ruse du régime communiste, qui dirige le pays d'une main de fer depuis près de 27 ans.

Comme je l'ai déjà écrit dans mon livre "La Route Numéro 9", je m'étais juré de témoigner un jour sur ces souffrances infligées au peuple laotien. C'est aujourd'hui chose faite.
Je vous remercie.